Mardi 24 octobre 21h30
– Tiens, pour nos causeries de ce soir, ne pourrait-on pas aller
dans le petit salon ? Tous vos clients sont déjà montés. C’est charmant
ici. ça fait vraiment Alsacien. J’en profite. Bientôt je vais devoir
retourner sur ma planète.
– Si vous préférez, répond Mickaël.
Hanina est déjà assise dans un petit fauteuil rouge près de la
bibliothèque qui croule sous les livres. Mickaël la rejoint.
– Alors cette journée de travail ? demande-t-il.
– Classique, pas vraiment excitante. De réunion en réunion pour
récolter un maximum d’infos en provenance du terrain. Et synthétiser
tout ça. De quoi instruire correctement le dossier que j’ai à remettre.
– Ah. Et c’est pour quand ?
Hanina ne répond rien.
Mickaël comprend rapidement.
– Excusez-moi, je suis peut-être trop curieux.
– C’est normal.
– J’ai une question…
– Je crois qu’il y en aura beaucoup ce soir.
– Oui, maintenant c’est mon tour de vous découvrir.
Mickaël enchaîne :
– De quelle manière êtes-vous croyante ?
– De quelle manière je suis croyante ? Tiens c’est une drôle de
question. D’habitude on demande si l’on est croyant ou non. Eh bien,
je suis croyante d’une manière persévérante. Je continue à croire qu’à
chaque élection, les valeurs de la République vont être vraiment réhabilitées.
Car je crois en la République. Liberté, Égalité, Fraternité ce ne
sont pas de vains mots. Surtout pour la fille d’un apatride.
– Et sinon, de quelle religion du Livre vous sentez-vous la plus
proche ?
– Ah, on y arrive, vous voulez savoir si je crois en Dieu ?
Mickaël sourit.
– En tout cas, si je crois en Dieu, c’est inconsciemment.
Maintenant, vous me parlez de religions. Pour moi une religion est
une croyance qui détient, dans un pays, un pouvoir total. À ce titre,
il ne reste plus qu’une seule religion en vigueur à la surface de la
terre, c’est l’Islam. Et j’attends avec une grande impatience que
l’Islam devienne une foi adoptée librement au même titre que le
Christianisme ou le Judaïsme.
Mickaël semble estomaqué. Il regarde Hanina ébahi.
Elle continue de développer sa pensée :
– Si on analyse le passé des croyances, surtout les croyances
monothéistes, on remarque que les hommes cherchent à en faire des
religions afin d’avoir un contrôle sur la vie. Et de contrôler en premier
le corps des femmes. Tant qu’une croyance a le pouvoir de s’imposer,
elle est une religion. Aujourd’hui, le Christianisme dirige-t-il la vie des
gens ? Non. Plus depuis la Révolution, et encore moins depuis la
séparation de l’Église et de l’État. Aujourd’hui, le Christianisme, ou
l’Église Catholique si vous préférez, n’a d’autre pouvoir que celui que
chacun choisit individuellement de sa pleine conscience de lui donner
ou non. Prenez le Judaïsme religieux, il a perdu son pouvoir avec
la défaite de la révolte des Zélotes, à l’époque romaine. En 1948, les
Juifs ont retrouvé un appareil d’État, la croyance Juive est religion
d’État. Mais le Judaïsme n’a aucun pouvoir législatif. Il ne peut diriger
la vie des individus. Si des Juifs intégristes ont envie de lapider une
femme pour cause d’adultère, le peuvent-ils ?
– Non. bien-sûr.
– Les pères fondateurs de l’Israël moderne ont eu la sagesse de
laisser chez eux la croyance Juive au rang de secte, au même titre
qu’en occident le Christianisme. Par contre le sionisme est religion
d’état. Mais ça c’est un autre problème, n’est-ce pas ?
– Mais alors comment définissez-vous une secte ?
– Une secte est une croyance qui se propose. Et le rôle de la
République est de faire le gendarme parmi elles, pour protéger le peuple.
Rien n’est plus affolant qu’une population livrée corps et âmes à
un pouvoir religieux. La seule chance d’une croyance est de jouer le jeu
de la démocratie, de la lumière : convaincre sur la base de son témoignage,
de ses actes et de sa lumière. En clair, si une croyance veut que
des êtres humains se soumettent à sa foi et à ses opinions, elle doit leur
en donner envie.
– Donc, une foi doit se démocratiser.
– Je crois en la Démocratie. C’est le seul moyen de découvrir un
jour la vérité suprême.
– Et vous, vous êtes croyant comment ? Continue-t-elle.
– Moi ? Autant chez vous c’est simple, autant chez moi c’est
compliqué.
– Je suis convaincue du contraire, coupe Hanina.
Mickaël marque sa surprise. Elle continue.
– Vous avez besoin que ce soit compliqué. Faites simple, vous en
êtes capable. Essayez. En une ligne. Expliquez-moi comment vous
êtes croyant en une ligne. Si les croyants sont compliqués, on va finir
par croire que Dieu l’est aussi. Vous ne voudriez pas ça tout de
même, non ?
Subitement, Mickaël se redresse et clame :
– J’aime Jésus.
– Et bien, vous voyez : vous y êtes arrivé ! Mais au fait, vous l’aimez
pourquoi ?
– Entre autres parce qu’il a lutté contre la religion telle que vous
la définissez !
– Tiens, le Christ et moi on a un point commun, dit Hanina
amusée.
– Non, vous en avez déjà au moins deux !
Hanina fronce le sourcil, attend que Mickaël s’explique.
– Oui, vous êtes tous les deux d’origine Galiléenne.
Hanina marque le coup. « C’est vrai, Nazareth. Jésus a grandi à
vingt kilomètres de l’endroit où mes parents sont nés », pense-t-elle.
Cette allusion la ramène à la réalité de leur dialogue.
Elle se lève et fait quelques pas dans le salon. Pour se couper de ce
bref échange philosophique. Et pour mieux rentrer dans le sujet qui les
attend. Elle s’attarde sur des bibelots. Puis va au fond du petit salon,
faisant dos à Mickaël. Celui-ci pivote dans son fauteuil, cherchant à
garder un contact avec Hanina. Celle-ci est affairée à découvrir en
détail un coin de décor, parfaitement bien agencé. Des écorces, de la
mousse, des feuilles d’automne sont disposées de façon à supposer un
sol forestier. Y sont plantés des champignons, des noix, des raisins. Elle
les prend en main pour s’assurer qu’ils sont synthétiques. Au milieu du
décor, trône un renard empaillé.
Elle prend la parole, tournant toujours dos à Mickaël. Celui-ci,
surpris par la démarche de Hanina, commence à ressentir de l’inquiétude.
– Vous m’avez demandé tout à l’heure si j’avais confiance en
vous ?
– Oui.
– J’ai effectivement entière confiance en vous, Mickaël. Êtes-vous
capable, d’après vous, de dire toute la vérité, même la plus difficile ?
Mickaël répond par l’affirmative sans hésitation.
– Bon, eh bien, plus rien ne nous retient. Commençons.
Mickaël, dites-moi comment vous avez eu le bracelet militaire qui est
dans votre salon !
La façon informelle que venait de prendre Hanina pour continuer
leur dialogue surprend Mickaël. Il se serait cru au premier jour
de leurs entretiens. L’amie était redevenue brutalement l’inspecteur.
– Je l’ai reçu par un gars que j’avais rencontré un jour lors d’un
cocktail au consulat français de Jérusalem.
– Qu’est-ce que vous faisiez au consulat français ?
– J’y avais conduit les soeurs.
– Les soeurs ? Quelles soeurs ?
– J’étais bénévole chez des religieuses, dans les territoires palestiniens.
– Vous voulez dire que lors de votre premier séjour en Israël,
vous n’étiez pas dans un kibboutz* ?
* Exploitation agricole communautaire ayant ses origines au début du sionisme en
Palestine.
– Non, en 87 je devais aller en kibboutz, mais je n’y suis jamais
allé. Mais au fait comment saviez-vous que je devais aller dans un
kibboutz ?
– On sait quand un Français va dans un kibboutz.
– Mais une fois là-bas vous ne savez plus ce qui se passe.
– Évidemment non. Enfin, à moins que… Mais vous que tout
prédisposait à épouser la cause sioniste, pourquoi avoir choisi les territoires
palestiniens, plutôt que le territoire israélien pour passer vos
deux mois ?
– C’était le hasard. J’ai trouvé cette place de bénévole comme ça,
en frappant à une porte. J’étais à la rue.
Hanina revient s’asseoir, intriguée par le vécu de Mickaël qui
allait à l’inverse de l’image qu’elle s’en était faite.
– À la rue ?
– Oui, je devais prendre le bus pour le kibboutz où l’on m’avait
affecté. Et à la station, j’avais devant moi le bus qui allait à Haïfa, et l’autre
qui allait à Jérusalem. Je ne sais pas pourquoi, je suis monté dans
celui qui allait à Jérusalem. C’était plus fort que moi. Et là-bas, bien-sûr,
je n’avais rien prévu. J’arrive dans la vieille ville de Jérusalem, et des
Palestiniens m’ont pris dans leur voiture et m’ont déposé à quelques
kilomètres, dans une communauté de soeurs qui prenaient toujours des
volontaires pour les aider. Et j’étais arrivé le jour où la seule religieuse qui
savait conduire la voiture est tombée malade. Alors elles m’ont gardé!
– Vous êtes arrivé là-bas quand ?
– En novembre 1987.
– Et vous êtes parti ?
– En janvier.
– Quel était le nom du village ?
– Kfar Tikrit.
– Mais vous avez vécu en un cloisonnement complet, certainement?
– Non, c’était une communauté active, pas contemplative. Et
j’allais tous les jours à Jérusalem.
– Vous faisiez tous les jours le trajet entre Kfar Tikrit et Jérusalem ?
– Oui.
– En décembre 1987!
Hanina regarde fixement Mickaël. Celui-ci y voit un regard qui
le désappointe. Hanina hoche la tête.
– Et qu’avez-vous vu ?
Mickaël est troublé, il entame sa réponse mais a le sentiment
qu’il doit, quelque part, être à côté de la plaque.
– Mais presque tout, Bethléem, Hébron, Jéricho.
Il allait continuer l’énumération. Mais se tut. Convaincu de
l’inutilité de ses réponses.
– Non, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Vous étiez au coeur des territoires
palestiniens en décembre 1987. L’Intifada est né sous vos
yeux. J’aimerais que vous me disiez ce que vous avez vu ?
À ce moment, Mickaël se rappelle qu’il s’était engagé à dire toute
la vérité, même la plus douloureuse. Un gouffre s’ouvre devant lui.
La seule idée d’y replonger l’effraye. Il va devoir raconter ce que ses
yeux ont vu et ce que ses oreilles ont entendu. Cette seule idée lui
amène la tête dans un étau. Il se lève à son tour. Sa respiration s’accélère.
Il tourne en rond. Incapable de commencer.
– Mais pourquoi ? fut tout ce qu’il fut capable de dire.
Aucune réponse ne lui parvient. Il a le dos tourné à Hanina, face
aux vitres du petit salon. Le regard dehors, il cherche désespérément
du secours. Ce qui l’effraye n’est pas de devoir raconter à son amie ce
qu’il a vu. Il sait que Hanina va s’intéresser à ce qu’il ressentait à ces
moments-là. Il est effrayé, effrayé parce que Hanina veut le remettre
face à ce qu’il a été.
– Je n’en peux plus de te vouvoyer.
– Ok, on se tutoie. Si c’est plus facile pour toi.
– Tu pourrais arrêter d’être flic un instant ? Je sais pas moi, un
peu humaine, crie-t-il subitement.
– Mais qu’est ce que tu as? Je te demande juste de me témoigner
ton vécu de la première Intifada ? Pourquoi tu te mets dans ces états là ?
Le ciel de Mickaël était sombre. Tout en lui était agité, une tempête
s’était levée. Il pouvait l’apaiser en un instant. Juste s’asseoir sur
son orgueil. Juste au début, après ça ira tout seul. Et qui sait, ça lui
rapportera quelque chose à lui aussi. Après la pluie, le beau temps !
Il se rassoit. La tête baissée, le regard dans la moquette. Et parle
comme pour expier un passé.
– J’étais tout-puissant, parce que j’étais du côté des puissants. Et
parce que j’avais un passeport français. Je passais quand les autres ne
passaient pas. J’ai vu des choses qui m’ont marqué pour la vie. Même
des choses simples : j’ai vu des regards, des regards à vous enlever le
sommeil. J’ai vu des violences terribles, innommables, où les êtres
humains semblent dénués de tout sentiment. Et surtout, j’ai vu la
haine, encore la haine, la haine au quotidien. Encore et toujours.
Mickaël fait une pause.
– Je sais ce que tu veux, je vais essayer de te le donner. Tu ne veux
pas savoir comment je vois ça aujourd’hui mais comment je le voyais
à l’époque.
Mickaël pousse un long soupir, pour évacuer la tension qui s’accumule
en lui dans sa poitrine.
– Comment je réagissais quand j’étais devant une bastonnade,
comment j’ai réagi la première fois que j’ai vu un bulldozer raser une
maison. Tu veux savoir ce que je ressentais en voyant la famille, à
côté de ses meubles, sous la pluie ? Tu veux savoir ce que je ressentais
la nuit ? La nuit ?
Mickaël pleure, il a son visage dans ses mains.
Il crie.
– Le pire, c’était les cris des femmes ! Sans parler des bruits de
haut-parleur, des soldats qui crient. Puis une rafale courte. Et les
pleurs qui ne s’arrêtent pas.
Mickaël a comme une pierre coincée dans la gorge, qui ne sort
pas. Hanina a ses coudes posés sur ses genoux. Elle est immobile.
Elle écoute, de marbre. Prise entre un sentiment de plaisir et un sentiment
de pitié. Ce sentiment de plaisir la culpabilise. Elle sait que ce
n’est pas juste.
– Mick, je ne comprends pas !
Mickaël lève les yeux.
– Mais qu’est ce que tu veux comprendre? Il n’y a rien à comprendre.
Tu t’accroches à tes idées. Le matin, quand tu te lèves, il y a une
chape de plomb. Et, heure après heure, tu apprends les drames de la
nuit. Les soeurs recueillent les femmes dont les maris, les fils ou les
pères ont été arrêtés. Ou pire : blessés, ou morts. À table, les soeurs
avaient besoin de parler. Un témoignage plus horrible que l’autre.
Mais ça devait sortir. Il y avait des gamins de douze ans qui sortaient
du poste de police pour entrer à l’hôpital. De douze ans. Il y avait des
soldats Israéliens qui flambaient comme des torches devant leurs
camarades. Une simple bouteille incendiaire lancée des toits. Quand
j’allais faire les courses dans la vielle ville de Jérusalem, pratiquement
tous les matins on trouvait un petit« tell »à un endroit ou à un autre.
– Un quoi ?
– Un tell. Ces petits monticules que les soldats érigent, à l’endroit
où est tombé un de leurs camarades. Un sac de ciment, un peu
de sable. Pour le souvenir de leurs camarades tués dans la nuit. Et
une cinquantaine de petites bougies. Et le sang qui n’était pas lavé.
ça, c’était le plus terrible. Au début, je pleurais, puis après, plus.
Après, c’est la haine !
Mickaël ne dit plus rien. Il a devant ses yeux le contraste entre
ses sentiments de haine de l’époque et ses sentiments de compassion
d’aujourd’hui. Rien dans ses expériences n’a été inutile. Il ne se
préoccupe pas de Hanina. Il se gère lui-même. Ces souvenirs doulou-
reux lui en ramènent d’autres, plus glorieux. Plus forts. Des souvenirs
qui amènent de la fraîcheur. Ces amitiés, ces amitiés inébranlables
qui naissent dans ces moments d’horreur. Lentement, Mickaël
revient à la surface. Des visages qu’il avait même oubliés. Des gens
qui peut-être ne vivent plus maintenant. Des sourires. Des expériences
de bonheur. Des choses simples, qui, à ce moment-là, prenaient
une dimension éternelle.
Mickaël est revenu de sa « tempête ». Il se préoccupe de Hanina.
Celle-ci est profondément songeuse, le regard évasif, ses coudes toujours
posés sur ses genoux, la tête dans les mains. Les pensées s’y
heurtent. Certes, elle devait s’attendre à un témoignage de cette violence.
De cette force ! Elle avait du mal à accepter que toutes les
réponses aux questions qu’elle se posait se trouvaient dans les échanges
de ces derniers jours.
Comment devenir anti-Palestinien, quand on a été témoin de
l’occupation militaire israélienne, et surtout témoin de la répression
d’une révolte populaire. Uniquement par la force de concepts religieux
? Mais aujourd’hui, quelle est la véritable façon de penser de
Mickaël. Quelles sont les implications concrètes dans la situation
politique actuelle de ses expériences spirituelles récentes ?
Il fallait aller plus loin. Percer plus profond. On verra bien ce
que l’on y trouvera.
– Mick, excuse-moi d’insister. Comment as-tu eu ce bracelet ?
Mickaël venait précisément de penser, en faisant le tour de ses
amitiés en Israël, à son ami, l’Israélien…
– C’est un gars que j’ai rencontré à ce cocktail au consulat. Il parlait
français. On a sympathisé, il devait avoir vingt ans, moi vingtquatre.
Je lui ai dit que j’avais tous mes samedis de libres. Il m’a proposé
alors de me faire visiter le pays. Et le samedi, je louais une voiture
et on faisait des virées. En fait, c’était un Israélien dont les
parents étaient nés en France et qui avaient fait l’Alyah*. Il était en
* Nom hébreu désignant la démarche des Juifs de la diaspora consistant à venir s’établir
en Israël.
train de faire son service militaire. On est devenu amis. Et à mon
départ, il m’a donné son bracelet. Voilà.
Hanina se lève. Fait quelques pas dans le salon, retourne au
renard empaillé, prend un champignon en main. Mickaël l’avait suivie
du regard. Elle garde le silence. Et jette un regard à Mikaël, se
dirige vers les fenêtres, et alors prend la parole :
– Et uniquement parce que vous avez fait quelques virées
ensemble, il t’a donné ce bracelet ?
Mickaël en vient à penser que Hanina soupçonne autre chose. Il
décide de crever l’abcès :
– Hanina, quel problème as-tu avec ce bracelet ?
C’est avec beaucoup de difficultés qu’elle en avoue la cause.
– Ne m’en veux pas mais j’ai pensé, en le voyant hier, que tu
avais profité d’un de tes séjours en Israël pour faire un passage dans
l’armée par le biais des services civils ouverts aux juifs de diaspora, et
que ce bracelet proviendrait de là !
– Non, cela ne m’est jamais venu à l’idée. Je savais que cela existait
mais ça ne m’attirait pas. Ce bracelet a été le souvenir d’une amitié
très forte. Cet ami et moi, on déconnait sans cesse. Une nuit, on
a été dans le désert. On s’est camouflés au maximum, comme des
commandos, et, en rampant, on a approché les miradors des campements
des colons. On est revenu vivants. On se tirait la bourre sans
cesse. Un soir, il m’a emmené dans une boîte de nuit à Jérusalem.
« L’underground ». Les militaires venaient se lâcher à tour de rôle
après le stress des combats.
– C’est-à-dire ?
– La défonce pour affronter la peur. Évacuer, à la techno à plus
de 100 décibels. La drogue et l’alcool, ils n’avaient pas le droit. Et
puis, il m’a tout fait découvrir. L’Israël que l’on ne montre pas aux
touristes. Les bas-fonds de Jérusalem. Et les plus beaux coins du pays
comme les plus durs.
– Par exemple ?
Mickaël est totalement plongé dans ses souvenirs. Tout vibre en
lui. Les images remontent maintenant à flots. Il se remémore sa
visite la plus tragique. Celle qui lui vient en premier.
– Un de mes moments les plus durs a été lors d’une virée dans
la plaine de Jéricho.
Hanina se tend à l’énoncé du lieu. Cela échappe à Mickaël qui
se remémorait son souvenir.
– Il avait fait stopper la voiture à un camp de réfugiés palestinien
désaffecté. Le camp était fait de maisons en torchis entourées d’un
mur. Il y avait encore des affaires qui traînaient au sol.
– Comment s’appelait ce camp ?
Hanina avait coupé Mikaël qui se rendit compte seulement à ce
moment-là de ce que représentait ce récit pour Hanina. À la voire
blême, il devine déjà les grandes lignes de son histoire. Mickaël a
peur de répondre.
Hanina répète sa question en détachant chaque mot :
– Quel était le nom de ce camp ?
Après une hésitation, Mickaël répond.
– Aquabat Jaber.
Un cri aigu sort de la poitrine de Hanina. Mickaël entend alors
son amie dire une phrase péniblement, en luttant contre des sanglots
étouffés :
– C’était le camp de mes parents !
Hanina sort de son fauteuil et se déplace lentement dans le
salon, en proie à une douleur solitaire. Ses pensées vont de ses
parents dans leur appartement à Sarcelles, à ses parents enfants dans
ce camp qu’elle ne peut qu’imaginer. C’était la première fois qu’elle
rencontre quelqu’un qui y avait mis les pieds. Jamais elle n’avait osé
demander à ses parents de lui raconter en détail la vie de leur
enfance. Là, maintenant, elle peut tout demander.
Elle se rassoit :
– Parle-moi d’Aquabat Jaber.
– Tu es sûre ?
– Oui, vas-y.
– C’est un camp d’une centaine de maisonnées environ, entouré
d’un mur. Dans une plaine de solitude. Avec un soleil de plomb. Au
milieu, il y a une place. Avec les restes d’un puits.
Et Mickaël s’arrête.
– C’est tout ? Mais les maisons, c’est comment à l’intérieur ?
– La plupart des toits ont cédé. Ça a un aspect de ruines.
Mickaël profite de l’air songeur de son interlocutrice pour tenter
enfin de connaître le passé de la famille de Hanina.
– Dis, Hanina, et si tu me racontais ton histoire, maintenant ?
Elle relève la tête et affiche un léger sourire.
– Oui, c’est peut-être le moment.
Hanina essaye de se concentrer. De se préparer à livrer son histoire
chronologiquement. La difficulté de le faire vient justement de
ce qu’elle ne l’a encore jamais fait. Même à son mari. Et pas de cette
manière-là. Lui, il l’avait découvert par étapes, par bribes.
Là, elle doit tout donner. Donc, tout revivre. Une fois, une seule,
La première et la dernière ! Et si c’était aussi pour ça qu’elle était
venue, surtout pour ça ? Avec qui d’autre pourrait-elle vivre cette
expérience ?
Les premiers mots lui viennent. Elle se lève, essaye de se sentir
bien. Tourne encore deux ou trois fois en rond. Puis, excédée, dit à
Mickaël :
– Faut qu’on sorte : ici c’est trop lourd. Et j’ai besoin de prendre
l’air. Tu es d’accord ?
– Oui, il y a un joli chemin derrière l’hôtel.
Ils saisissent leurs manteaux, sortent dans la nuit et entament
une promenade qui les mène aux dernières maisons du village. En
arpentant le chemin, ils découvrent l’hôtel illuminé, puis, au fur et à
mesure de la montée, une vue panoramique du village s’offre à eux.
Hanina avise un banc, au bord du chemin.
– On s’assied ?
Hanina et Mickaël ont le village à leurs pieds ; en face, elle reconnaît
les collines qu’elle voit de sa chambre. Elles se découpent à l’horizon.
Hanina prend une grande inspiration.
– Ici, on respire ! dit-elle.
– Oui, c’est vrai. Le petit salon, on l’a alourdi. Ici, il y a l’espace.
Hanina profite encore du silence une petite minute, puis se lance.
– Mon père s’appelle Bassam. Il est né dans un village de Galilée,
Kfar Azhour. Et ma mère s’appelle Rhamlé. Elle est née dans le village
voisin de celui de mon père, Ashrit. Ils se sont rencontrés dans
le camp que tu connais. J’ai grandi avec mes frères…
– Tu as combien de frères ?
– Je suis l’aînée de quatre frères.
– Waouh!
– Comme tu dis. J’ai grandi avec eux dans une cité à sarcelles, où
je suis née, d’ailleurs. Mon père était peintre. À lui seul, je crois qu’il
a fait les papiers peints de plusieurs tours. Nous vivions à sept dans
un 4-pièces. Je pense que nous étions heureux. En grandissant, je me
suis peu à peu rendue compte que notre famille n’était pas comme
les autres. Je n’ai jamais connu de grands-parents, jamais connu de
tantes ou d’oncles. Ni de cousins. J’ai grandi sans véritables racines.
Je me suis dit, vers sept ou huit ans, que mes parents avaient une histoire
particulière. Que nous n’étions pas comme les autres. Nous
avons grandi à sept. Point. bien-sûr, moi et mes frères nous avions
pleins de copains. Mes parents aussi : ils étaient intégrés dans un
microcosme. Celui de notre tour.
– Quel impression as tu de ton enfance ?
– Nous étions aimés de nos parents. C’est vrai qu’il y avait des
moments durs. Mais je pense que j’ai un bon souvenir de mon
enfance. On était soudés.
Hanina prend quelques secondes pour ressortir de ses souvenirs
et reprendre le fil de son récit.
– Mais le plus difficile, outre de ne pas avoir de famille, c’était
que de temps en temps nous surprenions nos parents à parler une
langue qui nous était quasiment étrangère.
– Tu veux dire que le Palestinien n’est pas ta langue maternelle ?
– Non. Enfin, oui et non ! C’était étrange : mon père utilisait des
mots inconnus pour exprimer son affection. Et puis, ensuite, il revenait
au français. Quand il était dominé par ses émotions, il parlait
effectivement arabe. Moi, par exemple, je m’appelais Habibté…
– Oui, ça veut dire « chérie ».
– Bravo. C’est bien, Habib !
Mickaël sourit à la marque d’affection.
– Tiens, tu fais comme ton père !
– Alors j’espère que je ne serai jamais en colère contre toi. Là, il
se peut que j’élargisse tes connaissances en arabe, rajoute Hanina.
Et elle continue.
– Et c’est en découvrant cette autre langue en grandissant que j’ai
compris que mes parents avaient un secret. Et un dimanche, j’avais, si
mes souvenirs sont bons, neuf ans, mon père, lors d’un pique-nique
au bord de la Marne parla. J’ai tout de suite compris qu’il allait nous
révéler leur secret. J’ai compris que j’allais savoir pourquoi je n’avais
pas de grand-père, de grand-mère, ni de cousins. Mais ce que je ne
savais pas, c’est que j’étais en train de vivre mes dernières minutes d’enfance.
Je ne savais pas que lorsqu’il aurait fini de parler, ma vie allait
basculer. À neuf ans, je suis devenue une grande, avec des émotions de
grande. Je ne savais pas que la haine allait entrer en moi. Pourtant,
mon père ne m’a jamais parlé en mal des Israéliens. Je ne peux pas l’expliquer.
C’était peut-être automatique. À son récit, j’ai tourné la responsabilité
de ma douleur d’enfant contre ceux qui, pour moi, avaient
volé la terre de ma famille. Je crois que c’est aussi simple que ça.
Hanina fait une pause. Visiblement, elle cherche à revenir à ses
neuf ans, à ce pique-nique et elle revoit la chaleur de ce mois de mai.
Subitement, elle se relève. « Ce mois de mai », pense-t-elle. Et elle
s’adresse à voix haute à Mickaël.
– Mon père nous a raconté son histoire un mois de mai.
– Oui, et alors ?
– Alors ? la « Naqbah* » eut lieu quand ?
– Effectivement, en mai !
– Mon père revit à chaque printemps le deuil de sa terre d’enfant.
Hanina reste plongée dans cette découverte qu’elle n’avait jamais
* C’est par cette expression signifiant « catastrophe » que les Palestiniens désignent le
drame de leur peuple en 1948...
faite auparavant. Ses yeux s’embrument et elle garde le silence quelques
instants. Puis elle revient à ce fameux pique-nique de son enfance.
– Voici ce que notre père nous a raconté ce fameux dimanche de
mai 1978: son père était cultivateur. Il avait de nombreux champs. De
luzerne, de blé, d’orge. Des vergers de citronniers, d’amandiers, et quelques
oliviers. Il était un des rares villageois à avoir un cheval. Il s’en
souvenait très bien : le vendredi, il avait le droit de le monter. C’était
son plus grand bonheur… quand il pouvait parader avec son père sur
le cheval, dans le village. Ils habitaient une grande maison en pierres,
avec mes arrière-grands-parents. Mon arrière-grand-père, c’était le
« Mokthar » {le maire} du village. Mon grand-père s’appelait Fahim et
ma grand-mère Nabila. Ceux qui m’ont donc tellement manqué.
Ensuite, il a raconté cette fameuse journée du mois de mai 1948.
Lui-même ne situe plus le jour exact. Il pense que c’était entre le 25
et le 30 mai. Il était avec ses copains à jouer dans le verger d’olivier.
Quand il entendit des jeeps entrer dans le village, il sut tout de suite
que c’étaient les étrangers. Ceux qui étaient appelés par les adultes
« les Juifs », lors des discussions le soir à table. Enfant, c’était pour lui
les gens venus d’un autre continent. De très loin. Et qui avaient
construit des villages quelques collines plus loin. Il en avait déjà
aperçu. Mais jamais de près. Et des fois, sur la route qui traversait les
champs au loin, il voyait d’immenses voitures. Des bus.
Les jeeps s’arrêtèrent sur la place du village. Immédiatement les
hommes du village allèrent vers eux. Mon père s’approcha. Il fut