Lundi 23 octobre 20 heures
Le service bat son plein. Mickaël est pris par le rythme que lui
imposent les commandes que prend Sandra. Depuis que Hanina l’a
quitté à 15 heures, il n’a quasiment pas eu le temps de réfléchir, de se
remémorer les détails de l’aventure qui lui arrive depuis que cette
jeune femme a franchi la porte de l’hôtel hier soir. Tout au plus a t’il
le loisir de sentir qu’en lui habite une nouvelle joie. Une force inhabituelle
le fait vivre. Il a en permanence la silhouette de Hanina
devant les yeux, il attend avec hâte que le service se termine, afin de
pouvoir tranquillement se concentrer sur cette rencontre mystérieuse.
Et surtout se concentrer sur l’attente de la visiteuse, qu’il doit élucider.
Au moment où l’on sert les desserts, le téléphone sonne. Il pose
ses ustensiles, passe ses mains sous l’eau, se les sèche et va décrocher.
– Hôtel Saegmatt, bonsoir.
– Bonsoir Mikaël !
– Ah, bonsoir Hanina.
– Dites, j’ai un petit problème: au boulot on est tombé sur un os. Ma
réunion va durer jusqu’à 22 heures, et demain, à 8 heures tapantes le préfet
de police veut me rencontrer. Je ne rentre donc pas ce soir, alors, ne
m’attendez pas. Je prends une chambre sur Strasbourg, c’est plus simple.
Je serai de retour demain soir vers 20 heures. ça ne vous dérange pas?
– Non, faites au mieux pour vous !
– Bien, merci. Je vous dis donc à demain.
– Oui, c’est cela : à demain.
Instinctivement, avant de raccrocher, Mickaël a un sursaut. En une
fraction de seconde, avant que son interlocutrice ne raccroche, il
reprend la conversation.
– Hanina. Vous êtes encore là ?
– Oui.
– Une idée me vient : depuis un certain temps, je dois déposer des
documents chez un ami à Erstein. C’est mon graphiste. Je remets sans
arrêt. Et cela devient urgent. Erstein est à dix minutes de Strasbourg.
– J’ai compris. Je suis d’accord !
– Formidable ! dit Mickaël explosant de joie. On se retrouve
pour dîner ? Devant la cathédrale à 22h15?
– OK. Je vais faire tenir mon estomac jusque-là. A tout à l’heure !
Mickaël retourne à sa cuisine, manquant de renverser Sandra.
– Tout va bien, Mickaël ?
– Tout va bien, Sandra, tout va très bien. Au fait, j’ai oublié de
vous le dire : la cliente de la 5 ne mange pas ce soir, ni demain matin.
– Je vais pouvoir répondre aux Allemands alors. Ils m’ont demandé
de ses nouvelles. Ils voulaient savoir si elle avait déjà quitté l’hôtel.
– Les Allemands vous ont demandé ça ?
– Oui.
– Tiens, amusant !
En quelques minutes, Mickaël régla la plonge et le rangement,
donna les dernières consignes à Sandra et se saisit de la maquette de
son prochain dépliant.
Après l’avoir déposée chez son ami, il reprit la route et eut le
temps de trouver à se garer dans la vieille ville de Strasbourg, puis de
se rendre à pied jusqu’à la cathédrale, où il fit les cent pas. Hanina
arriva avec quelques minutes de retard.
– Je ne vous ai pas trop fait attendre ? demande-t-elle.
– Pas du tout.
– Bien, je vous suis ?
– Oui, il y a une petite « Winstub » pas loin.
– Une quoi ?
– Une winstub. C’est une brasserie typiquement alsacienne où
l’on sert plutôt du vin et de la petite restauration.
La Winstub était à deux pas : ils s’y engouffrent, le froid commençant
à mordre, et dénichent une petite table en coin entre un
pressoir ancien, et le buffet à pâtisserie. L’établissement était plein à
craquer et un brouhaha dominait le fond. Des rideaux à carreaux
rouges, les murs en boiserie, des peintures de Hansi* aux murs…
(* Artiste alsacien contemporain de la première guerre mondiale.)
Tout rappelait l’Alsace la plus typique.
Une serveuse en costume traditionnel s’approche d’eux en slalomant
entre les tables, les salue et leur tend les cartes du restaurant.
Ils plongent aussitôt dans la lecture des plats. Hanina a besoin de
l’aide de Mickaël pour se faire expliquer les mets proposés. Dix
minutes plus tard, la commande passée, ils se retrouvent face à face.
– Eh bien, vous m’en faites une surprise ! Dites-moi : vous avez
l’air souriant ce soir ! lance Hanina.
– Ah bon ? Plus qu’hier soir ?
– Ah oui, un peu.
– Pourquoi, hier soir, j’étais comment ?
– Comment dire… vous paraissiez subir votre vie.
– Et mes clients le remarquent ?
– Oh, je ne veux pas vous affoler, je ne crois pas, non ! Non,
votre hôtel est bien tenu, vous veillez à chaque détail. On voit que
vous tenez à ce que l’on se sente bien chez vous. Votre maison est
bien décorée, chaleureuse. Il y manque juste une femme.
Mickaël garde le silence, le regard rivé sur son verre entre ses mains.
Il n’offre à Hanina pour toute réponse qu’un large sourire fermé.
Elle ne se laisse pas démonter pour autant.
– Alors, pourquoi n’y a-t-il pas de femme à vos côtés dans ce
charmant petit hôtel ?
– Alors comme ça, mon dossier vous a aussi indiqué que je vis
seul. Il vous dit tout, votre dossier !
– Non, mon dossier ne me dit pas tout. Il ne me dit que votre
État Civil. Le reste, c’est mon intuition ! Mais je reconnais que je suis
curieuse, trop peut-être. On peut parler d’autre chose si vous voulez ?
– Non, non, on y va ! Mon sujet me passionne. Et ainsi je découvrirai
peut-être aussi le vôtre ?
– Pourquoi pas ?
– Mais d’abord, j’aimerais savoir à qui je parle ce soir ? À l’inspecteur
des RG, à la cliente, ou à la camarade militante ?
– À la camarade militante ? Nos combats sont donc si proches,
d’après vous ?
– Ah oui, je crois ! Nous avons tous les deux la même finesse spirituelle.
Hanina fait de grands yeux.
– Excusez-moi, j’avais envie de vous taquiner. Comme vous êtes
assez envahissante, j’essaie de me défendre. C’est vrai que vous êtes
curieuse.
– Déformation professionnelle, que voulez-vous !
– Ah, non, c’est trop facile.
– Bon alors, on rentre dans votre sujet ? Ou vous renoncez.
– Non, non ! On y va !
– Je vous écoute.
– Eh, bien, comme vous le savez je suis effectivement divorcé ! Et,
comme vous l’avez si bien senti, je suis effectivement seul, et ce depuis
deux ans. Et vous, ça fait combien de temps que vous êtes seule ?
– Moi ? Qu’est-ce qui vous dit que je vis seule ?
– Mais… mon intuition ! Certes, les intuitions masculines n’égalent
pas les féminines, mais on se débrouille. Alors, j’ai vu juste ?
Hanina garde le silence. Bien accrochée à sa chaise, les jambes croisées,
elle a le regard perdu sur la nappe… Déjà que livrer son intimité à
ses amis lui était difficile, mais là, à Mickaël, cela était particulièrement
malaisé. Cela lui donne l’impression de perdre son emprise sur lui.
À son tour, Mickaël insiste :
– Alors, mon intuition ?
– Elle est pas mal. Bravo! Mais on va peut-être d’abord en terminer
avec vous ? Sinon on va s’emmêler les pédales.
– D’accord.
– Donc, vous tenez seul depuis deux ans. Pourquoi ?
Hanina n’a qu’un silence pour réponse. Mickaël semble luimême
déconcerté par sa question. Elle se hasarde, timidement :
– Vous l’attendez encore ?
Mickaël relève les yeux, étonné.
– Non! Je n’y crois plus.
– Au fait, qu’est-ce qui s’est passé ?
– Mais vous le savez.
Hanina se défend énergiquement.
– Absolument pas.
– Je veux dire : pensez-vous qu’avec l’énergie que je dépensais
pour mon militantisme et mon entreprise sur le dos, il me restait
beaucoup de temps pour mon couple ?
– Ah, ce n’était que ça ?
– Ben oui, que ça. Je m’étais trompé dans mes priorités ! Tout simplement.
Et puis je ramenais trop les soucis du travail à la maison. Cela
dit, ça ne vaut pas un divorce. C’est vrai. Non, il y avait autre chose.
– Oui, quoi ?
Hanina s’était avancée, l’oeil curieux. Mickaël ne perçu pas cette
sollicitude comme malsaine. La jeune femme lui semblait avide de
découvrir le maximum sur lui. Tout le pousse à se livrer sans retenue.
Cela dépasse le jeu. Il en vient à considérer qu’il s’agit d’une tâche.
– Vous me connaissez depuis deux jours, et vous pouvez déjà
certainement vous faire une opinion sommaire sur ma personnalité.
– Oui, certes.
– Et vous diriez quoi ?
– Eh bien, que vous êtes agréable à fréquenter, sympathique,
affable, un peu taciturne. Quoique prêt à sourire. Ouvert, un peu,
juste ce qu’il faut. Voilà, en bref. Pourquoi ?
– Eh bien, maintenant imaginez-moi lorsque je défendais les
idées de l’extrême droite Israélienne.
– Mais vous faites appel à mes schémas, dites-moi ?
– D’accord, mais c’est exceptionnel.
– Donc, je dois imaginer votre personnalité à l’époque où vous
vouliez mettre tous les Palestiniens hors de Palestine ?
– C’est ça !
– Ok, je vois un homme rigide, froid, exclusif. Sérieux, bien-sûr.
Sinon, quoi encore ? Ah oui, bien-sûr incapable d’aimer son prochain
et peut-être incapable de s’aimer soi-même correctement.
– Voilà, et vous vous verriez vivre avec un type comme ça ?
– J’ai vécu avec un mec comme ça !
Hanina a foncé dans la brèche : Mickaël s’en trouve gêné. Il vient
d’être projeté au coeur de la vie de son interlocutrice.
Hanina décide de continuer. D’elle-même :
– Mon ex-mari s’appelle Marc… Il est avocat. J’avais 22 ans quand on
s’est mariés. Un peu plus tard, nous avons eu un enfant. Et puis voilà, mon
rêve s’était réalisé. J’avais réussi ma vie. À force de foncer, j’avais franchi toutes
les étapes. Et, après, la vie a continué à être une course. Mais notre
divorce a eu des causes différentes. L’une assez classique: il me trompait.
Et moi, non: j’arrivais pas. À chaque fois, il promettait et, puis à chaque
fois… Vous savez, quand vous êtes obligée de faire mettre un préservatif à
votre mari parce que vous n’avez plus confiance. C’est terrible… J’en étais
venue à subir la vie de couple, mais je m’accrochais, je pensais que ça irait
mieux un jour. Que ça allait repartir. J’avais ma vision du bonheur. C’était
clair. Et pour moi le divorce, c’était une erreur. Mais il y a eu autre chose. Il
y a quelques années, j’ai eu un besoin résurgent. Un besoin vital que j’avais
toujours enfoui, pensant qu’il risquerait de me stopper dans ma course.
– Et c’était quoi ?
– Mes origines. Il y eut un temps où j’ai fait comme marche arrière :
j’ai commencé à me couvrir les cheveux, à cuisiner oriental. À décorer
notre appart avec de l’artisanat palestinien. À apprendre quelques mots
d’arabe à Maxime. Et ça, mon ex-mari ne voulait en aucun cas en entendre
parler.
– Mais dites, vous ne croyez pas que je voudrais connaître votre
histoire, et surtout l’histoire de votre famille ?
– C’est vrai, vous avez raison. Je vous promets d’y remédier bientôt.
Et Mickaël revient au fil du propos de Hanina :
– Mais votre mari connaissait vos origines ? !
– Absolument, je crois que ça lui plaisait, à titre exotique. Il a rencontré
mes parents en tout deux fois. Il ne m’accompagnait jamais chez eux.
En fait, mes origines palestiniennes étaient un sujet tabou. Je savais que
c’était quelque chose d’enterré pour lui. Alors, quand je l’ai déterré…
– Oui, je vois. Et vous pensez que c’est ça qui a contribué à casser…
– Peut-être. C’est étrange, non? Mais autant je pouvais assumer le
reste, autant il m’aurait été impossible de renoncer à revenir à certains
aspects de mes origines. Et puis ensuite, ça s’est aggravé. Plus il me détournait
de mes aspirations, plus j’y courais. Et un beau jour, il est parti. Voilà.
– Mais vous semblez avoir vécu ce départ comme une délivrance ?
Hanina fixe le regard de Mickaël.
– Cela fait cinq mois que je suis seule, et cela fait cinq mois que j’ai
peur.
– Que vous avez peur ? Vous, peur ?
– Oui, pourquoi ? Vous semblez étonné ?
– Je ne vous imagine pas avoir peur.
Et Mickaël enchaîne :
– Mais peur de quoi ? De la solitude ?
– Oh, non. Non. Peur parce que maintenant il n’y a plus personne
pour m’empêcher d’aller au bout. Je n’ai plus d’excuses.
Mickaël anticipe, voulant découvrir par lui-même le mobile de
cette angoisse.
– Vous avez peur de vous sentir plus Palestinienne que Française
et d’être tentée de faire votre vie en Palestine ?
– Non, pas du tout. La France est la terre où je suis née. Non c’est
pas ça.
Hanina laisse Mickaël se concentrer. Il veut à tout prix découvrir
ce qui perturbe la jeune femme.
– Je ne sais pas, moi, peut-être peur de ne pas retrouver votre
famille ? Ou vous craignez que celle-ci vous rejette ?
Hanina a un geste négatif de la tête.
Mickaël reste en échec. Rien ne lui vient.
– Vous ne voyez pas ?
– Je pourrai encore suggérer pleins de trucs, mais ce serait vraiment
par hasard.
– Essayez quand même !
Pour avancer dans ses recherches Mickaël a besoin d’avoir
confirmation d’un point :
– Donc, vous ne vous êtes encore jamais rendue en Palestine ?
– Non, jamais.
– Pourquoi ?
– J’aimerais que vous le découvriez. Vous savez, je vous avais
demandé de comprendre par vous-même ce que j’étais venue chercher
chez vous.
– Vous rêvez de découvrir vos origines, mais vous n’êtes encore
jamais allée en Israël.
À ce mot, le regard de Hanina se tourne brusquement avec sévérité
vers son interlocuteur. Mickaël en est troublé, non sans relever le fait.
Ce qui l’arrête.
Mickaël cherche vainement, quand une image lui parvient: il voit la
carte du Proche-Orient. Les frontières de l’État d’Israël, aux limites
duquel se dessine l’enclave des territoires autonomes Palestiniens, puis
l’ensemble des pays frontaliers. C’était évident, il le savait: à ce jour, le
seul pays par lequel on peut parvenir sans difficultés aux territoires palestiniens
est Israël. De surcroît, si, comme il le suppose, les origines de
Hanina sont en Galilée et non en Judée ou à Gaza, les choses deviennent
vraiment critiques. Parce que pour se rendre sur la terre de ses ancêtres,
il ne s’agit pas seulement de transiter par Israël, étant donné que la terre
de ses ancêtres est aujourd’hui en Israël…
Mickaël et Hanina se regardent dans les yeux. Silencieux. Pour
Mickaël, toutes les pièces du puzzle se mettent enfin en place. Tout est
enfin clair et au fur et à mesure qu’il voit les éléments prendre leur place,
une sensation d’intense plénitude l’envahit. Une partie de son destin se
dessine devant ses yeux.
Une histoire pareille ne peut pas relever du hasard. Lentement,
Mickaël comprend pourquoi il a été sorti de son sommeil. Sa nouvelle mission
se dessine clairement. Il a même l’impression qu’il a dépassé les desseins
de Hanina, qu’il a une longueur d’avance sur elle. C’était elle maintenant
qui allait devoir faire un morceau de chemin dans le brouillard.
Mickaël rompt le silence et l’atmosphère mystérieuse, et déclame :
– Votre famille est d’origine Galiléenne ?
Pour toute réponse, Hanina hoche la tête.
Mickaël continue, en détachant ses mots au fur et à mesure qu’il
avance dans ses déductions :
– Et quelque chose à l’intérieur de vous vous attire là-bas. Mais
pourtant, vous êtes incapable de vous y rendre. C’est comme si vos forces
ne vous suffisaient pas. Et plus vous retardez cette démarche, plus
vous souffrez. L’idée de vous rendre en Israël pour essayer de retrouver
vos origines vous terrifie.
Hanina vit ce moment crispée. Autant dans l’espoir de voir
Mickaël avancer dans la complexité de son histoire, mais crispée aussi
parce que celui-ci avance comme un bulldozer.
Elle est maintenant retranchée face à sa réalité et porte les mains
à son visage. Mickaël se tait. Hanina prend quelques instants pour
reprendre pied.
– Pour l’instant, c’est juste. Continuez.
– Vous êtes sûre ?
– ça devient intéressant !
– Bon. Donc, il vous faut franchir un obstacle. Et pour cela, il vous
manque quelque chose. Un élément, une clé. Vous dites que ce n’est
pas la peur de ce que vous allez découvrir là-bas.
– Non.
Mickaël fait une pause, se concentre. Hanina voit qu’il détient
une explication, mais qu’il hésite à la livrer.
– Allez-y ! l’encourage-t-elle.
Mickaël lâche sa déduction.
– Vous avez peur de votre haine.
En entendant cette phrase, Hanina sentit un bouleversement en elle.
haine tenace, qui l’habitait depuis l’enfance, lui semble maintenant hors
d’elle. Toujours présente, certes, toujours vivace. Mais hors d’elle! Elle voit
sa vie comme une terre défrichée. Le simple fait que quelqu’un ait
dénoncé cette haine en elle l’en a séparée. Hanina a le sentiment d’une
délivrance. Mais pour autant, elle sait aussi que tout n’est pas terminé.
Qu’il lui faut encore parcourir un long chemin. Elle éprouve aussi à ce
moment-là un nouveau sentiment: celui de ne plus être seule. Quelqu’un
avait, non seulement franchi ses murs, mais les avait carrément détruits.
– Je vous félicite, concède Hanina. Vous avez trouvé !
Mickaël cherche à explorer le chemin qui s’est ouvert :
– Expliquez-moi cette haine.
– Peut-être pas tout de suite. On va laisser reposer jusqu’à demain.
Vous êtes d’accord ?
– Oui, je comprends.
Hanina remarque que Mickaël n’apprécie pas d’attendre. La
patience ne semble pas son fort. En consolation, elle dit dans un sourire:
– « Tout vient à point pour qui sait attendre. »
– ça tombe bien, je suis en train d’essayer un nouveau calmant.
– Ah bon, vous prenez des calmants ?
– Dites : vous ne vous reposez jamais ?
Hanina sourit.
Mickaël enchaîne :
– Et ne mettez pas ça sur le compte de la déformation professionnelle.
– Je sais que je suis curieuse. Alors ces calmants, c’est pour quoi ?
– Eh bien, je vais vous raconter mes journées. Je me lève à 7 heures…
Il me faut des efforts surhumains pour cela. Une fois au travail, ça
va, il m’engloutit! Vient midi: je m’affale devant ma table, avec une
bonne bouffe et un bon pinard. J’écluse pas mal et je m’écroule pour
une bonne sieste. À 16 heures, je suis de nouveau au boulot, et j’ouvre
le café. Jusqu’à 19 heures. L’après-midi est terrible… Seul avec mes patates
à éplucher. Vers 18 heures ça va mieux. Les clients reviennent. Il y a
un peu de vie et puis Sandra arrive.
– Ah, Sandra.
– Oui, c’est ma confidente. C’est vrai.
– Elle a connu votre femme ?
– Non. Elle est arrivée ultérieurement.
– Mais c’est incroyable d’avoir son employée comme confidente.
– Oui, c’est une collaboratrice de grande qualité.
– Elle est mariée ?
– Oui, et elle a deux enfants.
– Et vous tenez l’hôtel à vous deux ?
– Non, j’ai aussi une autre employée à mi-temps.
– Et ensuite, votre journée continue comment ?
– Eh bien, le service du soir passe comme un vent agréable. Puis,
quand la maison est fermée et que tout le monde dort, moi je
m’écroule devant la télé.
– Eh, ben. Il faudra que vous veniez soigner votre dépression
chez moi à Paris. Vous allez voir : dans la police on sait rigoler. Et puis
qui sait, je vous trouverai peut-être une compagne qui vous guérira.
– Vous pensez que je fais une dépression ?
– Vous n’en avez pas conscience ?
– J’ai conscience de ne pas aller très bien. Certes.
– Mais pourquoi vous restez seul ? Vous ne trouvez personne ?
– Ah, mais j’ai trouvé.
– Ah, bien, tant mieux.
Et avant que Hanina ne puisse continuer, Mickaël enchaîne, avec
un immense sourire :
– Vous !
Hanina marque sa surprise.
– Moi ? Un provincial blond aux yeux bleus ?
– Je peux mettre des lentilles et me teindre les cheveux !
– Sans façons, j’aime le naturel !
Et elle enchaîne, pour couper court au mystère que Mickaël
apparemment veut installer.
– Et si on arrêtait de jouer au plus fin ?
– Oui.
– Alors, que veut-il dire ce « vous » ? Ce n’est quand même pas
une déclaration ?
– Non, pour l’instant on se supporte bien. On verra ce que l’avenir
nous réserve. Justement, à propos d’avenir, j’ai comme une idée de quoi
il va être fait.
– Que voulez-vous dire ?
– Là, c’est à moi de vous confier un travail : à vous de découvrir
ce que je veux dire ! Tout comme j’ai découvert la raison qui vous a
poussée à me rencontrer.
Hanina reste songeuse. Le mystère que Mickaël vient d’évoquer
la met mal à l’aise, l’inquiète même. La nécessité de devoir découvrir
par elle-même ce que Mickaël dissimule ne la gêne pas outre mesure.
C’est plutôt ce que ce mystère dissimule qui l’inquiète.
Mickaël le sent. D’emblée, il livre à Hanina un élément qu’il
juge prépondérant pour arriver à découvrir le contenu de leur relation
à venir que lui est seul à entrevoir :
– Hanina: vous trouverez, j’en suis sûr. Mais ne cherchez pas avec
votre tête, uniquement avec vos tripes. Il faut que ça vienne d’en bas,
pas d’en haut !
– C’est vrai, je n’ai peut-être pas l’habitude de réfléchir avec le
coeur. D’accord, eh bien, c’est à mon tour de me laisser guider.
Dans l’intervalle les entrées leur sont apportées et la faim s’étant
faite sentir, ils mangèrent en silence.
Le reste de la soirée fut consacré principalement à leurs enfants et
à leur expérience de parent divorcé. Ce point commun entre eux installa
rapidement un sentiment d’amitié. Quand le dessert fut avalé, il
était près de minuit. Sans plus attendre, ils se retrouvèrent dans la nuit
strasbourgeoise. Et marchèrent côte à côte, à l’ombre de l’imposante
cathédrale avant de descendre vers les grandes arcades.
Hanina tomba rapidement sous le charme du vieux Strasbourg.
Son regard allait aux vieux édifices à l’architecture typiquement alsacienne,
agréablement mise en lumière par les illuminations des rues.
Arrivés à la place Kléber, ils s’arrêtèrent.
– J’ai pris une chambre au Mercure. Je suis pratiquement arrivée. Je
vais vous laisser. Au fait, je compte sur vous pour me compter la nuit.
– Non, ça ne va pas. J’ai un principe : le client ne paye que ce
qu’il consomme. Voyons comment on pourrait faire ?
Mickaël se frotte le menton à la recherche d’une solution, visiblement
très concentré.
– Non, mais vous n’allez pas en faire tout un fromage ! clame
Hanina irritée.
– Je sais, je vais laisser les lumières allumées. Et aussi, laisser couler
un filet d’eau. Ainsi, il y aura eu une consommation d’énergie. Là
ce sera en accord avec mes principes. Je pourrai alors vous facturer la
chambre. On part comme ça.
Hanina lève les yeux au ciel, secouant la tête.
– D’accord, d’accord et, si vous voulez vous pouvez aussi dormir
dans mon lit. Comme ça vous aurez fait la boucle de votre principe.
– Ah, non ça c’est pas possible.
– Pourquoi ? Je ne serai pas dedans.
– J’avais bien compris. Non, c’est autre chose !
– C’est quoi ?
– Non, c’est bon. Laissez tomber !
– Ah, non. Justement je ne laisse pas tomber.
– Ah, oui ! Votre déformation professionnelle.
– Si vous voulez. Alors, c’est quoi ?
– Euh, aïe. Oulalà, c’est difficile à dire. Mince alors, là je suis
mal. Tiens, je n’avais jamais pensé que ça arriverait.
– Mais quoi ?
– Oh, je crois qu’on a oublié de changer les draps après le départ
de l’ancien client.
– Non!
– Ah bon. Ouf ! Ben tant mieux. ça ç’aurait vraiment été une
faute professionnelle. N’est-ce pas ?
Hanina a les bras croisés, le regard sérieux. Mickaël, au contraire,
fait tous les efforts possibles pour y arriver aussi mais sans y parvenir.
Subitement, Hanina envisage une possibilité.
– Non, ne me dites pas que… Ne me dites pas que vous me faites
dormir dans le lit de votre premier mariage ?
à éviter une punition.
– Vous avez ramené votre lit Louis XIV capitonné dans une de
vos piaules au lieu de le vendre ?
– Mais qu’auriez-vous fait à ma place, il va plutôt bien avec le
mobilier, non ?
– Demain, vous me changez de chambre, dit Hanina sur un ton
autoritaire. Avant de se raviser :
– À moins que les autres lits…
– Non, je n’ai été marié qu’une fois.
– Mais au fait pourquoi avez-vous refilé justement cette chambre
à une femme seule ? Ce n’était quand même pas la dernière qui restait ?
– Vous pensez que je suis homme à chercher à rejoindre les
clientes seules dans leur chambre la nuit ?
– Mais vous êtes libre, où est le problème ?
– Oui, vu comme ça. Mais au fait, pourquoi cet intérêt pour ce
détail de fonctionnement de mon hôtel ?
– Ce n’est pas le fonctionnement de votre hôtel qui m’intéresse.
C’est comment vous fonctionnez vous !
– Vous ne vous reposez jamais, n’est-ce pas ?
– Justement si. Je vais vous quitter. J’ai les yeux qui brûlent, je
vais me coucher.
– Oui, et moi je vais effectivement rentrer. Au fait, je vous revois
quand?
– Demain soir, je serai de retour avant 21 heures ! Promis !
– Eh bien, à demain !
– À demain, Mickaël.
Ils se quittèrent, chacun marchant dans une direction et échangeant
de loin un dernier signe de la main.
Puis Hanina se retourne :
– Dites, un lit c’est un lit. Ne me changez pas de chambre. Je
n’étais pas sérieuse.
– Ok.
– Soyez prudent sur la route.
– Promis.
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