Jeudi 26 octobre 7 heures
Mickaël s’est levé de bon pied, malgré le fait qu’il n’ait dormi
que trois heures. Il a passé sa nuit face à ses photos qu’il a ressorties,
face à ses souvenirs. Maintenant, il était entièrement réveillé et tout
en lui bouillonnait à nouveau.
La journée de la veille, Hanina l’avait passée à nouveau à
Strasbourg. Ils ne s’étaient vu qu’au petit-déjeuner. Aussi, Mickaël est
fébrile à l’idée de revoir sa nouvelle amie.
Il s’affaire à la préparation habituelle des petits-déjeuners. En sifflotant.
Une nouvelle journée s’annonce. Une journée à rendre les
clients heureux. Et puis, il attend un plaisir. Bientôt, elle va descendre.
Ce visage souriant, gai, ces yeux lumineux; cette silhouette…
Son hôtel commence à embaumer l’odeur du café et des croissants
chauds. Il sort une première plaque de viennoiseries du four en sifflotant
sans retenue, quand Hanina apparaît à la porte de la cuisine. Un
large sourire s’affiche sur le visage de Mikaël, il pose sa plaque de croissants
et salue la jeune femme. Hanina lui rend sa salutation et, de toute
sa gaieté, lui administre ses bises amicales.
– Alors, bien dormi ?
– Encore le goût du trop peu, répond-il. Et enchaîne :
– Tu veux profiter des croissants chauds ?
– Volontiers !
Et ils se retrouvent à la table de la cuisine. Hanina apprécie cet
instant magique, cette atmosphère si particulière des cuisines d’hôtel.
Où il fait toujours chaud, où on trouve des odeurs uniques. Où
il y a toujours des restes de la veille à grignoter.
Mickaël et Hanina passent une demi-heure à parler à nouveau à
bâtons rompus : de Paris, des spécialités gastronomiques palestiniennes,
de sport, du ski. Hanina se détend. Rit.
À huit heures, Sandra fait son entrée dans la cuisine. D’abord viennent
les bonjours de circonstances, puis quelques phrases de politesses
sont échangées. Et Sandra, en l’absence de clients à servir, finit par
s’asseoir avec Mickaël et Hanina, où elle partage la gaîté ambiante.
– Alors Sandra, votre patron, il est toujours aussi gai ?
– Ah, non il est méconnaissable : depuis, tiens, depuis que vous
êtes arrivée. Je ne sais pas ce que vous lui avez fait.
– Moi ? Oh Sandra, qu’allez-vous imaginer ?
Et Hanina profite de l’occasion.
– Justement, que pensez-vous que je lui ai fait ?
– En tout cas quelque chose de mystérieux. Parce que même les
clients le remarquent…
– Ah bon ? s’inquiète Mickaël.
– Oui. Les Belges sont jaloux. « Mais qu’est-ce qu’il est toujours
avec cette femme ? » Alors, je les ai rassurés.
– Vous leur avez dit quoi ? demande Hanina, prête à rire.
– Que c’était une visite très importante que Monsieur Kempf
avait, et qu’il s’excusait de ne pas pouvoir être plus souvent présent.
À ce moment, des bruits de pas dans l’escalier annoncent les premiers
clients.
– Eh bien, c’est moi qui y vais.
Et Mickaël se lève pour aller accueillir les premiers clients du
matin. Les deux femmes restent seules.
Sandra saute sur l’occasion, ayant remarqué que Mickaël et
Hanina se tutoient.
– Mais alors, vous ne vous connaissiez pas avant dimanche soir ?
6 JOURS EN PALESTINE
102
– Non, pas du tout ! Je suis en déplacement, j’ai flashé sur le
patron et voilà. On s’entend bien.
Sandra rougit légèrement.
Mickaël revient avec une commande, et annonce en se saisissant
des pots :
– Deux cafés au lait, un thé nature, un chocolat.
– Venez, je le fais.
Et Sandra se lève de sa chaise comme un ressort.
Mickaël se rassoit avec Hanina :
– Il y a un client qui m’en a fait une bonne : je lui demande ce
qu’il prend au petit-déjeuner, il me répond « du café ». Et comme
d’habitude, pour savoir si c’est avec ou sans lait, je lui demande « café
noir ? » Et là, il prend un air amusé et me répond : « À moins que
vous ayez une autre couleur ».
Hanina explose de rire.
Mickaël résigné, marmonne « ça y est, maintenant le client sait
que j’ai raconté l’anecdote ».
– Bon, au fait, quel est ton programme aujourd’hui ?
– Aujourd’hui ? Je m’en vais, répond Hanina.
Mickaël s’assombrit subitement :
– Aujourd’hui ?
– Oui ! Je n’ai plus rien à faire en Alsace. D’autres cieux et d’autres
villes m’attendent.
Hanina vit l’air désabusé de Mikaël et posa sa main sur son bras.
– Désolée, j’aurais dû te le dire plus tôt. Ça ira ?
– Oui, j’irai faire du VTT.
Les deux amis restent quelques instants sans rien se dire. Ils se
regardent, chacun revoyant les grandes lignes de ces trois jours de
rencontre inhabituelle.
– Tu aurais encore des choses à me dire ? demande Hanina.
Mickaël prend un air interrogateur et subitement s’exclame :
– Je te sors la TVA?
Hanina sourit.
– S’il te plaît.
Hanina prend l’initiative de se lever la première.
– Bon, si je ne veux pas être en retard, je ne vais pas tarder. Je
pars dans une demi-heure. A tout à l’heure.
Mickaël répond sans entrain :
– A tout à l’heure.
Mickaël s’affaire sans grande passion à diverses occupations
dans l’hôtel. Sandra remarque l’air triste de son patron et ose un
« Elle s’en va ce matin ? » Un signe de tête affirmatif lui confirme la
raison de la tristesse de Mickaël. Celui-ci fait les cent pas, en attendant
que le temps passe. Subitement, une idée lui vint à l’esprit : il
grimpe quatre à quatre les escaliers jusqu’à son appartement et se
dirige vers une petite boîte en bois qu’il saisit et descend. Puis, il
attend fiévreusement que Hanina descende de sa chambre.
Au bout de quelques minutes, un claquement de portes lui indique
qu’elle est prête. Une mélancolie lui revient. Pendant que les
bruits de pas s’approchent et se dirigent vers l’escalier, il se dit qu’il
ne s’était même pas préparé à ce départ ! C’était comme si Hanina
était venue pour ne jamais partir. Mais pourquoi voir ça comme un
adieu ? N’était-ce pas qu’une séparation temporaire ?
Hanina pose ses bagages à la réception et sort son chéquier de
son sac à main.
– Alors, Monsieur Kempf, je vous dois combien ?
– Voilà votre note, Mlle Azzourh !
Elle jette un oeil pour s’assurer que sa nuit d’absence était bien
comptée.
– Parfait, il ne manque rien.
Elle prend le stylo à disposition des clients et entame de remplir
le chèque. À ce moment, les clients belges passent derrière elle en
saluant tout le monde. Alors, Hanina souffle à Mickaël :
– Tu vois ? Je ne te laisse pas seul ! Ah, tu penseras bien à saluer
les clients allemands de ma part. En allemand…
– Promis.
Elle plie sa facture et la range, remet son chéquier dans son sac
à main, et annonce :
– Et maintenant, les cadeaux !
Et elle sort deux petits cadeaux.
– Un pour toi, et un pour Sandra. Au fait, elle est où, Sandra ?
– Ah, oui c’est vrai. Il faut qu’elle te dise au revoir !
Mais cette dernière, en entendant son prénom dans la cuisine,
avait rejoint la réception. Et reçut son cadeau.
– Oh, il ne fallait pas !
– Ah si : il faut ! C’est pour que vous ne m’oubliiez pas…
– Pour moi, vous serez la cliente de l’année. Mais je suppose que
l’on vous reverra souvent, non ?
Mickaël marque sa surprise à la remarque que vient de faire
Sandra. Ce qui ne lui échappe pas. Elle cherche alors à se sortir au
plus vite de cette situation embrouillée et s’approche de Hanina
pour lui faire ses adieux et lui coller deux bises.
– Bon, nous, on se fait nos adieux dehors, hein ? dit-elle en s’adressant
à Mickaël. Et ils se dirigent vers la sortie, puis vers le parking.
Sitôt dehors, Mickaël s’enquiert de ce que signifie la réflexion de
Sandra :
– Tu lui as dit que tu allais venir souvent ?
Hanina prend un ton susurré :
– Je lui ait dit que… Enfin je pense qu’elle croit qu’on est ensemble.
Mais quoi, j’allais pas lui dire la vérité. Elle m’a demandé.
Affolé, Mickaël réplique :
– Tu lui as laissé croire ça quand ?
– T’inquiète pas. C’était ce matin ! Tu peux encore rattraper le
coup. Tu tiens tellement à ta solitude virginale ?
L’air exaspéré de Mickaël amuse Hanina.
– Tu vois ? Tu commences déjà à moins me regretter.
– Ça ne durera qu’un quart d’heure.
– C’est toujours ça de gagné.
Mickaël ne répond rien. Ils arrivent à la Clio. Hanina range ses
bagages dans le coffre, son sac à main à l’avant, sur le siège passager.
Et se tourne vers son ami.
– Bien, on fait comment maintenant ?
Mickaël sort la petite boîte de sa poche.
– Prends déjà ça !
– Oh, un cadeau ! Alors moi aussi, j’ai été gentille ?
Elle prend la boîte et l’ouvre. Son air enjoué et malicieux cesse.
Elle regarde le contenu, déconcertée. Et sa main en sort un petit
rameau d’olivier. Puis elle lève les yeux interrogateurs vers Mickaël.
Il explique :
– Chaque fois que je quitte Israël, je m’arrête au Mont des
Oliviers, et j’emporte une petite branche. Et quand je rentre chez
moi, je la mets dans la boîte en remplacement de l’ancien rameau.
Ainsi, j’ai toujours un souvenir de… de notre pays.
Hanina repose lentement le rameau dans sa boîte. Sous l’émotion,
ses paupières s’alourdissent de larmes. Quelques-unes s’échappent.
Elle lève son regard vers Mickaël.
– C’est la première fois que je tiens quelque chose de la terre de
ma famille. Tu te rends compte ?
Mickaël hoche la tête. Rempli de joie à la perspective que sa
boîte fétiche soit un baume sur le coeur de Hanina. Cette joie atténue
la tristesse de la séparation.
Hanina et Mickaël se font face. Hanina regarde sa boîte. Une
envie irrésistible de prendre Mickaël dans ses bras la presse. Pour
autant, elle s’en empêche.
– Mick, je ne sais pas comment te remercier !
– Moi non plus je ne sais pas comment te remercier !
– Eh bien, sur ce coup-ci on est quitte.
– Oui.
– Bon, je vais y aller ! dit Hanina. Elle s’approche de Mikaël,
pose ses mains sur ses épaules et lentement lui fait quatre bises et
prend place dans sa voiture. Elle baisse sa vitre. Mickaël s’approche.
– Et maintenant, quelle sera la suite ?
– Quelle sera la suite ? C’est pourtant simple. Tu viens à Paris !
– À Paris ? s’étonne Mickaël.
– Ben oui, on va quand même pas y aller à la nage ? On va y aller
en avion, de Paris.
C’EST POURTANT SIMPLE
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– Mais où ? demande Mickaël, surpris.
– Mais où tu veux qu’on aille ensemble ? Le Jardin des Oliviers,
je vais pas le trouver toute seule !
Mickaël hurle :
– Quoi ?
Pour toute réponse, Hanina démarre et dit avant de remonter sa
vitre :
– Tu vois ? Moi aussi j’ai trouvé. Je devais découvrir par moimême
de quelle façon tu allais m’aider à résoudre mon problème.
C’était bien ça ?
Le visage fou de joie, Mickaël acquiesce.
Elle enclenche la première vitesse, et en s’éloignant penche la
tête par la vitre :
– Appelle-moi dans trois jours.
Mickaël voit Hanina s’éloigner en agitant un bras par la vitre. Du
milieu de la route, il fait de même jusqu’à ce que la Clio ait disparu
au coin de la rue.
Puis, il fonce en courant dans l’hôtel et se rue de joie sur sa
chienne en l’enserrant dans ses bras. L’animal se débat du mieux
qu’il peut, n’appréciant visiblement pas l’expression de joie de son
maître. Celui-ci crie en répétant « Je vais l’emmener là-bas ».
Ce fut le client Allemand qui vint au secours du chien, en se présentant
avec un pot de café vide.
– « Haben Sie noch ein wenig Kaffee ? » {Vous reste-t-il encore
un peu de café ?}
Mickaël dut revenir à la réalité du moment, servit le café, régla
deux ou trois petites choses urgentes et fonça dans la chambre 5. À
chaque départ de client, il accomplissait cette démarche. Autant pour
voir si rien ne manquait et si rien n’avait été oublié par le client. Mais
là, la démarche de Mickaël présentait un autre intérêt. Certes, il lui fallait
s’assurer que Hanina n’avait rien oublié. Rien oublié… sciemment.
Lui téléphoner dans trois jours, encore fallait-il qu’elle lui ait laissé ses
coordonnées. « Gagné » se dit-il. Un bristol était posé sur la table de
nuit, comportant adresse et numéro de téléphone.
Rapidement, Mickaël inspecta la chambre, la salle de bains, les
armoires, le bureau. Il en ouvrit le tiroir et tomba sur un dossier. Son
coeur palpita. Il ouvrit le dossier. En un instant, il prit conscience que
Hanina lui avait laissé son dossier. Le dossier que les Renseignements
Généraux avaient sur lui. Le dossier d’un pan entier de son passé. Sur
la page intérieure de couverture, une phrase écrite vraisemblablement
au rouge à lèvres : « À mon meilleur ami ! »
Mickaël bondit hors de la chambre et s’enferma dans son appartement
où il plongea dans la lecture de son passé.
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