Dimanche 29 octobre 21 heures
Maxime, en pyjama, se précipite au téléphone. Entre lui et sa
maman, c’est toujours la course dès que le téléphone sonne.
Généralement, c’est le bambin qui gagne. Sauf quand Hanina attend un
coup de fil important. Là, elle ne laisse pas son petit garçon la devancer.
– Allo ?
– Bonjour !
– Bonjour. Tu es qui ? demande Maxime avec aplomb.
– Je suis Mickaël.
– Je te connais pas. Tu téléphones pour quoi ?
– Je voudrais parler à ta maman.
– Et tu veux parler pourquoi à ma maman ?
– Eh bien, pour prendre de ses nouvelles.
– Attends, je vais voir.
Maxime pose le combiné et court vers la cuisine.
– Maman, c’est Mickaël ? Tu le connais ?
– Mickaël ? Oui.
– Mais c’est qui ? demande le petit garçon.
– File vite au lit maintenant, je te rejoins pour te raconter l’histoire,
ordonne sa maman.
Hanina fait un rapide crochet vers le téléphone.
– Mick ? Salut.
– Salut Hanina.
– Je te rappelle dans un quart d’heure ? Je vais mettre le petit au
lit. Je te téléphone à l’hôtel ?
– Je suis à l’appart, mais c’est le même numéro.
– Ok, à tout de suite.
Et Hanina s’engouffre dans la chambre de Maxime, qui attendait
impatiemment.
– C’était qui, le Monsieur ? Interroge le bambin : je le connais pas.
– Et bien, c’est un Monsieur que j’ai rencontré cette semaine et
il va m’emmener visiter le pays de Pépé et Mémé. D’abord, je vais y
aller seule et quand j’aurai tout découvert, l’année suivante, je pourrai
alors t’emmener toi aussi. Mais d’abord, il faut que tu me laisses
aller seule. Tu es d’accord ?
– Et pourquoi je peux pas venir tout de suite ? Parce que je suis
trop petit ?
– Non, tu n’es pas trop petit, mais Mickaël doit d’abord tout
m’expliquer, à moi !
Le petit garçon hoche la tête, le regard déjà rêveur. Ce soir-là,
l’histoire est remplacée par mille réponses de Hanina aux mille questions
de Maxime sur le pays de Pépé et Mémé. Et le petit garçon s’endort
avec des rêves de désert, de chameaux, de palmiers, et surtout le
rêve d’une mer où on ne coule pas même si on ne sait pas nager.
– Bonne nuit mon chéri ! Maman laisse la porte ouverte. Fais de
beaux rêves.
– Bonne nuit, Maman !
Et Hanina se dirige à pas feutrés vers le bureau d’où elle décroche
le sans-fil pour aller s’installer dans sa chambre à coucher.
Elle pianote, non sans émotion, le numéro de l’hôtel, revoyant
avec plaisir cet immense chalet blanc. Et Mickaël et Sandra, ses amis
d’Alsace. À peine une sonnerie et déjà un « oui » énergique parvient
à ses oreilles.
– Dis donc, tu étais à côté ?
– Ah, oui j’attendais. Alors cette histoire ?
– Il y est déjà, lui, répond Hanina.
– Ah, tu lui as dit ?
– bien-sûr ! Pourquoi, tu as changé d’avis ?
– Évidemment non, se défend Mickaël.
Il continue :
– Alors comment vas-tu depuis jeudi ? Au fait, tu as fait bonne
route ?
– Meilleure qu’à l’aller. Et puis, j’avais la tête pleine de vous
deux, de vos collines, de vos villages. Et de nos discussions. Et la tête
pleine de notre projet.
– Donc, tu es décidée ?
– Ah, bien-sûr. Tu es obligé d’aller jusqu’au bout maintenant.
– J’irai jusqu’au bout. Bon, alors tu veux partir quand ?
– Si ça va pour toi, dès que j’ai fini ma mission. C’est-à-dire dès
janvier…
– Tu veux y aller en hiver ? s’étonne Mickaël.
– C’est ça ou rien. Durant les congés scolaires, je ne peux pas, à
cause de Maxime. Marc ne le garde qu’en période scolaire et en août.
Et dès mars, je ne pourrai plus prendre un seul jour de congé. En
février, je pense que tu as du monde ?
– Pas la première semaine. Ça pourrait aller pour moi. Mais on
pourra voir les dates précises plus tard. Moi, par contre je veux lever
un mystère.
– Ah, lequel ? s’inquiète Hanina.
– Qu’est-ce que tu attends que je te montre, là-bas ?
Hanina est surprise: elle était certaine que le mobile de sa demande
ne pouvait être un mystère pour Mickaël après tous leurs échanges.
– Mick, ne te pose aucune question. Tu fais ton travail, c’est tout.
Tu sais que ta mission est de m’emmener sur la terre de mes origines.
Tu ne réfléchis ni à gauche ni à droite. Sinon, c’est foutu, c’est même
pas la peine que l’on parte ! Si tu prends des gants, autant que je m’inscrive
sur le prochain départ de la première agence de voyage venue.
Hanina marque une pause. Mickaël ne dit rien. Elle reprend :
– Tu feras ton programme en fonction de tes inspirations.
Et moi, je suivrai. Point. C’est tout ce que j’attends.
– Ok. Je marche. J’accepte le contrat.
– Merci Mick.
Mickaël, prenant conscience qu’il avait carte blanche, fut submergé
par un flot d’idées. Il était déjà complètement en Israël. Il se
voyait avec Hanina dans ses endroits fétiches et son esprit filait à cent
à l’heure. Hanina, elle aussi était plongée dans ses pensées. Elle en
dit à haute voix la principale :
– Il va falloir que j’aille l’annoncer à mes parents !
Mickaël fut coupé immédiatement dans son flux de pensées.
– Ah oui, bien-sûr, tu vas leur dire… Comment ils vont le prendre ?
– Ma mère bien, mon père, on verra ! Mais je ne peux pas y aller
sans leur bénédiction. J’ai peur de leur dire. Je vais encore attendre
quelques jours. Mais pas trop, sinon ils vont l’apprendre par Maxime.
– Au fait, s’intéresse Mickaël, Maxime en pense quoi ?
– J’ai dû promettre de l’emmener à son tour, plus tard. En tout
cas, il faudra que je me dépêche, car je l’ai inscrit à la natation et il va
arrêter d’apprendre jusqu’à ce que je l’emmène.
– Ah bon ? Pourquoi ?
– Mais à cause de la Mer Morte !
Mickaël dut réfléchir quelques secondes pour trouver le rapport.
– Ah, tu veux dire que… ?
– Oui, il veut vérifier par lui-même. Et alors s’il sait nager, il croit
qu’il ne pourra pas vérifier si c’est vrai que l’on ne peut couler dans la
Mer Morte.
– Incroyable ! s’exclame Mickaël. Dis donc, c’est un personnage,
ton fils.
Hanina et Mickaël restèrent encore une bonne heure au téléphone.
Les premières bases de leur aventure à venir furent posées. Ils
restèrent ainsi comme pour prolonger les trois jours qu’ils avaient
vécus en Alsace, chacun sondant mieux l’autre, les barrières continuant
à tomber, laissant place à toujours plus de familiarité.
Les semaines passèrent et ils se téléphonèrent régulièrement.
Ainsi, tous les détails pratiques furent un à un réglés. Dans les nombreuses
Heures passées au téléphone, il ne fut plus jamais question
d’échanges d’idées sur le Proche-Orient, ni sur la religion. L’un et l’autre
évitaient d’emblée le sujet. Si Mickaël ne l’appelait pas, au bout de
deux ou trois jours, c’était elle qui le faisait ! Et ainsi, le travail, les
enfants, la solitude… Tous les tracas du quotidien étaient discutés.
Comme elle l’avait décidé, ce fut durant le week-end suivant que
Hanina décida d’aller annoncer à ses parents son intention de se rendre
en Israël.
Par un dimanche après-midi, le 17 décembre, elle se rendit à
Sarcelles. Elle avait prévenu ses parents par un coup de fil le matin
même. Le temps était printanier. Le thermomètre affichait 17° à
l’ombre et Hanina était habillée comme en été. Elle goûtait avec
bonheur à ce sursis de l’été. Ces chaleurs peu ordinaires lui rappelèrent
que, bientôt, – dans moins de deux mois –, elle serait plongée
ailleurs, dans des températures estivales. Effectivement, elle savait
que si, à Jérusalem, en février il ne peut faire qu’un timide 10°, par
contre 40 km à l’est, au point le plus bas de la terre, il ferait bien 35°.
Ce sera bien la première année depuis longtemps, où, en février,
elle ne se skiera pas. En grimpant comme à son accoutumée quatre à
quatre les escaliers de l’immeuble où elle a grandit, elle se concentre
sur les instants qui vont suivre et son coeur se met à battre fortement.
Certes, Hanina a une appréhension. Mais tans pis : si ce sera dur au
début, elle est certaine que ce sera meilleur à la fin.
Elle franchit la porte de l’appartement arborant un grand sourire
et sa bonne humeur habituelle. Rendre visite à ses parents produisait
à chaque fois à Hanina du bonheur. Ses parents avaient réussi à
s’adapter au caractère borné et individuel de leur fille. Les désaccords
et les« froids »se terminaient toujours par des réconciliations.
Après les effusions habituelles, un long temps fut pris pour
échanger les nouvelles de toute la famille. Une demi-heure passa
ainsi. Rhamlé se lance alors.
– Alors, Hanina, qu’est-ce que tu as à nous annoncer ?
Hanina est surprise et ne peut laisser échapper un sourire.
– Mais Maman, qu’est-ce qui te fait dire que j’ai une nouvelle à
vous annoncer ?
– Mais, c’est la première fois que tu viens sans Maxime. Tu viens
nous annoncer que tu as rencontré un homme ?
– Non, je n’ai pas rencontré un homme. Du moins, pas comme
tu le penses.
– Vas-y raconte.
– Oui, dis-nous tout, ajoute Bassam !
Hanina est assise à la table de la salle à manger de ses parents.
Elle regarde son père, puis sa mère, l’oeil vif, heureuse. Toute souriante.
Comme pour leur montrer qu’elle vient leur parler d’un projet
de bonheur. Puis, en se préparant à lâcher la phrase, son visage se ternit
lentement. Elle regarde tour à tour ses parents et dit :
– « Eschi sae’b. »{C’est difficile}
En entendant parler sa fille en palestinien, Bassam fronce les sourcils.
Cet homme, en quittant le Proche-Orient avait non seulement
quitté un continent, celui de ses origines, mais rompu définitivement
tout lien avec son passé. La France était le pays qui l’accueillait, lui, le
réfugié. La France devait donc devenir la terre où il fallait réussir à planter
ses racines. Pour lui, certes, mais encore plus pour ses enfants.
Bassam avait réussi à prendre cette décision douloureuse et à s’y tenir.
Il s’était forcé à faire le deuil de ses racines, convaincu que des enfants
partagés entre deux origines, deux cultures, deux langues, ne pourraient
avoir toutes leurs chances d’intégration et de réussite. Il avait alors tout
basé sur le fait que ses enfants n’auraient jamais connu que la France !
Qu’elle était leur sol de naissance. Il fallait donc qu’ils deviennent
Français, et pas que sur le papier ! Certes lui était la cheville, lui avait
connu la Galilée, la Judée. Sa femme aussi. Eux étaient en fait la génération
sacrifiée. À eux de porter ce dévouement. Cette souffrance. Mais
ce même sacrifice allait être la fondation pour les générations suivantes.
Le seul bonheur que Bassam demandait était celui de ses enfants
et de ses petits-enfants. Maxime d’ailleurs était le petit-fils qui faisait sa
plus grande joie. Le mariage de sa fille avec un Français de pure souche,
– et de la bourgeoisie encore ! – avait été pour lui comme l’obtention
d’une médaille. Celle de la réussite ! A fortiori, avait-il souffert du
divorce de sa fille. Mais de ce mariage était issu ce petit garçon. Et ce
petit garçon était la consolation du grand-père. Car Maxime portait plus
ses grands-parents maternels dans son coeur que ses grands-parents
paternels, Bassam l’avait remarqué à différentes occasions.
C’est dire si Bassam est inquiet d’entendre sa fille utiliser une langue
qui fait partie des racines qu’il a tenu à mettre en arrière-plan. Il sait
que de ses cinq enfants, c’est son aînée qui est la plus partagée. C’est
vers Hanina qu’il ressentait toujours le plus d’inquiétude, et là, son
inquiétude grandit.
– Qu’est-ce qui est difficile ? demande Bassam, le visage fermé.
À cette phrase, Hanina a le coeur poignardé. Pourquoi, mais
pourquoi son père ne lui a-t-il pas répondu en arabe ? Pourquoi a-til
choisi la langue de l’intégration ?
Elle s’obstine :
– « Ismah, ya Abi, ana baddi Zour Falastine. » {Écoute, Papa, je
voudrais visiter la Palestine.}
Bassam se lève et fait les cent pas dans la salle à manger. Il hoche
la tête. Tout allait très vite dans ses pensées. Si seulement, il n’avait
pas parlé à ce fameux pique-nique. Ah, ces anniversaires de la
Nackbah ! Il aurait mieux valu attendre que les enfants demandent
d’eux-mêmes. Peut-être n’auraient-ils d’ailleurs jamais demandé.
À ce moment-là, son coeur fut plus fort que sa raison et, au bord
des larmes, il cède :
– « Lesch ? » {Pourquoi ?}
– « Ana bihaja. » {J’en ai besoin.}
Bassam sort de la salle à manger et reflue dans la cuisine. Il a le
visage contre la vitre, le regard perdu dans cet horizon de tours : à ses
pieds le terrain de jeu et le terrain de foot, son univers depuis trente
ans. Sa vie. Ses efforts. Et son aînée, sa fille chérie qui vient tout
réveiller ! Tout rallumer. Ici, il avait fini par être heureux.
Les deux femmes se regardent, en silence. La mère fait signe à sa
fille de le rejoindre. Hanina se lève, s’approche de son père et lui glisse
affectueusement un bras par-dessus l’épaule. Celui-ci a du mal à cesser
de ruminer son passé. Son coeur est dur. Il ne daigne pas tourner
les yeux vers sa fille : il n’est pas prêt à ce que quelqu’un, fût-ce sa fille,
vienne mettre à jour ce qu’il avait tant cherché à dissimuler.
En voyant le visage fermé de son père, Hanina prend conscience
qu’elle est devant un verrou que son projet allait faire sauter. À ce
moment, elle n’eut plus aucun doute. Une force en elle fait qu’elle
serra son père avec encore plus de vigueur.
– Mais qu’est-ce que tu me reproches ? lâche Bassam d’un ton dur.
Hanina est effrayée par cette phrase. Elle se recule, cherchant son
regard et s’écrie comme pour rejeter avec force l’idée de son père :
– Mais tu es fou ?
Bassam sursaute. Interloqué, il regarde sa fille dans les yeux et y
voit de la joie, de la compassion, de l’amour surtout ! Et il voit qu’il n’a
plus besoin d’être fort, encore et toujours fort. Fort, pour les autres :
maintenant, enfin, quelqu’un lui prenait son fardeau des bras. Sa fille
aînée venait le délivrer de ce poids.
Oui, elle allait aller là-bas, avec sa force. Oui, elle allait voir les collines
qui l’ont vu grandir, lui, quand il était enfant. Oui, elle allait tout
voir. Maintenant, enfin, il peut se reposer, il peut poser son fardeau. Plus
il plonge ses yeux dans ceux de sa fille, plus son noeud dans la gorge se
dénoue, pour enfin laisser se dissoudre la douleur de son passé.
À ce moment, la joie, une joie nouvelle lui arrive, le surprend et
le fait pleurer à chaudes larmes. Sa tête s’affaisse contre l’épaule de
Hanina. À peine peut-il encore crier sous l’émotion :
– « Ourkoudi, ya Habibté Al Saghira, Ourkoudi ila Falastine ! »
{Cours, Hanina, cours ma petite chérie, cours en Palestine !}
Hanina a le coeur brisé en entendant les sanglots douloureux de son
père: jamais elle n’aurait cru que tant de douleur puisse s’y être accumulée.
Rhamlé se tient debout, dans la salle à manger. Hanina et elle se
regardent dans les yeux. Rhamlé sourit. Un sourire de bonheur. Un sourire
complice adressé à sa fille. Comme si Rhamlé savait depuis toujours
que le destin changerait par Hanina. Celle-ci lui sourit à son tour.
Bassam vient se rasseoir à la table, où les femmes le rejoignent.
Il décide que ce serait lui qui avertira les quatre frères de la démarche
de Hanina et qui la leur expliquera.
Ensuite, bien-sûr, les parents de Hanina s’enquirent de qui était
cet homme qu’elle avait rencontré et qui allait l’emmener faire ce
voyage. Hanina présenta Mickaël dans les grandes lignes et ainsi que
la forme de leur relation. Elle fait un tableau de son ami susceptible
de rassurer ses parents sur les motivations de Mickaël.
Hanina, pressée par l’heure, commence à prendre congé de ses
parents et à se diriger vers la porte. Ils l’accompagnent. La mère pose
deux longs baisers sur les joues de sa fille, le père la prend à nouveau
dans ses bras et en se séparant d’elle, lui dit :
– « Allah ibarek fiki Hanina. » {Que Dieu te bénisse }.
Hanina descend, agitant encore la main en direction de ses
parents dans les escaliers. Sa mère ne peut s’empêcher de rajouter
pour sa fille, à mi-étage :
– Tu n’as pas un autre pantalon à te mettre ?
Hanina fait non de la tête, avec un sourire affectueux, ce sourire
indiquant aussi qu’elle était désolée d’être cette fille trop indépendante
à leur goût. Hanina tient trop à ses jeans moulants.
Elle se retrouve dehors, s’arrête un instant pour inspirer une
grande bouffée d’air. Elle regarde devant : et devant, elle voit décoller
un avion. Et dans cet avion, Mickaël et elle ! Et elle avec la bénédiction
de son père. Jamais il ne lui avait dit ça. Elle se repasse la phrase
en boucle, pour bien s’assurer qu’elle était réelle :
« Allah ibarek fiki. »
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