4 -JE SUIS COMME VOUS

 
 
   

Lundi 23 octobre 14 heures

Mickaël regarde à l’horloge de la cuisine : 13h45. « Dans un quart

d’heure elle sera là », se dit-il. Il en ressent un plaisir certain. Sa vie est

terriblement terne depuis son divorce. Elle se résume à son travail et

aux moments qu’il passe avec ses deux enfants. Ses repas sont pris seul

dans la grande cuisine de l’hôtel. Ses clients partent tous pour la journée,

sur les circuits touristiques ou en randonnée.

Pour tuer le temps et attendre que le quart d’heure qui le sépare

de l’arrivée de Hanina passe, il jette un dernier regard à son journal

et sur l’actualité. Il a le regard sur la page « Monde ». Ses yeux tombent

sur un article qui traite de la situation en Palestine :

« Les affrontements ont encore fait quatre morts ce week-end côté

Palestinien. Ehud Barak a répété qu’il conditionnait la reprise des

pourparlers à l’arrêt des violences. Mais les Israéliens savent que Yasser

Arafat a peu de prise sur les jeunes combattants de son camp. Au Caire,

la réunion de la Ligue Arabe s’est achevée sur une condamnation

d’Israël. Mais elle fut moins virulente que les Palestiniens ne le souhaitaient.

Seul l’Irak a appelé à la guerre sainte contre l’État Hébreu ».

Mickaël interrompt sa lecture. Brusquement, la lecture de ces quelques

lignes vient de le plonger au coeur de ces contrées qui lui sont si

familières. Cela ne lui était plus arrivé depuis longtemps: auparavant,

la lecture de l’actualité l’affligeait et ne le transportait pas sur place.

À ce moment, la porte de l’hôtel s’ouvre. Il s’élance, traverse la cuisine

et arrive à la réception. La jeune femme l’attend, souriante, enjouée.

– Alors c’est bon ? Vous êtes prêt pour la suite ?

– Je suis prêt pour la suite.

– Bon, je vous suis : où va-t-on ?

– Eh bien, si on reste ici, on va souvent être dérangé. Si on

monte chez moi, on sera plus tranquille. Vous préférez quoi ?

– Ah, si j’ai le choix, je préfère aller chez vous. Comme ça je vais

pouvoir visiter les lieux. ça tombe bien : je n’ai pas de mandat.

Mickaël est subitement pris d’inquiétude : « Zut je n’ai rien

rangé ! ». Non pas qu’il pense à un éventuel désordre, mais plutôt à la

décoration de son appartement : Hanina étant d’origine palestinienne,

n’allait-elle pas être incommodée par la forte touche israélienne de sa

déco? « Et puis zut, tant pis ! ».

– Eh bien alors, on y va !

Et Hanina emboîte le pas à son hôte.

– Dites, les gens d’ici, ils parlent quoi ? L’allemand ?

– Oh non, l’alsacien. Pourquoi ?

– À midi, j’étais dans une ferme auberge. Ah, c’était super. Un vrai

musée. Et puis alors une nourriture ! Vous, à côté, c’est diététique. Et

puis en écoutant les gens parler, je me suis rendu compte qu’ils ne

s’exprimaient pas en français.

– Non, on a un dialecte !

– Mais tout le monde le parle ? Parce que d’habitude les dialectes,

ce n’est plus que les personnes âgées.

– « Nei, m’r redda alli elsässisch ». {Non on parle tous alsacien}.

– Quoi, vous aussi ?

Mickaël se retourne :

– Vous voyez ? Je vous ai encore étonnée.

Pour toute réponse Hanina pousse Mickaël :

– Avancez, on va se casser la figure !

Ils arrivent au troisième étage et entrent dans l’appartement de

Mickaël. Il invite Hanina à se mettre à l’aise et à l’attendre au salon le

temps qu’il prépare du café. Il va dans sa petite cuisine, croisant les

doigts quant à la visite de la jeune femme dans son appartement.

Effectivement celle-ci, au lieu de s’asseoir et d’attendre, déambule dans

le salon, s’attarde sur le style général des lieux, sans approfondir sa

recherche. Pour l’instant, elle ne s’imprègne que de l’atmosphère que

dégagent les lieux. Les papiers peints aux tons vifs et tranchés, la

moquette lainée au sol. Elle retrouve à nouveau des meubles anciens.

– Ah, au fait, j’ai oublié de vous dire : ce soir je ne serai pas là

pour manger, je dois me rendre à Strasbourg, où j’ai une première

réunion de travail à 16 heures. Et je ne rentrerai que très tard. ça ne

vous dérange pas ? lance-t-elle depuis le salon à l’adresse de Mickaël.

– Non, je n’ai pas encore commencé à cuisiner !

Mickaël verse l’eau frémissante dans le filtre. ça y est, le café sera

bientôt prêt. Encore une petite minute. Et il entre, le plateau à la main,

au salon, où Hanina a déjà pris place sur le grand canapé d’angle.

Elle regarde Mickaël d’une manière appuyée. Il s’en étonne. À ce

moment-là, elle retrousse sa manche droite, où apparaît un bracelet

d’identification militaire israélien.

– Comment vous trouvez qu’il m’irait ?

Mickaël ne répond rien.

Elle se lève et va le reposer à l’endroit où elle l’a pris, puis vient

se rasseoir.

– Vous l’avez eu comment ? Un soldat ne s’en sépare jamais !

– C’est un soldat qui me l’a donné, je lui avais rendu quelques

services.

– « Quelques services » ?

Mickaël essaye de se défiler :

– Ce n’est pas dans votre dossier ?

– Qu’est-ce qui devrait être dans mon dossier ?

Mickaël garde le silence un instant.

– On peut parler d’autre chose ?

Magnanime, Hanina abandonne.

– D’accord. Et si vous me racontiez votre histoire ? Je crois que

ça me plaira beaucoup.

– Oui, mais où commencer ? Le mieux c’est que vous me disiez

ce que vous savez sur moi.

– Bien, allons y. Vous vous appelez Serge Mickaël Kempf, vous avez

35 ans, vous êtes marié, enfin vous l’étiez, vous avez divorcé il y a deux

ans, vous avez deux garçons de 10 et 12 ans, vous exploitez cet hôtel

depuis que vous l’avez repris de vos parents il y a 12 ans. Vous êtes

Chrétien et votre spécificité est d’être – ou d’avoir été – de manière publique,

un militant actif de l’idéologie de l’extrême droite Israélienne. Et

votre dossier se complète par un condensé daté et répertorié de toutes vos

actions que nous avons pu connaître: prise de position dans diverses réunions

publiques, dans des réunions de presse, organisation de colloques,

de manifestations, vous intervenez même sur les bancs de Science Po, où

d’ailleurs vous provoquez un débat houleux, vous créez votre propre film

de propagande, vous intervenez sans relâche dans la presse, vous…

Mickaël cède sous le poids de cette énumération :

– Vous pouvez arrêter, merci…

– Mais je n’ai dit que la moitié.

– Je vous crois sur parole. Mais ce n’est pas la peine de me rafraîchir

la mémoire.

– Excusez-moi.

Et elle enchaîne :

– Par contre, ce que je ne sais pas, c’est : comment et pourquoi

vous êtes devenu ce militant, et surtout comment et pourquoi vous

avez cessé de l’être.

Mickaël, devant cette formulation précise, se sent d’attaque pour guider

son interlocutrice dans les méandres de son expérience. Rapidement,

il cherche un fil de départ pour se lancer.

– Et bien, c’est venu naturellement.

– Vous êtes devenu naturellement anti-arabe ?

– Non pas anti-arabe. Je veux dire que, dans mon cas à moi, avec

la culture biblique de mon enfance, c’est naturellement que j’en suis

venu à aimer Israël.

– Je ne comprends pas !

Mickaël lui-même se rend compte de la difficulté de faire saisir

– C’est simple.

– Vous m’en voyez fort aise !

– Voici la différence : pour devenir militant sioniste, je n’ai rien

eu besoin de faire. Il n’a pas fallu de miracle : c’est venu naturellement.

Pour cesser de l’être, du moins de la manière dont je l’étais, il

m’a fallu l’intervention de Dieu. Là, il a fallu un miracle !

– Si vous pouviez aller dans les petites lignes !

– Oui. C’est au fur et à mesure que je grandissais que ce combat

grandissait en moi. En tant qu’enfant, quand mon père me lisait les

histoires bibliques, je me situais du côté des Israélites, des Hébreux

quoi ! Dans le combat entre David et Goliath, dans ma tête d’enfant,

j’étais du côté de David. Et donc, devenu adulte, j’ai naturellement

pris place dans la continuité de ce combat.

– C’est pas-sion-nant. Si, vraiment, continuez, je commence à

décrypter… Vous savez avec nous les RG, on finit toujours par comprendre

: il suffit d’aller lentement au début.

Après un sourire, Mickaël enchaîne :

– Ma foi ne pouvait avoir un sens que si je me battais moi aussi.

C’est pour ça que je me suis déchaîné ! C’est un combat exaltant.

Vous n’avez pas idée !

– Si, je crois pouvoir me l’imaginer ! Mais ce qui est étonnant,

c’est que dans votre besoin de transposer la cause de David, vous

ayez pris la cause des Israéliens, en clair des Juifs, parce que dans

l’Ancien Testament, ils étaient le Peuple ÉLU. Or, pour le peu que je

sais, dans ma pauvre culture religieuse, c’est que, dans la perspective

chrétienne, le Peuple de Dieu sont… les Chrétiens.

– Cela vient de mon enfance. J’allais à l’école du dimanche chez

les Protestants. Et donc, je n’ai pas grandi dans les doctrines concernant

les Juifs en vigueur dans l’Église Catholique à ce moment-là. Je

pense à la notion de déicide, et à celle de substitution du christianisme

au Judaïsme.

– Donc, enfant, une nature religieuse s’est développée en vous

par le biais de votre éducation et, une fois adulte, cette foi vous a jeté

 

dans les bras du sionisme parce que vous ressentiez le besoin de vous

engager concrètement dans le combat entre le Bien et le Mal.

– En gros, c’est cela !

– Mais tous vos petits copains de l’école du dimanche ont fait pareil?

– Oh, non.

– Alors qu’est-ce qui s’est passé chez vous ?

– Aucune idée ! Peut-être le destin.

– Là, je comprends tout.

– Comment ça ?

– Non, excusez-moi. Et en dehors du destin, vous n’avez pas une

petite idée ?

– Je pense vraiment à la prédestination. Savez-vous ce que mes

parents m’ont offert comme cadeau pour ma confirmation ?

– Non, évidemment !

– Un voyage en Israël.

– Effectivement. ça aide !

Hanina reste pensive.

– Au lieu de vous offrir une montre ou une gourmette, vos parents

vous ont emmenés en Palestine. Tiens donc. Et vous en avez un souvenir?

– Oui, il faisait chaud, dit Mickaël innocemment.

– Évidemment ! Vous auriez dû vous faire offrir un voyage de

ski. Et maintenant vous seriez occupé à défendre le dahu, dit

Hanina. Après quoi elle éclate de rire. Mais elle se reprend bien vite,

voyant que Mickaël ne partage que peu son humour.

– Excusez-moi : maintenant c’est moi qui suis sous pression et

qui ai besoin de rire. Mais, pour revenir à votre expérience, avez-vous

souvenir suite à ce voyage d’une anecdote qui puisse expliquer votre

attachement au sionisme ?

Mickaël réfléchit et essaye de se remémorer ce voyage. Il en revoit

les sites archéologiques visités, les espaces désertiques et cultivés.

Subitement, un souvenir plus fort que les autres semble lui revenir.

– Oui, un Rabbin m’a donné sa bénédiction.

Hanina marque son étonnement.

– Racontez-moi ça.

 

– Je visitais avec mes parents un lieu Saint, je ne sais plus lequel,

et je me suis égaré. Un rabbin m’a ramené vers ma mère, et il lui a

demandé mon prénom. Quand il a su que je m’appelais Mickaël, il

lui a demandé si elle en connaissait la signification. Elle a répondu

par l’affirmative et il a alors demandé si nous étions Juifs. Devant la

négative, il a posé sa main sur ma tête et m’a béni. Voilà…

Hanina est face à Mickaël. Elle ne dit rien, elle écoute gravement.

– Effectivement. Le destin n’est peut-être pas étranger à tout ça.

Mickaël continue :

– Peut-être voulez-vous connaître le verset de confirmation que

mon Pasteur avait choisi pour moi ?

– Allez-y.

– « C’est pourquoi il n’aura pas honte d’appeler les Juifs ses frères

lorsqu’il leur annoncera le nom du Christ ». Cela se trouve dans le

Nouveau Testament, dans la Lettre aux Hébreux.

– Mais ça relève du fantastique, dites-moi, s’exclame Hanina. Et

c’est pour cela que vous êtes devenu pro Israélien, et que vous vous

êtes engagé sans retenue dans la défense de vos frères Juifs. Et un beau

jour tout s’écroule. Pourquoi ? Qu’est-ce qui vous a fait basculer ?

À nouveau, Mickaël, se concentre, essayant de rassembler les éléments

chronologiques qui avaient amené sa conversion.

– Je crois que tout est parti d’une expérience originale que j’ai eu

à vivre il y a quelques années. J’étais encore dans ma guerre de religion,

dans ma période où je déifiais Israël.

– Pardon ?

Mickaël voit de Hanina le visage ébahi et comprend qu’il lui

doit une explication.

– Je dois reconnaître que l’État d’Israël avait pris pour moi, bien

inconsciemment, la place d’une idole. J’étais tout simplement devenu

excessif. Je pense qu’Israël prenait dans mon coeur plus de place que

l’Évangile.

Hanina se sent alors inapte à comprendre. Quelque chose lui

échappe dans cet univers : si elle arrive à comprendre le processus culturel

qui a provoqué l’engagement de Mickaël dans ce combat, elle ne

peut saisir d’où en vient la force, au point de déifier un appareil d’État.

Elle revient à la discussion.

– Si vous voulez bien continuer, je vous ai coupé !

– Ce n’est pas grave! Un jour, alors que j’étais employé chez un collègue,

je servais une tablée d’une dizaine de convives, un industriel qui

invitait ses meilleurs clients. Le vin coulait à flots, l’ambiance était détendue.

Et un convive commença à raconter des blagues. Des bonnes au

début puis…

– Et les moins bonnes après.

– Exact. Et l’une se moquait des Juifs dans les camps de concentration.

Moi j’étais occupé à servir quand cette blague fut racontée, et

je fus saisi de stupéfaction. Pas seulement à cause de la blague, mais

par le fait que la plupart des gens attablés en ont ri. Et je me suis

retrouvé comme paralysé.

– Vraiment, ou…

– Je ne sais pas, mais j’étais si choqué que je me suis retrouvé sans

voix. Et j’ai arrêté de servir, alors que j’étais en équilibre entre deux convives.

Je les ai regardés les uns après les autres, la bouche grande ouverte.

– Et alors ?

– Ça a mis un froid. Tout le monde s’est arrêté de rigoler. Quant

à moi, je ne savais pas comment m’en sortir. J’étais en colère.

Subitement une phrase m’est venue, quelque chose à quoi je ne pensais

même pas. J’ai dit : « je suis Juif ».

– Vous avez dit ça ?

– Oui.

– Et alors ?

Le gars s’est excusé. Mais la n’est pas le plus important. Ce qui

m’a marqué, moi, c’est cette déclaration. ça m’a bouleversé.

– Ça y est, on y arrive ! C’est pour cela qu’hier soir, vous m’avez

dit que vous étiez Juif. Au fait, vous croyez au destin ?

– Quand même.

– Alors, soyez prudent !

Mickaël montre son étonnement :

– Que voulez vous dire ?

– Dans mon travail, j’ai dû fréquenter beaucoup de gens qui

avaient un potentiel spirituel énorme. Ils estimaient systématiquement

avoir un destin. Je prends un feutre rouge et j’entoure leurs

noms en gras, avec la mention « dangereux ».

Hanina perçoit la perplexité de Mickaël. Elle enchaîne.

– Le gars qui a un don et qui veut l’exploiter pour le bien commun

est inoffensif. Le gars qui a un potentiel spirituel et qui se croit

revêtu d’une mission, surtout s’il la croit divine, dans la plupart des

cas, va se transformer en dictateur et devenir manipulateur. Celui-là

on lui colle au train.

Elle laisse Mickaël digérer son intervention, et reprend :

– Connaissez-vous la grande différence qu’il y a entre votre discours

d’aujourd’hui et les discours que vous teniez quand vous étiez militant?

– Le fond, je suppose !

– Non.

Mickaël cherche, pensif.

– C’est plus spirituel ?

– Certes, mais non, je ne pense pas à ça. Non, c’est autre chose,

tout simple…

– Je ne vois pas.

– Vraiment ?

– Non.

– Vous ne vous exprimez plus au nom de Dieu. Résultat, vous êtes

crédible.

Mickaël est arrêté par cette analyse.

– Vous n’aviez pas remarqué ? reprend Hanina.

– Non, pas du tout.

– Votre dossier comporte certains extraits de vos propos : vous

vous exprimiez souvent au nom de Dieu, vos pensées étaient censées

être les siennes et on devait obligatoirement être d’accord avec vous.

– Intéressant. C’est vrai. Merci.

– Je vous en prie. Donc, pourquoi êtes-vous sûr que le fait d’être

maintenant un Juif dans l’esprit vous a éloigné du sionisme politique, au

lieu de vous en enraciner, contrairement à ce que l’on pourrait supposer?

– Eh bien, justement parce qu’il s’agissait d’une expérience spirituelle,

alors que pour moi le combat politique était une démarche

religieuse. J’utilise ici l’expression « religieuse »en opposition à l’expression

« spirituelle». Les deux ne sont pas forcément en opposition.

Au contraire, souvent l’un est la réalisation de l’autre ! Mais dans

mon cas à moi, mon combat religieux s’est trouvé modifié par cette

expérience spirituelle. En fait, je crois que cette expérience n’a fait

que préparer la suite, qui fut définitive pour moi.

– Ah, on y arrive, je crois.

– Oui. Comme chaque année où je me rends en Israël.

– Vous allez en Israël tous les ans ?

– Oh, maintenant beaucoup moins ! Mais il fut un temps où j’y

allais deux fois par an.

Hanina glapit littéralement :

– Quoi ?

Mickaël croit bon de donner la raison de tous ses voyages :

– Oui, c’est un peu chez moi là-bas !

Hanina détourne immédiatement son regard de celui de Mikaël et

doit faire face à une violente réaction en elle. Et elle tient absolument

à dissimuler au maximum ses émotions. Elle voit en Mickaël un protestant

Alsacien, blond aux yeux bleus. Donc, pas un Sémite. Et ce garçon

lui dit tout bêtement, que la Palestine, c’est chez lui ! Elle, elle y a

sa famille, ses origines… Et à ce jour, cette terre ne l’a pas encore vue.

Elle se remet difficilement de son trouble.

– Je comprends. Donc, lors d’un de vos voyages en Palestine, je

veux dire en Israël…

– Oui, il m’est arrivé l’évènement qui m’a bouleversé. Des amis à

Jérusalem m’annoncèrent qu’un Pasteur francophone s’était installé

avec sa famille dans un village palestinien. La démarche me paraissait

rare et je décidai de lui rendre visite : il m’accueillit très bien, et nous

échangeâmes longuement. Je cherchais à découvrir le mobile de sa

présence du côté Arabe plutôt que du côté Juif. Et là, il me dit une

phrase littéralement stupéfiante qui fit l’effet d’une bombe en moi :

« J’exerce un ministère de guérisons auprès des jeunes Palestiniens qui

ont séjourné dans les prisons Israéliennes ! »

Hanina est vivement intéressée :

– Expliquez-moi ce qu’est un ministère de guérisons ?

– Pour être clair : guérir les blessures psychologiques des mois ou

des années d’emprisonnement par le moyen du pardon.

Hanina est déconcertée. Il y avait donc des gens qui emmenaient

femme et enfants, et partaient s’installer au fin fond de la Palestine pour

aider les combattants palestiniens à pardonner à leurs geôliers Israéliens?

Cette seule idée la rebutait et l’a mit en lutte contre elle-même.

Cela équivalait à mettre fin au combat de son peuple. Si on pardonne

à son ennemi, on ne lutte plus, on devient soumis. En même temps,

le terme guérison s’affichait en grand dans son esprit. Guérir de sa

haine, quel rêve cela devait effectivement être.

Hanina a le regard ailleurs. Mickaël l’observe attentivement.

– Donc, c’est la rencontre avec cet homme qui vous a bouleversé ?

reprit-elle.

– Oui! Et j’étais devant un dilemme : je ne pouvais pas remettre

en cause l’appel que cet homme avait ressenti et qui lui demandait de

servir son prochain, en l’occurrence le Palestinien. Pour moi c’était

Dieu qui le lui avait mis sur le coeur. Vous savez, Jésus de son temps

a été confronté à la haine que se vouaient les Juifs et les Samaritains.

Et un jour il saisit cet exemple et en fît la parabole du bon Samaritain.

Si Jésus était notre contemporain aujourd’hui, il se servirait inévitablement

de la haine que se vouent les Juifs et les Arabes au Proche-

Orient. Et ça donnerait la parabole… du bon Palestinien.

Hanina reprend, amusée, le parallèle :

– La parabole du bon Palestinien. ça sonne bien, effectivement.

Je vous imagine face au Christ, vous auriez été « mal ».

– Oui, et j’étais mal en sortant de chez ce Pasteur. J’étais devant

quelque chose de scandaleux pour mon combat, je ne pouvais faire

autrement que d’accepter que la réalité de l’Évangile devait dominer,

quoi qu’il en soit, mon combat pour le sionisme. C’était comme si

l’Évangile passait dans mes pensées et arrachait mes anciennes conceptions.

Et en sortant de chez lui, je monte dans un bus palestinien pour

rejoindre Jérusalem. On était bien-sûr à l’intérieur de la Ligne Verte*, et

le bus n’était occupé que par des Palestiniens. À l’aller, avant de rencontrer

cet homme, quand je voyais un Palestinien, je voyais un ennemi

d’Israël. C’était ma logique : à ce moment-là, je regardais ces

Palestiniens assis devant et derrière moi et je voyais en eux des hommes

et des femmes. Et je les regardais, de ce nouveau regard, en répétant au

fond de moi-même comme pour réaliser complètement cette réalité:

« Est-il possible que Dieu aime les Arabes ? ».

– C’est choquant, ce que vous dites. Vous vous rendez compte ?

– Absolument! C’est comme si un musulman intégriste en venait

un jour à se poser la question « Est-il possible qu’Allah aime les Juifs ? »

– Effectivement, on se trouve là devant le dilemme central du

problème. Mais excusez-moi : je vous ai coupé. Donnez-moi la suite

de ce que vous avez vécu dans le bus.

– Eh bien, suite à cette fameuse question, je ressentis comme

une réponse, une formidable brûlure dans mon coeur. Mais c’est

extraordinaire de ressentir ça.

– Vous voulez dire : symbolique ?

– Absolument pas : une brûlure réelle, une chaleur intense.

– Et comment vous expliquez ça ?

– Oh, tout simplement, c’était la manifestation physique de l’amour

de Dieu. Dieu avait pour un instant partagé avec moi l’amour qu’il a

pour tous les hommes.

À cette phrase, Hanina se leva pour s’approcher de la bibliothèque.

De sa place, elle avait remarqué des éléments de décoration qui

l’attiraient et qu’elle n’avait pas eu le temps d’observer auparavant

lors de sa courte visite du salon. Il s’agissait d’une tablette en bois

d’olivier où était gravé un texte calligraphié en arabe. Cette tablette

trônait à côté d’une petite Torah.

Elle prit la tablette en mains, et déchiffra le titre.

– C’est le « Notre Père » ?

*Nom donné à la frontière qui sépare l’Etat d’Israël des Territoires Autonomes

Palestiniens.

Mickaël répondit par l’affirmative.

– Et donc maintenant vous pouvez faire cohabiter, dans votre

intérieur, l’artisanat juif et arabe.

Mickaël était resté assis dans le canapé et regardait attentivement

Hanina, debout face à la bibliothèque, passant ses doigts sur une

lampe à huile en terre d’Hébron, et sur un chandelier en laiton.

Il se lance :

– Vous pas ?

Hanina se tourne vers Mickaël. Puis, gardant le silence, vient se

rasseoir. Pour toute réponse, un sourire énigmatique s’affiche sur son

visage. Elle élude la question en reprenant la discussion.

– Donc, maintenant vous aimez, je suppose, autant l’Israélien

que le Palestinien, c’est ça ?

– Oui.

– Et logiquement vous êtes neutre. Mais vous y croyez, à la neutralité?

– Je ne sais pas, je suis comme vous !

– C’est-à-dire ? répond Hanina, surprise.

– Je cherche.

– Tiens ! Et vous avez découvert ce que je cherche ?

– Non, pas en si peu de temps. Mais préparez-vous à ce que je le

trouve bientôt. J’ai déjà un faisceau d’indices.

– Et, bien alors je vais vous laisser spéculer et puis aussi cuisiner

je suppose. Je dois vous laisser : je vais alors faire un tour chez les

Bas-Rhinois.

– Oui, je vais vous laisser aussi, sinon ce sera la course pour être

à l’heure.

Ils quittent l’appartement et descendent les escaliers. Au

moment de se séparer devant la chambre de Hanina, celle-ci subitement

reprend la parole :

– Ah oui, j’ai encore une question importante qui me travaille: y at-

il un rapport entre votre abandon du combat sioniste et le fait que vous

ayez quitté l’Église Évangélique pour rejoindre l’Église Catholique?

– Mais je n’ai pas quitté l’Église Évangélique !

– Vous m’avez pourtant dit que vous étiez Catholique ?

– Pas du tout ! se défend Mickaël.

– Mais, si !

– Mais, non : j’ai dit que mes frères catholiques m’appelaient

Marie Zébulon.

– Eh bien ?

– Vous ne voulez pas reformater vos schémas ?

Excédée, Hanina soupire.

– C’est-à-dire ?

– Vous pouvez bien vous douter que l’expérience du bus qui m’a

arraché à mon ancienne forme de vie religieuse a tout bouleversé en

moi. Et en revenant de ce voyage, je me suis trouvé capable de faire

des choses qui m’auraient été impossibles auparavant. L’amour de

Dieu est une chose qui est à même de tout consumer. Auparavant, je

n’aurais jamais pu me rendre à la messe. Vous savez, cette brûlure

m’a transformé. Je ne peux plus réagir maintenant d’après des principes

de divisions, de séparations. Par exemple, je ne vois pas pourquoi

Évangéliques et Catholiques ne peuvent pas prier ensemble !

– Mais parce que ce sont deux mondes opposés.

– Il serait temps que les hommes n’aient plus peur de certains

miracles que Dieu rêve d’opérer. Vous savez, Dieu et les hommes ont

les mêmes rêves, des rêves de paix.

– Mais alors, où est le problème ?

– Le prix de la paix ! Et la peur de la paix !

– Vous trouvez que la paix fait peur ?

– Mais oui !

– Pourquoi pas ? Vous devez avoir raison.

Et subitement Hanina quitte son air songeur et retrouve sa vitalité :

– Ah, au fait, à propos de guerre et paix, vous m’expliquerez

pourquoi vous avez divorcé ? J’y compte. Mais pas maintenant, je

dois y aller, et vous aussi je crois. À demain alors !

Et elle entre dans sa chambre, Mickaël se retrouve devant cette

porte close et met quelques secondes à retrouver ses esprits, avant de

se diriger lentement vers la cuisine.

 

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