24-ULTIME ÉPREUVE

 
 
   

Samedi 10 février 13 heures

La Punto arrive en vue des murailles de Jérusalem.

– Tu avais prévu de manger dans la Vieille Ville ? demande

Hanina.

Mickaël confirme d’un geste de la tête.

– Si ça ne te dérange pas, je préfère grignoter un truc à l’aéroport.

Mickaël tourne son visage vers Hanina, surpris.

– Mes adieux sont faits maintenant, ce serait trop dur.

– D’accord! répond Mikaël, et il quitte la route longeant les

murailles pour s’engager vers le périphérique ouest, qui les mène vers

l’autoroute. Et tout en roulant il prend la main de Hanina et enlace ses

doigts dans les siens.

La voiture approche de l’aéroport Ben Gourion de Lod. Après

avoir franchi le contrôle militaire, Mickaël se dirige vers les parkings

des loueurs de voitures. Après les formalités de retour du véhicule,

Mickaël et Hanina prennent la navette qui les conduit à leur terminal.

Avant de se présenter à l’enregistrement des bagages, ils partent

en quête de sandwichs et de boissons. Hanina sait que, d’ici qu’ils

aient franchi le contrôle douanier, il peut s’écouler un certain temps.

Sans que Mickaël n’ait eu besoin de lui faire un tableau, elle se doute

que dans ce petit pays, qui fait partie des plus menacés du monde, il

faudra montrer patte blanche avant d’embarquer.

Hanina ne peut avaler grand-chose, l’estomac noué par le stress

de l’embarquement. Rapidement, ils se présentent à l’enregistrement

des bagages. En quelques mots, Mickaël l’avait préparée à s’armer de

patience et, d’emblée, à jouer le jeu de la franchise dans l’éventualité

où les services de sécurité lui poseraient quelques questions.

– En fait, sous prétexte de questions concernant la sécurité du

vol, ils profitent de la sortie du pays pour s’intéresser à ce qu’ont fait

en Israël les aventuriers de notre sorte. Ils peuvent tomber sur des

détails importants pour eux.

Ils prennent alors la file d’attente pour se présenter à des policiers

en civil qui procèdent à un court interrogatoire et à une fouille

succincte des bagages, avant de laisser passer les passagers en direction

de l’enregistrement. Hanina remarque que lorsqu’il s’agit d’un

Israélien, l’interrogatoire n’a pas lieu. Seul le contrôle de ses bagages

est effectué. Idem pour les groupes de touristes qui sont déposés à la

porte de l’embarquement par leur guide officiel. Par contre aucun

touriste voyageant individuellement n’échappe à des questions sur le

contenu de ses vacances.

Hanina regarde dans son sac pour s’assurer que son passeport y est.

– Tiens, fais voir : je n’ai même pas vu ta photo !

Et en disant cela, Mickaël prend le passeport des mains de

Hanina: elle tente de le lui reprendre mais elle se ravise, craignant

d’attirer l’attention des policiers en civil ou de ceux installés au

contrôle vidéo derrière leur pupitre, cachés on ne sait où. Elle ne peut

qu’espérer que Mickaël se fasse discret quand il va découvrir que…

Effectivement, celui-ci marque sa surprise en se tournant vers

Hanina. Pour autant il ne dit rien ! À voix basse, elle lui donne

quand même une indication.

– J’ai préféré en prendre un faux plutôt que de devoir en prendre

un diplomatique.

Pour toute réponse, Mickaël lui dépose une bise sur ses lèvres et

lui dit :

– Tu es encore plus belle en photo !

 

Le compliment fait rougir Hanina :

– Merci, dit-elle !

Et elle range son passeport dans son sac.

Quelques instants plus tard, une jeune femme vient les chercher,

les fait avancer et leur indique une table en métal où poser leurs affaires.

Un homme, jeune aussi, les rejoint. Les deux policiers les saluent

laconiquement et entreprennent de savoir si Mickaël et Hanina parlent

anglais. Devant leur réponse positive, ils leur demandent leur

passeport. La policière les prend et les emporte. Le policier leur

annonce que pour la sécurité du vol, il va devoir leur poser quelques

questions.

Il commence ses questions. {La discussion est en anglais.}

– Quelle a été la raison de votre voyage en Israël ?

Hanina a décidé de laisser la parole à Mickaël.

– Le tourisme. Mon amie n’était jamais venue.

– Vous avez loué une voiture ?

– Oui.

– Avez-vous la facture avec vous ?

Mickaël la sort de sa poche arrière de son pantalon.

– La voici !

Le policier la consulte. Elle est entièrement en hébreu. Il en

apprécie tous les détails, dont le kilométrage parcouru. Entre-temps,

sa collègue est revenue avec les passeports. Il regarde si la date de

location correspond à la date d’entrée dans le pays.

– Où avez-vous logé ?

– Chez des amis.

– Vous avez des amis en Israël ?

– Oui. Dans un petit village au nord-est de Jérusalem.

– Quel est le nom de ce village ?

Mickaël le lui indique. Le policier ne bronche pas. Il sort un carnet

et un stylo.

– Vous pouvez me donner l’orthographe exacte du nom de vos

amis ?

– Oui bien-sûr. Soeur Marie-Catherine et Soeur Maryam.

 

– Je voudrais le nom de famille.

– Je comprends bien, mais nous ne connaissons jamais le nom

des religieuses. L’usage est de les appeler par le prénom.

À ce moment, le policier montre pour la première fois un signe

d’irritation. Son amabilité de façade disparaît.

Hanina l’observe : est-il indisposé parce qu’il se trouve en face de

touristes amis des Palestiniens ? Ou est-il énervé parce qu’il doit,

dans leur cas, procéder à un interrogatoire approfondi et qu’il n’en a

pas envie. Hanina comprend qu’ils ont tout à fait le profil de touristes

à risque : ils ont été immergés dans la population hostile, leurs

bagages vont donc immanquablement être totalement fouillés.

Mickaël avait vu juste en prévoyant de venir quatre heures avant

l’heure du décollage.

Les deux policiers discutent entre eux à l’écart, puis ils reviennent

: la femme cherche un caddie et demande à Mickaël et Hanina

d’y charger leurs bagages, puis les deux policiers leur enjoignent de

les suivre. Et le groupe se dirige à travers les différents terminaux de

l’aéroport.

Au bout de cinq minutes, les policiers entrent dans un hall qui

tranche instantanément avec le confort et le décor des salles d’embarquement.

Ici, tout est jaunâtre, des néons jettent une mauvaise

lumière, l’ambiance est froide. Des dizaines de tables en métal sont

chargées de bagages que fouillent des policiers en civil. Tous sont

jeunes. Il y a autant de filles que de garçons : 80 % des personnes

fouillées sont arabes, les 20 autres % sont des touristes comme eux,

ou des routards nonchalants !

La fille indique une table à Mickaël et lui ordonne d’y déposer

ses valises. Le garçon en fait de même avec Hanina. Ils sont séparés

d’une dizaine de mètres.

Chacun des policiers commence alors son interrogatoire.

Immédiatement, Hanina se concentre pour essayer de déterminer

quelle technique son collègue israélien va prendre. À elle de ne pas

tomber dans le panneau. Sinon, en quelques secondes, elle va tomber

dans le piège et son interrogateur comprendra qu’elle est du

 métier. Et là, le faux passeport va être approfondi. Ce sera 24 heures

de garde à vue à l’aéroport, trois jours d’isolement à l’ambassade

française à Tel Aviv. Et un blâme officiel sur son « pedigree » de retour

à Paris.

Le policier commence par des questions sur leur emploi du

temps. De temps en temps il glisse une question complètement hors

sujet sur sa vie en France. Par principe, Hanina feint de s’offusquer,

déclarant ne pas comprendre ce que ces questions ont à voir avec la

sécurité de l’avion. Elle comprend que le policier cherche ses marques

en la sondant. Après dix minutes de questions, il va vers sa collègue

et ils confrontent leurs réponses. Immédiatement, Hanina se tourne

et balaie le hall du regard. Elle s’arrête sur chaque Palestinien. Elle

découvre alors un immense plaisir à partager ce moment. Elle exulte

en elle-même à l’idée de ne pas avoir échappé à cet interrogatoire.

Dire qu’elle aurait pris tranquillement l’escalator en direction des

boutiques « free tax », pendant que son peuple, ici, devait montrer

patte blanche avant de quitter le sol. Or, elle aussi va être fouillée,

comme les Palestiniens. Oh quel cadeau immense. Dernier clin d’oeil

du destin ! Dernier cadeau de son pèlerinage ! Même dans les derniers

instants avant de quitter le sol israélien, ici, bien à l’intérieur des frontières,

elle a encore l’occasion de se sentir unie aux siens.

Lorsqu’elle revient à ce qui la préoccupe, elle croise le regard de

Mickaël. Celui-ci est neutre. Apparemment, il est accoutumé ! La fille

est repartie vers Mickaël. Le garçon la rejoint. Elle dissimule au

mieux son « bonheur ». Les questions continuent. Elles se concentrent

toujours sur leur programme. Hanina remarque que son interlocuteur

reprend par moments des questions déjà posées mais de

façon déguisée. Il essaye de la pousser à la faute, de la déstabiliser.

Elle prend conscience que leur affaire est bien ficelée et qu’inévitablement,

si Mickaël et elle cachent quelque chose, ils finiront par

s’en apercevoir. Elle dit donc tout. Ron et Shoshana, Halouma et sa

famille, Samuel et Léa. Les bédouins. Elle sait que Mickaël en fait de

même. « Il doit seulement ne pas dire que je suis aux RG ». À cette

pensée, Hanina est prise d’un effroi. « Le passeport. A-t-il pu relever

la fausse identité et la fausse adresse ? »

Hanina revient au policier et produit tous ses efforts mentaux

pour dissimuler son angoisse. Elle lui sourit, attendant la suite de

l’interrogatoire.

Après quelques questions, les deux policiers confrontent à nouveau

leurs informations. Quand le jeune revient, il lui demande

d’ouvrir ses affaires. Hanina comprend que les deux policiers ont

admis l’idée qu’elle et Mickaël sont honnêtes. Le policier dispose

alors des bacs et enfile des gants. Immédiatement Hanina bondit !

Elle regarde autour d’elle et découvre horrifiée qu’effectivement les

affaires sont chaque fois fouillées par un policier du sexe opposé.

Elle comprend qu’il va falloir jouer serré.

Elle met sa main sur le premier bagage et regarde le policier dans

les yeux.

– Attendez un instant s’il vous plaît, je vais parler à votre collègue.

Et Hanina fait les quelques mètres qui la séparent de la jeune

femme.

– Cela me ferait très plaisir si c’était vous qui veniez contrôler

mes bagages.

La policière lui répond sèchement :

– Je comprends, mais je ne peux pas quitter mon poste de travail.

Mickaël surgit alors brusquement, empoigne son sac et le soustrait

à la jeune femme. Et il va le déposer sur la table du policier.

Hanina avait compris et, dans la foulée, pris les deux siens et les a

déposés devant la policière ! Puis elle revient vers Mikaël, l’agrippe

par le bras et l’embrasse fougueusement. Pendant ce temps, la policière

se tourne vers son collègue, l’interrogeant du regard. Celui-ci

regarde les deux amoureux… Un court instant il hésite mais, craignant

de déclencher un élan de sympathie pour les deux Français de

la part du public présent dans le hall, il se tourne à nouveau vers sa

collègue et lui indique de laisser les choses ainsi.

Mickaël et Hanina se séparent en s’échangeant des regards brû-

lants de passion. Elle rejoint la policière en tentant de dissimuler une

expression de victoire. Celle-ci commence à extraire un par un tous

les éléments que contiennent ses deux sacs. Un autre policier vient

récolter tous les appareils électriques et électroniques et repart avec

les deux appareils photos… Et lentement, la fouille minutieuse des

bagages continue.

Le premier sac de Hanina est vide, la policière le passe au détecteur.

Hanina fait une moue, étonnée par le travail consciencieux

fourni par les deux jeunes policiers. De temps en temps, elle échange

un sourire avec Mickaël. Entre-temps, des Palestiniens en ont terminé

avec le contrôle des bagages et se dirigent vers l’embarquement après

avoir quitté le hall des « intouchables ». La policière commence maintenant

à explorer l’autre valise. «On va rigoler, il y a une semaine de

linge sale là-dedans », se dit Hanina. Peine perdue, la policière le

passe en revue, comme le reste ! « Punaise, au moins avec toutes ces

précautions, l’avion est sécurisé. C’est au moins ça de gagné ! »

Hanina évite de rester longuement à surveiller les gestes de la

jeune femme et se retourne… Elle l’entend alors appeler quelqu’un :

curieuse, elle se retourne et elle voit la policière tendre le cahier de

son pèlerinage à un homme qui vient vers elle. Dans un sursaut, elle

agrippe le poignet de cette main qui tient son bien le plus précieux,

le plus intime. Elle regarde ce cahier où des lignes que personne ne

devra jamais lire, même pas Mikaël, ont été gravées. L’homme s’approche.

Elle tire alors la policière vers elle et, dans un regard, l’implore :

– S’il vous plaît. Non !

La policière, froide, ne fait que secouer négativement la tête.

– Désolée !

Et son journal disparaît, emporté par l’homme. Hanina sent

alors un poignard lui entrer dans le coeur et une douleur violente

explose dans sa poitrine. Elle porte une main à sa bouche pour dissimuler

le cri du viol du plus profond de son âme. Les Israéliens ont

pris la terre de ses parents. Durant 22 années elle s’est battue. Elle

vient d’achever son combat. Durant ces sept jours en Palestine, elle a

ramené des écrits et les mots sont ceux de son deuil définitif. Et tout

cela maintenant va être exhumé. Ces mots secrets, intimes, vont être

volés.

Elle se retourne pour ne pas voir son cahier emmené dans un

bureau à l’écart et cherche le regard de son bien-aimé. Mikaël, à ce

moment-là, croise le regard de Hanina et il comprend immédiatement

qu’il s’est passé quelque chose : il va vers elle, inquiet. Elle se

jette dans ses bras, et laisse échapper des sanglots étouffés. Mickaël

peut à peine entendre ces deux mots :

– Mon cahier !

Il comprend immédiatement. Une immense douleur l’envahit à

son tour, puis une colère de ne rien pouvoir faire. Combien de fois,

à lui aussi, on lui avait pris ses notes pour les traduire.

Hanina serre Mickaël de toutes ses forces et il sent les doigts de

sa bien-aimée se crisper dans son dos : il devine sa souffrance.

Mickaël l’enserre alors de toute son affection. Peu à peu elle retrouve

un peu de calme dans les bras de Mickaël. Et après quelques instants,

Hanina desserre ses bras et rassure Mickaël du regard. Elle rejoint ses

bagages, vidée, et tourne le dos à la policière qui en arrive maintenant

à la fin de la deuxième valise. Les appareils photos sont ramenés

! Puis l’homme revient à son tour et pose le journal sur le coin

de la table. Et s’en va !

Hanina regarde son cahier. Une vague de larmes remonte du

plus profond d’elle-même. Elle se sent complètement habitée par la

haine. Comme à ses dix-huit ans. Mais elle sait que maintenant, il y

a une différence : à dix-huit ans, elle ne connaissait pas son Dieu.

Maintenant, elle sait qu’il lui suffit de prononcer un mot. Et elle va

être habitée par une joie plus forte que la haine. Mais ce mot, elle ne

peut le prononcer ! Elle n’arrive pas à crier dans son coeur ce mot qui

va faire naître la joie. L’amertume est trop forte !

La policière est maintenant occupée à remettre les affaires des

bacs dans les valises. L’opération est vite faite. Il ne reste plus que le

journal à ranger ! La jeune femme n’ose pas le saisir et regarde

Hanina. Celle-ci alors s’avance et le prend dans les mains. À ce

moment lui revient le souvenir de cette maman israélienne accroupie

devant Nahil et Anwar et cette image lui fournit une force immédiate :

elle revoit cette maman au square, le regard rempli d’amour pour les

deux petits Palestiniens que Hanina gardait. Instantanément, Hanina

se redresse et retrouve des forces. Elle prend alors son journal et le

range dans la valise, heureuse.

La policière invite Hanina à la suivre pour retourner à l’enregistrement.

Elle la suit, victorieuse d’une arène. Et là, subitement, elle

comprend qu’elle vient de vivre l’épreuve ultime de son voyage. Elle

voit son journal comme avant…

Oui, maintenant elle a entièrement pardonné aux Israéliens !

Les deux policiers guident à nouveau Mickaël et Hanina vers

l’enregistrement, leur font passer la douane et leur rendent leurs passeports

après les avoir salués. Mickaël et Hanina marchent lentement

côte à côte. Puis, ils s’effondrent sur les bancs de la salle d’attente.

 

 

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