Mardi 24 octobre
Mickaël s’arrache péniblement de son sommeil. Néanmoins, il
trouve que, contrairement aux autres jours, il rentre immédiatement
dans la nouvelle journée qui se présente à lui. Exit les matins où il lui
fallait une demi-heure pour arriver tant bien que mal à adhérer au programme
de la journée. Là, il se prend à remarquer que c’est le deuxième
matin d’affilée où il bondit hors du lit. C’est clair, quelque chose est
arrivé dans sa vie. La grisaille s’est estompée au profit d’un ciel bleu. Les
journées sont devenues pleines de piquant. Il sait qu’il est rempli non
pas seulement de la visite de Hanina mais bien de Hanina elle-même.
Et c’est bien ce qui l’embête alors qu’il est en pleine préparation
des petits-déjeuners. Impossible de se concentrer correctement sur
quoi que ce soit. Au bout d’un moment, Mickaël en vient à remarquer
que ses pensées sont plus occupées par la personne de Hanina
que par le motif de sa présence. Quoi que Mickaël entreprenne, il
faut qu’il le refasse dans les minutes qui suivent. Il tape le menu du
jour, et une fois qu’il l’a affiché, il se rend compte qu’il a tapé le
menu de la veille. Il prend de l’avance dans la facturation des départs
du jour et il doit recommencer trois fois de suite.
Une seule solution: réunir la triade. Mickaël a dans sa vie une pièce
maîtresse: deux amis avec lesquels ils forment un trio plus solide que
l’acier. Cette amitié s’est tissée au fil des ans: au travers des pérégrinations
de la vie, ces trois hommes en sont arrivés à la conclusion qu’une solide
amitié permet de mieux affronter les difficultés du quotidien. Cet attachement
part du principe suivant: si l’un des membres du trio a besoin
d’aide, les autres rappliquent obligatoirement. D’ailleurs, n’en sont-ils
pas venus à planifier régulièrement des réunions, afin d’éliminer les
gênes qu’ils ressentent à appeler les autres à la rescousse? Et justement,
la prochaine réunion est fixée à ce mercredi soir. Mais à 20 heures. Il faudrait
l’avancer à 19 heures.
Coup de téléphone à Jean-Yves pour avancer l’horaire, remplacement
du plat composé par un plat unique au menu du soir : ainsi
sa présence ne sera pas indispensable en cuisine, et hop, son cas est
remis à ce soir, Mickaël a enfin la tête libre. Et il en aura besoin. La
journée s’annonce chargée. Il faut rattraper le retard accumulé de ces
derniers jours par le temps consacré à Hanina. Achats, banque, un
peu de compta urgente en attente.
Dans l’immédiat, les premiers clients arrivent au petit-déjeuner et
sourient largement à la journée qui les attend. Le temps s’est levé, les
sommets ont gardé leur manteau blanc. La plupart des clients demandent
à Mickaël des itinéraires de randonnées pour partir à l’assaut des
sommets. Et le rythme de son travail commence comme un tourbillon.
Les clients défilent les uns après les autres. Gais, heureux, comme lorsque
l’on est en vacances. À chacun, il demande des nouvelles de la veille.
Il s’attarde un peu plus avec les habitués. Son chien d’ailleurs aussi a ses
clients préférés. Il sait desquels il va recevoir des caresses, et surtout des
petits morceaux de tartines une fois que ceux-ci seront installés.
Le chien de Mickaël, un sympathique braque allemand fait partie
de la maison. Sans lui, l’hôtel n’aurait pas le même charme. Dès que le
patron disparaît de la salle à manger, celui-ci se glisse furtivement vers
les tables des clients, où il va quémander quelques gâteries qu’il finit toujours
par obtenir. Dès qu’il entend les pas de son maître, il reprend la
direction du petit salon où il va reprendre innocemment sa place. Ce qui
a toujours pour effet de provoquer une animation parmi la clientèle!
Sandra vient d’arriver et Mickaël lui cède la place auprès des clients.
Comme ils en sont tous au petit-déjeuner, il en profite pour aller arroser
les géraniums sur les balcons des chambres des clients. Cette année,
il a réussi à les faire tenir jusqu’au bout de l’automne à force de soins.
Puis, sa journée passe sans qu’il ne le remarque, tant il est affairé.
Vers 15 heures, il entreprend de cuisiner les « Roigabrageldi » qu’il a
mis au menu du soir. Une heure d’épluchures de pommes de terre et
d’oignons l’attend. Couper le tout au robot. Disposer dans une
immense plaque à four. Combler de vin blanc et d’eau. Sel, poivre,
quelques épices. Et recouvrir le tout de deux belles pièces de collet de
porc fumé. Puis le tout part pour trois heures au four à feu doux.
À 18 heures 30, il transmet les consignes pour le menu, le plan
des tables à sa fidèle adjointe et s’en va chez ses amis…
Ses 2 compères sont déjà là, chacun à leur place habituelle.
Généralement c’est dans le sous-sol de Jean-Yves que le trio se réunit.
Quand c’est pour se faire une bonne bouffe, c’est, bien-sûr, à l’hôtel
de Mickaël. Le sous-sol de Jean-Yves est constitué d’une pièce tout en
lambris, meublée à l’image d’un bureau, où dominent trois fauteuils.
Mickaël s’installe dans le sien.
– Salut les gars.
Les trois compères se regardent, chacun attendant que l’autre
démarre. C’est Philippe qui lance la rencontre :
– Alors, Jean-Yves, comment tu le trouves notre Mickaël ?
– Comme toi : il est en super forme.
– Alors, Mick, tu nous as réunis pourquoi ? reprend Philippe.
– Je voulais savoir comment vous allez.
Mickaël arbore un sourire géant, l’oeil malicieux.
– Rien que ça ? Tu utilises la procédure d’urgence pour nous
demander comment on va ?
Jean-Yves rejoint Philippe :
– Eh, Mick tu es conscient de la gravité ? Tu connais les sanctions
en cas d’abus.
– Oui, je voulais savoir comment vous allez ! Pourquoi il faut
toujours que l’on se retrouve quand l’un de nous a un problème.
Pourquoi on ne se retrouverait pas par plaisir d’être ensemble, hein ?
Jean-Yves et Philippe se regardent.
– Tu y crois, toi à ces bonnes intentions ? dit Jean-Yves.
– Pourquoi pas ? Mais vu le sourire qu’il affiche, je n’y crois pas
trop. Et toi ?
– On le connaît le lascar. Hé, Mick tu nous caches quelque chose ?
– Moi, mais rien ! J’avais envie d’être avec vous. C’est tout.
– Jean Yves, tu sais quoi ? On va le suspendre par les pieds.
– Allez, on y va !
Et les deux copains se ruent sur Mickaël. Une courte bousculade
s’en suit. Devant l’impossibilité d’arriver à leurs fins, ses deux camarades
se limitent à un frottement énergique sur les abdos de leur ami.
Le chahutage ne cesse que lorsque Mickaël annonce dans un fou
rire qu’il va parler.
Une fois que tout le monde eut repris place et que Mickaël eut réajusté
ses vêtements, celui-ci déclame en essayant de maîtriser son sourire :
– Eh bien, voilà : je suis là à cause d’une femme.
La réaction de ses amis fut immédiate. Ils se dressent dans leur
fauteuil.
– Une femme ? s’exclament-ils.
– Oui, une femme.
– Et on la connaît ?
– Non, mais c’est simple : si vous voulez faire sa connaissance,
venez demain matin prendre votre petit-déjeuner à l’hôtel. Mais faites
gaffe, elle a du flair.
– À l’hôtel, elle est déjà… Dis donc on ne te savait pas si rapide.
– Non, vous n’avez pas compris : c’est une cliente. Elle est arrivée
dimanche soir.
– Tu dragues les clientes maintenant ? s’exclame Jean-Yves.
– Pourquoi, c’est interdit ?
– C’est interdit ? dit Jean Yves en se tournant vers Philippe.
– Non, pas que je sache ! répond celui-ci.
Mickaël continue :
– C’est simple : pour que vous compreniez, je vais vous dire une
des premières phrases qu’elle a dites quand on a commencé à causer :
« Bonjour, je suis l’Inspecteur Masson des Renseignements Généraux ».
Jean-Yves et Philippe se regardent, circonspects.
– C’est quoi cette histoire ?
Et Mickaël explique la situation pendant un bon quart d’heure.
À la fin du récit, les deux compères hochent la tête, ayant visiblement
du mal à lutter contre leur incrédulité. Durant tout son récit, Mickaël
ne s’était pas détaché de son sourire de bienheureux. Maintenant le
silence règne. Jean-Yves se rapproche de Philippe et lui glisse quelques
mots à l’oreille. Celui-ci semble approuver les propos de son ami.
Après ces quelques mots échangés à voix basse, Jean-Yves
déclare, de tout son sérieux :
– Mick, tu es amoureux.
– Moi ? N’importe quoi ! Elle a un caractère de cochon.
– Au fait, tu es là pour quoi ? rajoute Philippe.
– Eh bien, pour partager avec vous ce qui m’arrive. C’est tout.
– Et elle est comment ? demande Jean-Yves.
– Elle fait à peu près 100 kg, répond Mickaël, furtif.
– Elle est comment ? redemande Jean-Yves en criant.
– Elle est très jolie, avoue Mickaël.
– Mais encore…
– Eh bien : grande. Enfin presque comme moi. Mince. Et punaise,
elle est belle ! Des cheveux noirs, courts, le teint légèrement typé. Des
yeux verts. Ah là là, si vous la voyiez.
– Et le caractère ? demande Philippe.
– Assez froide. Autoritaire. Un tantinet distante. Très directe : elle
ne prend pas de gants. Des fois blessante. Mais très humaine.
Philippe se tourne vers Jean-Yves :
– Alors, tu en penses quoi ?
– Moi? Un coup de foudre. Mais il est amoureux c’est sûr. Regarde
ce sourire. ça fait combien de temps que l’on ne l’a plus vu comme ça ?
– Deux ans, si mes souvenirs sont bons !
Mickaël coupe court.
– Bon, amoureux, d’accord, pourquoi pas. Mais c’est normal,
non? Dans ma situation, une jolie fille qui m’approche… Ces derniers
temps à ce compte-là, je tombe amoureux des fois trois fois par jour.
– Oui, mais là vous allez vous revoir.
– C’est sûr.
– Donc, il vaut mieux savoir. Est-ce que tu te vois flirter avec elle ?
demande Jean-Yves.
Mickaël prend un air concentré, regarde au plafond.
– Vas-y, imagine bien ! approuve Philippe.
Après une minute, la réponse tombe :
– C’est bizarre, mais je ne m’y vois pas. Rien qui vient…
– Pourtant, il est amoureux.
– Oui.
Et ils passèrent le reste de l’heure à disserter sur les coups de foudres,
les fragilités émotionnelles et les turpitudes du coeur humain.
De retour vers l’hôtel, Mickaël a l’esprit préoccupé par la tournure
qu’avaient prise les échanges. Le dialogue avec ses amis avait soulevé en
lui des questions qu’il ne se serait peut-être pas posées seul. Il avait
constamment cette réponse en tête: « C’est bizarre, je ne m’y vois pas ! ».
Mickaël en conclut que quelque chose de plus fort que son envie de
commencer un jeu de séduction avec Hanina existe. L’explication lui
apparaît très clairement dans toute sa logique: cette jeune femme n’a
pas croisé sa vie dans ce but ! Cette discussion avec ses amis avait eu
pour effet de clarifier les choses chez Mikaël, de définir les priorités. Il
comprit à l’issue de l’entretien avec ses amis qu’il lui fallait dès maintenant
choisir. Il avait une image très précise de ce qu’il pouvait apporter
à cette jeune femme, mais il ne devait pour l’instant ne se préoccuper
que de ça. Ne faire en aucun cas de compromis avec ce que sa nature
pouvait légitimement suggérer.
Au moment précis où Mickaël entre dans Stosswihr, il se décide
de ne se concentrer que sur un seul aspect de leur relation : Israël ·
la Palestine. La voiture de Mickaël aborde la rue où se trouve son
hôtel, quand de loin il remarque la Clio de sa cliente déjà garée.
« Mais il est à peine 20h30, elle est en avance ! »
Mickaël se gare et entre dans son hôtel, se dirige vers la cuisine
pour voir où en est Sandra. En franchissant la porte, il tombe sur les
deux femmes, qui dans une franche cordialité font le service ensemble.
Hanina avait enfilé un tablier de cuisine de Mickaël et mettait la dernière
touche aux desserts.
– Bonsoir Mickaël. Eh bien dites donc, heureusement que je suis
arrivée en avance, je ne sais pas comment Sandra se serait débrouillée
sans moi.
Sandra, en passant avec un plateau chargé de desserts, confirme :
– C’est vrai : les clients sont tous passés à table ensemble.
Et elle disparaît en salle.
– Mais…
– Ah, oui. Vous ne savez pas tout. J’ai payé mes études en travaillant
dans la restauration.
Sur ce elle passe devant Mickaël désabusé et range les fiches de
salle.
– La 7 c’est bon, la 9 attend ses cafés, et la 5. Ah, la 5 n’est pas
encore passée à table. Qu’est-ce qu’on fait, chef, on l’attend ? Au fait,
vous étiez où, vous ?
Mickaël, sous le coup de la surprise bégaye.
– Chez… il y avait… En fait, j’étais chez mon psy.
– Tiens donc ?
Et Mickaël se jette à l’eau :
– Oui, je voulais savoir si j’étais amoureux de vous !
Sous la surprise, Hanina cache sa bouche à l’aide de ses mains,
et pique un fard violent. Seul son regard reste « clair ». Mickaël devine
Hanina troublée.
Après s’être ressaisie, elle abaisse à nouveau ses mains.
– Mais qu’est ce qui vous a pris ?
– Ne vous inquiétez pas, j’en ai tiré comme conclusion que
j’étais amoureux de Dieu, d’Israël et de la Palestine.
À cette réponse, Hanina se détend mais reste encore inquiète :
– Mais c’est une blague ou quoi ? Vous êtes vraiment allé voir
votre psy pour savoir si… ?
Mickaël ne résiste pas au plaisir de garder la balle dans son camp.
– Qu’est-ce que vous en pensez ?
Hanina regarde Mickaël en face. Celui-ci est sérieux, un léger
sourire énigmatique au coin des lèvres.
– Je suis en train de me demander s’il ne serait pas plus sage de
laisser le mystère planer sur cette question.
– Comme vous voulez.
– Bien. Vous avez déjà mangé ?
– Oui, avant de partir chez le… Et vous ?
– J’ai prélevé sur votre plan de travail. Dites, c’est étonnant que
vous ne soyez pas plus gros.
– J’ai beaucoup de clients qui me stressent.
– Je vois. Bien, on passe la soirée ensemble ? Parce qu’il faudrait
qu’on se dépêche. Je me suis concentrée toute la journée pour me
préparer à accéder à votre demande.
– Ma demande ?
– Oui, hier soir vous me reprochiez de ne pas vous avoir raconté
ma vie ! Ni celle de ma famille.
– C’est vrai, d’accord. Par contre, j’ai encore mon chien à promener
avant de monter.
– Eh bien, je vous accompagne. La fraîcheur de la nuit va me
faire du bien.
Ils se retrouvent dans les ruelles du village. La chienne de Mickaël
avait adopté la jeune femme immédiatement. Après quelques pas
silencieux, Hanina cède à une inquiétude :
– Au fait, à votre psy, vous ne lui avez pas dit que j’étais des RG ?
– Non, rassurez-vous.
Mickaël et Hanina marchent côte à côte.
– Je vais quand même lever le mystère. Hanina, avez-vous confiance
en moi?
Un silence se fit. Elle s’arrête de marcher.
– Que cache cette question ?
– Voilà, j’ai deux amis intimes. Je sais qu’ils savent garder un
secret. C’est vrai. Je suis allé les voir tout à l’heure parce que je voulais
faire éprouver notre rencontre par eux. Je voulais avoir leur regard et
leurs impressions. Et ils ont supposé, à voir ma joie nouvelle, que je
peux effectivement être amoureux de vous.
– Et alors ?
Mickaël se tourne vers Hanina, la regarde dans les yeux et dit :
– Et vous, qu’en pensez-vous ?
– Moi ? Je pense que vous êtes fragile. Mais que ça fait partie de
vos qualités.
Hanina reprend la marche.
– Mickaël, je ne voudrais pas vous faire souffrir. Hier soir, j’ai
voulu découvrir comment vous fonctionniez dans la vie. Je voulais
savoir où vous en étiez. Je ne crois pas que nous en soyons au même
stade tous les deux. Vous je crois que vous allez vers la fin de votre
période de solitude. Moi, je ne fais probablement que la commencer.
Ils continuent quelques pas, silencieux. Hanina repend :
– Il est vrai que j’attends de découvrir par vous une autre façon
de voir le Proche-Orient. Et j’attends que la découverte de ce regard
me vienne en aide. Mais je ne voudrais pas abuser de votre gentillesse.
Veillez à vous protéger.
La chienne furetait joyeuse ci et là, revenant de temps en temps
vers son maître et vers Hanina, qui au passage, tendait la main pour
la gratifier d’une caresse.
Mickaël se tourne vers la jeune femme :
– Vous, vous êtes programmée pour un but !
– Oui !
– Alors, allez au bout de votre projet sans vous poser quoi que
ce soit comme question. Ne vous embarrassez d’aucune politesse.
Parce que moi, je n’en aurai pas non plus.
– Que voulez vous dire ?
– Avez-vous supposé jusqu’où nous irons dans notre relation ?
Hanina ne cache pas son désappointement face à cette question.
– Pas vraiment !
– Elle ira au-delà de ce que vous avez défini. Et nous ne serons
pas toujours d’accord. Ce sera à ce moment-là qu’il nous faudra du
courage pour ne pas arrêter sur notre chemin commun. Il y aura des
moments où je ne pourrai pas vous épargner.
– Mais de quoi vous parlez ?
– Maintenant, c’est à vous de découvrir ce que je veux dire. Moi,
j’ai découvert le fond de la raison qui vous a amené ici, à vous de
découvrir ce qu’il faut que je fasse pour accomplir ma tâche.
Ils reprennent leur marche… Silencieux. La promenade les avait
amenés à faire le tour de l’église, à contourner l’école et revenir par
un petit pont enjambant la « Fecht », la rivière de la Vallée de Munster
avant de s’engouffrer dans l’hôtel.
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