3-« GUTEN MORGEN »

 
 
   

Lundi 23 octobre 8 heures

Quand son réveil sonne, Hanina bondit hors du lit, se glisse

dans un jean et un pull, et se retrouve sur le balcon. Le temps s’est

levé, mais il fait toujours aussi frais. Maintenant, en plein jour, elle

peut embrasser du regard ce petit village du fond de la vallée de

Munster. Au pied de l’hôtel, les derniers enfants se hâtent vers l’école.

« Tiens, le Belge sort son chien, et l’Allemand nettoie son parebrise ».

Hanina respire l’air frais à pleins poumons, lorsqu’au croisement

près de l’hôtel s’annonce un tintement de cloches. Elle se penche

un peu et aperçoit une première vache qui avance nonchalamment,

aussitôt suivie par une autre et encore une autre, et ainsi une

trentaine de vaches vosgiennes, à la robe mouchetée noire et blanc

défilent sous ses pieds. Le troupeau est suivi par l’agriculteur, juché

sur un vieux vélo, tenant une baguette à la main pour faire avancer

les retardataires.

Hanina est comme en extase devant ce spectacle : elle en tressaille,

à moins que ce ne soit de froid. Elle rentre, termine de se préparer et

descend prendre son petit-déjeuner. Elle entre dans la salle à manger,

passe devant le buffet joliment aménagé, où trône un Kougelopf, des

croissants, du beurre fermier en motte, plusieurs sortes de pains, du

Müesli, et beaucoup d’autres bonnes choses. Elle se dirige vers sa table,

quand les Allemands déjà installés la saluent par un vif et accentué

«Guten Morgen» ! Elle en déduit qu’ils lui disent bonjour et elle est sur

le point de tenter de leur répondre, quand tout à coup, elle se ravise !

« Punaise, on est en France quand même ! ». Et elle leur envoie un joli :

« Bonjour, Messieurs Dames ! Bien dormi ? »

L’Allemand aperçu l’air légèrement narquois et fait un geste de

la main, signalant qu’il abandonne ! Il daigne signaler tout de même,

par un « Ja, ja » qu’il a compris.

Hanina s’installe à sa table avec un sourire malicieux. Mickaël,

dans l’encoignure de la porte, n’a rien perdu de l’échange entre son

client Allemand et la cliente de la 5. Il va vers elle :

– Bonjour, Hanina.

– Ah, bonjour Mickaël. Vous avez bien dormi ?

– Non, j’ai eu une nuit un peu agitée.

– Je crois que j’y suis pour quelque chose !

Il sourit et enchaîne :

– Je n’ai pas encore déjeuné, je peux le faire avec vous ?

Hanina montre la chaise face à elle et prend un air malicieux :

– Faites comme chez vous !

– Merci, c’est vraiment gentil ! Je vous amène du café ?

– Oui, du café bien noir !

– Je vais chercher ça.

Une fois les deux tasses pleines, les tartines entamées, Mickaël se

lance le premier :

– Je vais vous donner un conseil !

– Je vous écoute.

– Si vous voulez mettre toutes les chances de votre côté pour

éventuellement comprendre les problèmes du Proche-Orient,

essayez de vous faire à l’Europe…

Hanina parut étonnée, il n’y avait pas européenne plus convaincue

qu’elle.

– Pourquoi vous me dites ça ?

– Mais à cause de l’anecdote avec les Allemands.

Hanina se sent attaquée et a du mal à garder ses bonnes dispositions

:

– Ah bon, vous trouvez que je ne me suis pas montrée très européenne?

– Vous savez : l’Europe, ça n’a pas été qu’une affaire de politique

ou d’économie. Depuis que ce continent existe, on n’y est en paix

que depuis 50 ans. La paix, elle a coûté. Si vous voulez, je vais raconter

un peu l’histoire de l’Alsace.

Hanina n’est pas très chaude… Mais la politesse ne lui permet

pas de refuser.

– Allez-y, je vous écoute.

– Je vais juste vous raconter l’histoire de mon père : il est né en

1923. L’Alsace était alors à nouveau française depuis 5 ans, depuis la

fin de la première guerre mondiale. Et donc, mon père a grandi en

fréquentant l’école française. L’instituteur était Français, il apprenait

les verbes, les villes, les fleuves français. Et un beau matin, du jour au

lendemain, l’instituteur français est parti. Et un instituteur Allemand

est entré dans la classe : c’était en 1940, et il a enlevé la carte de la

France et l’a remplacé par celle de l’Allemagne. Et mon père a dû se

mettre aux verbes allemands. Parler français était devenu un délit,

même pour les enfants ! Puis, en 1943, il eut l’âge de faire la guerre

et fut enrôlé de force dans l’armée Allemande. Il en déserta, vécut

caché à Colmar durant un an. Et en février 1945, à la libération de

Colmar, il rejoignit en volontaire les troupes françaises pour terminer

le combat contre l’Allemagne.

Hanina mange sa tartine, lentement prise par cette histoire.

– Et qu’attendez-vous que je comprenne ?

– Attendez, maintenant, je vous raconte mon histoire à moi. J’ai

grandi lorsque les blessures de la guerre n’étaient pas encore refermées.

Je suis né en 1963. Mon père nous parlait quelque fois de la

guerre.

– Vous avez des frères et soeurs ?

– Oui, deux frères.

– Excusez-moi… continuez !

– Mais il ne nous en a jamais parlé pour nous monter contre les

Allemands. Lui a eu de la chance : il n’a pas été fait prisonnier par les

Russes, et envoyé dans des camps soviétiques… Et il est revenu de la

guerre en bonne santé. Mais moi, comme beaucoup de jeunes, en

grandissant, j’ai eu la haine de l’Allemand. C’était inné, naturel.

Cette haine grandie avec moi.

Hanina pose son morceau de kougelopf… Le témoignage de

son hôte l’intrigue. Celui-ci remarque son soudain intérêt et continue.

– Un jour, je devais avoir 17 ans, je passais devant un cimetière

militaire des guerres franco-allemandes. Et je voyais deux Allemands

pique-niquer devant l’entrée. Je me suis approché et j’ai craché

devant leurs pieds.

– Vous avez fait ça ?

– Oui, j’avais vraiment la haine. Et elle était pour moi un problème.

Je ne me voyais pas vivre avec. J’ai dû, en grandissant, voir les

choses autrement… Et ça m’a coûté. Mais j’ai pu rentrer dans cette

paix. C’est dur. Mais c’est le seul moyen pour éviter que la guerre ne

reprenne.

– Mais en fait, vous me racontez tout ça pour quoi ? Quel rapport

avec le conflit israélo-palestinien ?

– Pourquoi ce qui ici a été incarné, resterait indéfiniment à l’état

d’idéalisme ailleurs ?

Mickaël enchaîne :

– J’ai une grande clientèle allemande, dont beaucoup de

VTTistes. J’encadre leurs sorties moi-même.

– Vous avez aussi le temps pour ça ? Bravo.

– Oui, mais ça me passionne, alors c’est plus facile. Et l’un de

mes parcours passe par des tranchées et des bunkers de la première

guerre mondiale. Alors, je m’arrête et je donne des explications historiques.

Généralement, les clients sont un peu gênés et je sens qu’ils

désirent que j’écourte. Mais je termine par une question. Je leur

demande leur avis : d’après eux, quand nos grands-pères se battaient

dans ces tranchées, rêvaient-ils que leurs petits-enfants les vengent,

ou qu’ils viennent plus tard, main dans la main, faire du VTT ensemble

au-dessus des tranchées où ils se sont battus ?

– Vous leur dites ça, à vos clients ?

– Oui !

Hanina reste pensive !

– Votre café ne doit plus être chaud, dit-elle subitement à

Mickaël.

Celui-ci porte la tasse à ses lèvres :

– Effectivement !

Hanina prend la tasse de Mickaël, en verse le contenu dans la

sienne et le ressert.

– Tenez, celui-ci est chaud : moi j’ai fini !

Elle le regarde manger et reprend :

– Donc, vous disiez que vous avez mal dormi ?

– Oui !

– Et qu’est-ce qui vous a empêché de trouver le sommeil ?

– Mais vous m’avez réveillé !

– Moi, mais quand ? Je ne suis pas sortie de ma chambre, se

défend-elle.

– Non, je veux faire allusion à un film qui a pour titre « Ne

réveillez pas un militant sioniste qui dort ». Vous ne l’avez jamais

vu ?

Hanina pouffe de rire.

– Je vois. Autant pour moi. Vous m’avez bien eue !

– En fait, j’ai eu du mal à trouver le sommeil pour deux raisons :

La première, vous pouvez en douter, résulte de votre visite… Vous,

votre personnage qui fait irruption dans mon hôtel et surtout dans

ma vie.

– Comment ça, dans votre vie ?

– Oui, vous m’avez réveillé.

– Donc, vous étiez vraiment endormi. Et depuis quand ?

Mickaël réfléchit quelques instants, et donne une date :

– J’ai arrêté la forme de militantisme que vous connaissez en

1995, et je me suis mis en retrait complet du sujet depuis deux ans.

– Ah, qu’est ce qui s’est passé ?

– Mon divorce. ça m’a stoppé !

– Oui, je comprends. Donc, hier je suis venue inopinément vous

« réveiller ».

– Oui, j’ai passé une bonne partie de ma nuit à tout revivre.

– Et sinon, la deuxième raison ?

– L’inquiétude.

– L’inquiétude ?

– Oui, je suis très inquiet. Je peux vous poser une question ?

– Allez-y.

– J’ai cru comprendre hier soir que vous supposiez que je parle

arabe, c’est bien cela ?

Hanina approuve de la tête.

– Donc, pour vous, je suis un Français de confession Chrétienne,

qui milite pour le sionisme politique et qui parle arabe. Et vous en

pensez quoi ?

– Mais je ne sais pas, justement ! Et c’est bien pourquoi je suis

venue.

– Au fait, comment saviez-vous que je parle arabe ?

– Vous étiez bien, il y a juste un an, à la manifestation des restaurateurs

pour la baisse de la TVA?

Mickaël s’affaisse dans sa chaise, abasourdi.

– Mais vous êtes combien de millions à travailler aux RG ?

Hanina prend conscience, à sa réaction, de l’ampleur du désarroi

de Mickaël et entreprend de lui conter par quel pur hasard elle a

découvert sa présence à cette manifestation et dans quelles circonstances

elle l’avait entendu s’exprimer en arabe.

– Notez bien que je n’en parle que quelques mots ! Je ne maîtrise

que les bases…

– Mais moi, ce qui m’intéresse, c’est la signification de tout ça.

En clair, vous m’intriguez ! Si on vous suit« dans les grandes lignes»,

on pense à une conversion. Mais moi je voudrais vous découvrir

dans les petites lignes.

Intrigué, Mickaël regarde la jeune femme.

Elle enchaîne :

– Au fait, pourquoi ce changement de prénom ?

– Serge est, comme vous le savez, mon prénom d’État Civil. Mais

dans ma petite enfance, quand j’étais encore bébé mes parents changèrent

d’idée et m’appelèrent Mickaël.

– Et vous en connaissez la cause ?

– Oui, c’était une période où mes parents ont découvert la foi, et

ils ont voulu, selon toute vraisemblance, que j’aie un prénom plus…

– Plus biblique !

– Oui, voilà !

– Et quelle est la signification de votre prénom ?

– « Qui est comme Dieu ».

– Ah, c’est joli.

Aussitôt, Mickaël reprend :

– Mais, s’il vous plaît, rendez-moi service. Clarifiez-moi les choses.

Qui êtes-vous vraiment, quelle est votre démarche et qu’attendez-

vous de moi ?

– Je vous l’ai dit : je suis inspecteur aux Renseignements

Généraux. Et je dois faire un rapport sur les risques d’embrasement,

sur le sol français, entre les communautés Juives et Arabes : nous

pensons que le conflit entre Israël et la Palestine peut, dans une certaine

mesure se transposer en France. Les banlieues sont en permanence

prêtes à exploser. Il suffit d’un incident, ou d’un prétexte.

Celui-ci pourrait très bien être l’Intifada. Il nous faut savoir si des agitateurs

dans les banlieues ne vont pas exciter les jeunes contre la

communauté Juive. Par ailleurs, je désire approcher cette communauté

et connaître les discours qu’ils tiennent et déterminer la

mesure de leur solidarité avec Israël.

– Vous doutez de l’allégeance des Français juifs ?

– Mais absolument pas ! se défend Hanina. Simplement, si des

discours anti-arabes sont monnaie courante chez eux, surtout après

les agressions qu’ils ont subites ces derniers temps, cela serait un risque

supplémentaire de conflit entre ces deux communautés.

– Et dans tout ça, vous pensez que je peux vous être utile ?

– Non, là où vous pouvez m’être utile, c’est en me faisant

connaître vos raisons à vous qui vous ont fait épouser la cause

d’Israël, et le cheminement qui vous a mené à une conversion…

Mickaël répète les mots de Hanina un par un, comme pour

mesurer l’ampleur de la tâche.

– Vous voulez connaître les raisons qui ont fait de moi un pro

Israélien, et ensuite un pro-Palestinien ?

Hanina marque sa surprise :

– Vous vous déterminez actuellement comme pro-Palestinien ?

Mickaël réfléchit, puis rectifie.

– Non, en fait, je n’adhère plus à aucune cause politique. Avant

je haïssais les Palestiniens, et maintenant je porte leur cause dans

mon coeur. C’est dans ce sens là que je suis pro-Palestinien.

– Vous les haïssiez ? reprend Hanina.

– Oui, ils étaient Goliath !

– Quoi ?

– Mais ça, vous le savez !

– Je suis censée savoir quoi ?

– Mais que pour le sionisme politique qui s’inspire d’une certaine

lecture de l’Ancien Testament, les Palestiniens sont les héritiers

– du moins spirituels – des Philistins. Donc il faut continuer le combat

qu’a mené David, et les dominer.

Voyant Hanina éberluée, Mickaël ne peut s’empêcher de la

taquiner :

– Eh bien je vois que vous n’êtes qu’au début de votre enquête…

Hanina ne relève pas la plaisanterie.

– Dites, vous déconnez là.

– Non. Tenez, quand un ancien copain militant à senti que je

virais de bord en 95, il m’a sondé et je lui ai expliqué mes récents

cheminements. J’estimais que dorénavant la forme de leur combat

était caduque à mon regard. Ce à quoi il m’a répondu solennellement:

« Je considère que maintenant tu sers Goliath ».

– Mais c’est l’horreur. C’est horrible.

– Ah, c’est nouveau pour vous ?

– Oui, enfin…

– C’est bien simple. Tout dépend de la manière dont on lit les

textes sacrés. Ceux que l’on choisi et l’interprétation qu’on leur

donne. Si ensuite on base la légitimité d’Israël, uniquement ou du

moins en premier sur cette lecture, ça donne au sionisme politique

la forme que je viens de citer. Un racisme, ni plus ni moins. Avec, à

la clef une thèse : le nettoyage ethnique. C’était mon combat. Mais ce

n’est de loin pas le combat de tout Juif ou de tout Israélien.

– Et alors, votre combat à vous aujourd’hui, c’est devenu quoi ?

– Je ne sais pas vraiment.

– Vous ne savez pas ?

– Non, aujourd’hui, j’essaie juste d’orienter ma vie vers quelque

chose de tout autre.

– Ah, et vers quoi ?

– Je ne sais pas !

Hanina reste perplexe :

– Dites, vous allez bien ?

– Moi, oh oui. Si vous voulez en ce moment, je suis plutôt un

peu cool.

– Oui, je vois.

– Ce que je veux vous faire comprendre, c’est que depuis que je

me suis rendu compte de l’inutilité pour moi de continuer à jouer au

croisé…

– Au croisé ?

– Oui, pour moi le sionisme religieux introduit dans une

dimension politique n’était alors ni plus ni moins qu’une nouvelle

Croisade.

– Mais était-ce important de reprendre Jérusalem aux Arabes : je

veux dire pour les Israéliens ?

– De quelle Jérusalem vous parlez ?

– Ah, parce qu’il y a plusieurs Jérusalems maintenant ? dit

Hanina agacée.

– Oui, bien-sûr. Il y a la céleste, et la terrestre. Ce sont deux villes

différentes, car ce sont deux combats différents. La Jérusalem terrestre

appelle un combat humain, la Jérusalem céleste un combat

spirituel. C’est ce qui différencie le sionisme politique du sionisme

spirituel.

– Qu’est-ce que vous appelez le sionisme spirituel ?

– Houla, je crois que c’est compliqué. Voyons, comment vous

expliquer. Vous connaissez Satan ?

Hanina a un sursaut, avant d’aborder un léger sourire :

– Euh… non, pas personnellement ! Pourquoi ?

– Le sionisme spirituel est né, selon moi, lors du divorce entre

l’Éternel et Lucifer.

Hanina, surprise, répète à haute voix cette phrase :

– Le divorce entre l’Éternel et Lucifer ?

Hanina garde le silence quelques instants.

– Pourquoi vous m’emmenez dans la mythologie ?

– Mais pour répondre à votre question !

– Vous pensez répondre à une question concrète par une

réponse abstraite ?

– C’est abstrait l’amour ?

– Non, l’amour c’est concret !

– Oui ! Et Dieu est Amour. La Bible dit que celui qui n’aime pas

son prochain n’aime pas Dieu. Et quand je militais pour le sionisme,

je n’aimais pas les Arabes, loin s’en faut. Or, je militais par amour

pour Dieu, par amour pour Sion. Vous savez, l’Évangile est un scandale

pour tout combat nationaliste !

D’un coup Mickaël semble se réveiller, le regard pétillant :

– Vous savez, quand j’ai été délivré de mon combat politique,

cela a été une libération. Je sentais la vraie vie en moi. C’était comme

le jour et la nuit. J’avais découvert la vérité.

– Vous avez découvert la vérité ?

– Oui, il faut aimer ses ennemis ! Et c’est ce combat que devrait

adopter les israéliens. Tenez, si vous demandez à un israélien « quel

est l’événement le plus marquant de l’histoire d’Israël ? » à tous les

coups il va vous répondre « la reconquête de Jérusalem en

juin 1967». Mais pour moi, l’évènement le plus marquant de l’his-

toire d’Israël moderne n’est pas la reconquête de cette ville, mais la

reconquête d’un acte qui est identitaire à la Jérusalem céleste : la

paix. Or en 1977, un musulman a fait la paix avec Israël. Et il ne

s’agissait pas seulement d’une paix politique. Elle était vraie. Le plus

grand leader musulman de l’époque a reconnu le droit aux juifs

d’être présent à Jérusalem. 77 est plus important que 67. Car, les juifs

n’auront pas le monopole de la Jérusalem céleste. Pas plus que les

chrétiens. Cette Jérusalem n’est pas promise à ceux qui aiment Dieu.

Mais à ceux qui aiment leurs ennemis ! C’est cela tout le message du

Juif Jésus.

– Mais comment peut-on ressentir de l’amour pour ses ennemis

? D’aucuns diront que cela relève d’une maladie mentale !

– Il ne s’agit pas d’amour d’ordre affectif, mais idéologique. Le

gouvernement israélien pourrait exprimer cette idéologie par des lois

économiques à l’avantage de la rue palestinienne. Ne croyez-vous

pas cela atténuerait une grande partie des mobiles avancés par les

kamikazes pour aller se faire exploser en Israël ?

Le silence se fit à nouveau entre les deux interlocuteurs. La salle

à manger s’était vidée. Tout le service du petit-déjeuner s’était passé

sans qu’ils ne les remarquent. Sandra, la serveuse, avait slalomé entre

la salle à manger et la réception, n’osant déranger son patron

emporté dans sa discussion. Mickaël et Hanina étaient les derniers

attablés, Sandra était déjà montée faire les chambres des clients.

Hanina rompit le silence :

– Eh bien, je vois que, quelle que soit la forme que prend la

cause que vous défendez, vous restez passionné. Mais c’est vrai : on a

du mal à vous ranger dans une case.

– Mais pourquoi faut-il toujours classer les gens ?

– Et je fais comment, moi, pour rendre des rapports ? Ceux-là ils

doivent être concrets.

– Et si vous deviez compléter le dossier sur moi, vous diriez

quoi ?

– Mais je vais le compléter, ne serait-ce que pour moi. Eh bien,

à ce stade-là, je dirais que vous êtes à surveiller.

– Mais pourquoi ?

– Parce que, bien que vous vous soyez exprimé clairement et d’une

façon intelligible, vous avez utilisé uniquement le langage spirituel.

Vous avez fait preuve de changement subit. Vous pouvez aborder différents

thèmes et vous avez une force de persuasion, c’est indéniable !

Vous avez donc un potentiel pour être un leader. Mais un leader imprévisible.

Donc, à surveiller! Surtout quand vous serez entièrement

réveillé… Par contre, je vous rassure : vous n’êtes plus dangereux.

– Ah, parce qu’avant…?

– Ah, mais bien-sûr. Classé « agitateur ».

Hanina regarde sa montre : 10 heures. Mickaël fait de même. Il

bondit :

– Il faut que je vous laisse : ce matin j’ai encore beaucoup à

faire ! Au fait, comment se passe votre emploi du temps. Vous n’êtes

venue que pour moi, ou ?

Hanina éclate de rire :

– Vous êtes intéressant, mais pas à ce point ! Je ne commence

vraiment mon emploi du temps qu’à 16 heures. Aujourd’hui, je suis

encore disponible. Et vous, vous êtes libre quand aujourd’hui ?

– En tout début d’après-midi. C’est le moment de ma relâche. Et

puis après, bien-sûr, le soir, sans limites. Je veux dire pour discuter.

– C’est bien ce que j’avais compris ! Donc, on se retrouve à

14 heures ?

– Pas de problème ! Au fait, pour le repas de midi, vous avez une

adresse ?

– Ne vous faites pas de soucis. J’ai un guide touristique.

– Alors, à plus tard !

– C’est ça, à plus tard !

Hanina remonte dans sa chambre, y prend des vêtements chauds.

Elle ressent le besoin de prendre l’air, de mettre sa tête au frais. Elle

prend la direction des hauteurs de la vallée de Munster. Elle veut faire

quelques pas vers la ferme auberge qu’elle avait relevée dans le guide

pour le repas de midi. Non sans difficultés, elle trouve le chemin forestier

qui y mène, gare sa voiture et entame sa marche. La vue est déga-

gée. Au sol, quelques plaques de neige tombées la veille tentent de se

maintenir. Hanina apprécie ce calme après la discussion du matin.

En recevant sa nouvelle mission, elle s’était réjouie de retrouver

enfin des enquêtes « normales ». Lors de la mission précédente, elle

avait participé à l’élaboration de la Mission Ministérielle sur les

Sectes. Ce genre d’atmosphère et de dialogue était permanent. Elle

s’était très vite mise en recul et avait fini par admettre que pour certaines

personnes, ces discours, para-normaux comme elle les appelait,

étaient le seul langage qu’ils connaissaient. Tout leur quotidien en

était fait. Elle dut donc s’y adapter, afin d’accomplir son travail correctement.

Elle eut vite compris qu’il y avait deux genres de publics

parmi les adeptes du spirituel : les honnêtes, et les pas-honnêtes. En

fait, il y avaient ceux qui utilisaient ces langages afin de garder en permanence

un ascendant sur leurs semblables, et ceux par contre qui

n’étaient capables d’exprimer leur pensée que par ce moyen.

Ensuite, il suffisait de décrypter… Et justement, Hanina décryptait.

Et elle se rendait compte qu’en fait d’enquêtes normales, elle en

était encore à son ancienne soupe. Tout ça l’irritait. Il lui manquait

un décodeur pour ces dialogues. Mickaël pouvait avoir raison. C’était

fort ce qu’il avait dit ce matin. Il y avait des éléments importants. Il

avait ouvert pour elle des pistes nouvelles.

En fait, il lui arrivait d’apprécier certains dialogues spirituels,

surtout quand cela produisait une paix en elle. Mais ce qui la bloquait

était le fossé qu’il y avait entre le rêve – ou l’idéal – et la réalité

du terrain. Sa réalité ! Comment transformer un message abstrait en

réalité concrète ?

Pour autant, il lui fallait bien admettre que des miracles peuvent

avoir lieu. Mickaël était un des pires ennemis de son peuple, les

Palestiniens. Il s’est battu pendant des années pour promouvoir

l’idée du transfert de tous les Arabes hors de la Palestine, puis de l’annexion

de celle-ci par Israël. C’est bien une notion spirituelle qui a

produit visiblement en lui un tel changement.

Hanina arrive en vue de la ferme auberge et, sans plus attendre,

s’engouffre dans une bâtisse de montagne à l’allure d’ancienne

ferme, avec une salle à manger chauffée par un poêle à bois et décorée

de multiples éléments ayant trait à la montagne. Une vie

bruyante et chaleureuse domine la maison. Une femme au teint

buriné par le dur climat des hautes chaumes et au regard joyeux l’accueille

et lui indique une petite table, juste sous un majestueux sanglier

empaillé.

 

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