Samedi 10 février 5 heures.
6e jour
L’aurore est là et attend que le soleil se lève pour illuminer une
nouvelle journée sur la surface de la terre des vivants. Lentement, la
fraîcheur commence à s’estomper. Les deux amants dorment enlacés,
encore emmitouflés sous les couvertures.
L’ami de Mickaël, le bédouin qui parle anglais, arrive alors afin
de leur signaler que sous peu un camion va partir pour Jérusalem. Il
les trouve encore endormis. Il secoue l’épaule de Mickaël, qui instantanément,
se réveille.
– Hello Mister. How are you? {Bonjour Monsieur, comment
allez-vous ?}
Voyant Mickaël émerger difficilement du sommeil, il lui signale
juste qu’ils sont attendus, et s’en retourne.
Mickaël se penche au-dessus du visage de Hanina. Visiblement,
elle a plus de mal à se réveiller : les yeux encore fermés, elle attire
Mickaël à elle.
– On a encore deux minutes.
Et elle se love au creux des épaules de son homme qui l’enserre
amoureusement. Et ils échangent alors leur premier baiser de la journée:
puis ils cherchent à leurs pieds les vêtements qu’ils ont ainsi gardés au
chaud et aussi préservés de l’humidité de la rosée nocturne. Et rapidement,
dans des rires camouflés, à l’abri des couvertures, remettent leurs
vêtements. Par politesse, ils remettent un peu d’ordre à la tente avant de
la quitter définitivement. Mickaël se dirige vers le milieu du campement
pour commencer les salutations d’usage. Hanina le stoppe.
– Mick ? Je te rejoins dans cinq minutes.
– Où vas-tu ?
– Commencer mes adieux.
Et Hanina indique le sommet d’un promontoire tout proche.
– Ok.
Hanina emmène une couverture qu’elle pose sur ses épaules, pour
faire la vingtaine de mètres qui la séparent de la petite hauteur. Arrivée
au sommet du point de vue, son regard embrasse l’horizon: les derniers
contreforts de Judée, la plaine de Jéricho et les monts de Moab s’offrent
à elle. La luminosité du soleil point sur son visage et lui offre sa première
chaleur. Ce soleil, qui a manqué de la tuer hier, la salue maintenant!
À ce moment Hanina se sent remplie de bonheur intense. Et un
besoin de gratitude l’envahit. Au-delà de ce soleil se trouve son Père.
Son Dieu. Cet être tant aimé, celui qui tient sa vie dans sa main. Elle n’a
que quelques instants pour dire merci. Mille fois merci à cet Être Vivant.
Merci pour les Béatitudes, merci pour ce voyage. Merci pour Halouma,
sa nouvelle soeur. Et pardessus tout, merci pour Mickaël. Seul le serment
qu’elle fait en cet instant de revenir sur cette terre lui permet de
s’arracher de cet endroit où elle se tient. Elle regarde une dernière fois
l’étendue désertique. Et s’en retourne. Elle sait qu’une journée difficile
l’attend, mais elle va pouvoir tenir une main: elle n’est plus seule.
Mickaël l’attend au bas de la pente. Ils rejoignent l’autre extrémité
du campement où un camion chargé de moutons part pour Jérusalem.
À l’avant, deux places sont libres. Tout un petit monde attend les deux
étrangers miraculés. Dès que Hanina s’approche, les femmes poussent
leurs « you you » joyeux. Elle passe de l’une à l’autre et les étreint. Arrivée
à la dernière, Hanina est au bord des larmes.
Mickaël passe devant chaque homme et leur serre la main. Les for-
mules d’au revoir et de bénédictions fusent, nombreuses, puis, les deux
amis montent dans le camion qui démarre dans un nuage de poussière.
Dans le large rétroviseur Hanina voit le campement s’éloigner et dix
minutes plus tard, le camion passe devant le virage où, la veille au soir,
la mort les guettait. À ce moment, Mickaël prend la main de Hanina et
la serre. Ils se regardent. Graves. Ils n’oublieront jamais l’endroit où
leurs vies ont basculé. Puis le camion suit la piste durant une demiheure.
Elle les mène à flanc de collines jusqu’au sommet que rejoint le
petit sentier sur lequel ils se trouvaient encore la veille. Et où les attend
la Punto. Le chauffeur s’arrête… Après les remerciements, Mickaël et
Hanina descendent du camion et le regardent s’éloigner. Puis ils prennent
sans plus attendre la route afin de rassurer au plus tôt les Soeurs.
Un peu avant sept heures du matin, la Punto franchit la grille de
l’hospice. Immédiatement, Mickaël et Hanina foncent à l’intérieur des
bâtiments où des cris de soulagement les accueillent. Et aussitôt, ils
font le récit de leur aventure. Les deux religieuses ont visiblement du
mal à se remettre de la nuit d’angoisse éprouvante qu’elles ont vécue.
Seul, le récit du bon dénouement les soulage.
– Eh bien ! Venez prendre le petit-déjeuner. Vous reprendrez des
forces ! ordonne Soeur Marie-Catherine.
Mickaël et Hanina ne se font pas plus prier et avalent tout ce
qu’ils trouvent à table :
À la fin du petit-déjeuner, Hanina dit à Mickaël :
– Bon, maintenant ma salle de bains a besoin de moi pendant
une demi-heure.
– Pendant ce temps je vais mettre de l’ordre dans la voiture et me
changer.
Après un rapide baiser, chacun va à ses occupations.
À huit heures trente, Mickaël est déjà dans la cour et attend tout son
petit monde. Quelques instants plus tard, Hanina sort du vieil immeuble
en pierre et descend entre les bougainvilliers les escaliers qui mènent
au parking, à la stupéfaction de Mikaël: pour la première fois depuis
cinq mois qu’il la connaît, elle ne porte pas de jeans! Mickaël a devant
lui une superbe jeune femme élégante qui porte une robe-fourreau noire
décolletée. Elle a mis ses bijoux, s’est maquillée, s’est chaussée d’escarpins
légers! Elle s’avance vers Mickaël, légère, se plaque contre lui et
dépose un baiser sur les lèvres. Celui-ci en a le souffle coupé.
– C’est la surprise que tu devais recevoir hier soir !
– Hier soir ? Ah oui, nous devions sortir !
– Oui, j’avais réservé une table au « Seven Arches ».
Mickaël fait de grands yeux.
– Au…
– Oui. Je voulais te manifester ma reconnaissance. Mais là où tu
m’as emmenée hier soir, c’était bien mieux !
À ce moment, les enfants dévalent en courrant les escaliers, puis
les Soeurs apparaissent sur le perron et ferment la maison à clef.
Quand Marie-Catherine descend les escaliers, sous la surprise elle ne
peut prononcer un son. Puis elle se tourne vers sa consoeur et lui dit
sur le ton de la plaisanterie :
– Ah, Maryam, c’est encore toi qui as fait une farce et qui a dit à
Mademoiselle Hanina que l’on allait au Ritz ?
Et les quatre adultes éclatent de rire au milieu des enfants qui
n’avaient évidemment pas compris l’allusion. Les Soeurs sortent le
Transit et tous les enfants s’y entassent. Et les deux voitures prennent,
vers le nord, la route qui va vers le périphérique menant à Hamashbir.
Durant le trajet, Mickaël éclaire Hanina sur une spécificité propre
à Israël : la multiplicité des jours de repos.
– Tu vois, tout à l’heure, le chauffeur du camion qui nous a déposés,
commençait sa semaine : le samedi pour les Musulmans c’est
comme le lundi matin chez nous. Aujourd’hui par contre, pour les
Juifs, c’est comme dimanche. Tout est fermé… Et demain, pour les
Chrétiens c’est comme…
– C’est comme dimanche.
Mickaël éclate de rire, suivi de Hanina qui l’imite.
Un environnement urbain moderne défile. Les feux rouges, nombreux,
rythment la circulation. Celle-ci est fluide comme elle l’est un
Shabbath matin de bonne heure.
Puis un peu après neuf heures, les voitures s’approchent du grand
centre commercial fermé. Les Soeurs se garent à l’écart. Mickaël se
range à côté d’elles et les enfants sortent du Transit. Et attendent, impatients,
le droit de pouvoir aller jouer aux toboggans, balançoires et
autres installations enfantines.
Le square est à 50 mètres devant eux. Quelques mamans s’y trouvent
déjà, accompagnées de leurs bambins. Des pères sont aussi présents,
des petits garçons portent la Kippa. Hanina a le coeur qui bat.
Elle a l’impression de s’avancer avec leurs petits bambins à eux sur un
terrain miné. Mais elle se reprend. Les quatre adultes accompagné de
leurs dix bambins entrent dans le square. La plupart des parents font
semblant de ne pas les voir. La plaque d’immatriculation de la voiture
des soeurs les renseigne sur leur provenance!
Les enfants reçoivent des consignes strictes, puis Marie-Catherine
répartit les groupes. Elle prend quatre enfants avec elle, les plus petits ;
Maryam se charge des quatre plus grands, qui sont aussi les plus turbulents,
et Mickaël et Hanina reçoivent la surveillance de deux garçonnets.
Immédiatement, ils se familiarisent avec eux. L’un s’appelle Nahil
et l’autre Anwar.
Mickaël n’a d’yeux que pour Hanina dans sa robe noire qui, en
quelques instants, s’est métamorphosée en une parfaite maman.
Les quatre grands sont partis à l’assaut d’un mur d’escalade. Marie-
Catherine a installé les petits sur des balançoires. Quant à Mickaël et
Hanina, ils font le tour de l’aire, marchant avec les enfants qu’ils tiennent
chacun par une main, et à qui elle présente chaque installation. Ils passent
nonchalamment entre les autres parents, en parlant arabe aux deux
garçonnets dont ils ont la garde. Chaque fois qu’ils croisent des parents,
ils les saluent par un « Shalom ». Mickaël remarque que les parents restent
surpris par cette belle jeune femme à l’allure occidentale qui parle
l’arabe avec un si bel accent, et les salue en hébreu.
Tout en se promenant, Hanina observe attentivement le tableau
que représente cette aire de jeux. Elle en analyse l’atmosphère : l’arrivée
des Soeurs a mis un peu d’animation, elles sont l’objet des regards des
parents qui ne sont pas occupés à faire jouer leurs enfants. Les soeurs
ne semblent pas provoquer de l’animosité, ce serait plutôt l’indifférence.
Au bout de quelques instants, malgré tout, les soeurs avec leurs
enfants se retrouvent isolés. Bien que les enfants aient été séparés en
trois groupes, là où ils vont jouer, ils finissent par se retrouver seuls sur
les manèges. Bien que les autres parents évitent de provoquer ostensiblement
la chose…
Il semble que tout le monde ait compris dans l’aire de jeu que ce
n’est pas seulement pour faire jouer leurs enfants que les religieuses les
ont amenés là, mais bien pour accomplir une éducation culturelle et
civique. Elles perçoivent rapidement une irritation de la part de quelques
parents qui n’apprécient pas qu’on leur impose cette expérience.
Pas un Shabbat matin ! Pas à un endroit et à un moment qui sont pour
les familles qui viennent ici des instants d’insouciance.
Hanina installe ses deux bambins sur un tourniquet qu’elle fait
tourner. Rapidement, les enfants rient. Et elle devient songeuse : elle se
dit que cette place est maintenant l’endroit d’un test. Oui, l’idée des
Soeurs est bonne, c’est une idée courageuse : vivre au Proche-Orient
suppose être courageux. Il faut du courage pour un combattant palestinien
qui fait face aux chars israéliens, il faut du courage aux habitants
d’Israël pour continuer à vivre dans des villes régulièrement secouées
par des attentats kamikazes. Mais ici, maintenant, dans ce square, c’est
d’une autre forme de courage qu’il s’agit. Le courage de lutter contre les
a priori !
Et c’est seul ce courage-là qui pourra apporter la paix à cette région!
À ce moment, une maman entre dans le square avec trois enfants,
dont un dans une poussette. Les deux aînés, voyant que des places sur
le tourniquet sont libres, y foncent. Hanina les aide à monter. Puis elle
y monte aussi l’enfant qui poussait et le remplace à la manoeuvre. La
maman, arrivée plus lentement à cause de la poussette, se poste à côté
de Hanina, la salue et la remercie. Hanina ne répond que par un sourire.
Elle est perdue dans ses pensées devant les quatre enfants qui rient
à tue-tête. De temps à autre, les deux femmes à tour de rôle relancent
le tourniquet.
Pendant ce temps Marie-Catherine et Maryam sont visiblement très
occupées avec les autres enfants. Mickaël les as rejoints entre-temps pour
aider les plus grands à grimper au mur d’escalade. Les rires, les éclats de
voix en arabe se mélangent à l’animation qui s’est emparée du square.
La maman reprend la conversation : Hanina se tourne vers elle
et, dans un regard qui exprime son désarroi, sa frustration de ne pouvoir
échanger dans sa langue lui répond en anglais.
– I’M. sorry, I would like so much speak hebrew. {Je suis désolée,
je voudrais tant parler hébreu.}
La maman est visiblement surprise par la formule de Hanina.
Mais est heureuse de se trouver face à une visiteuse. Elle continue la
conversation en anglais.
– And where do you from ? {Et vous venez d’où ?}
– From France. And we visit the Palestine. {De France, et nous
visitons la Palestine.}
Immédiatement la maman fait le lien avec les religieuses et les
autres enfants arabes présents sur l’aire de jeux. Elle regarde alors ses
propres enfants et prend conscience qu’ils sont occupés à jouer avec
des enfants arabes. La jeune femme ne dit rien. Immédiatement,
Hanina enchaîne:
{Le texte est écrit en français, la discussion est en anglais.}
– Comment s’appellent vos enfants ?
– Jérémiah et Shmuel.
Puis elle se tourne vers la poussette.
– Et voici Zippi. Et les vôtres ?
– Ce ne sont pas les miens ! Je suis en visite chez des religieuses
qui s’occupent d’enfants.
Et Hanina désigne du doigt Anwar et Nahil.
Les deux femmes arrêtent le tourniquet et les enfants en descendent.
La maman s’approche discrètement de Hanina et demande comment
on dit bonjour en arabe. Hanina le lui indique à l’oreille. La jeune
mère s’accroupit et, à l’étonnement de Hanina, salue Anwar et Nahil en
arabe et leur donne la main. Les deux enfants regardent cette dame, les
yeux grands ouverts, puis intimidés, regardent Hanina. Elles continuent
leur discussion en emmenant les quatre petits vers les balançoires.
Anwar et Nahil sont captivés par les petits Israéliens et surpris par ce
langage qui leur est inconnu! De temps à autre, chaque femme quitte
l’anglais et s’adresse à ses enfants dans sa langue. Les deux femmes en
dehors «du cercle » restent silencieuses. Chacune apprécie ce moment
extraordinaire. La jeune mère semble reconnaissante à ces femmes
d’avoir eu l’idée d’être venues de Palestine avec leurs enfants.
– Vous savez, je trouve que c’est une bonne idée que vous veniez,
dit-elle soudainement !
Un immense sourire s’affiche sur le visage de Hanina.
Les deux femmes continuent leur discussion.
– Et vous êtes encore en Israël jusqu’à quand ? demande la jeune
mère.
– Notre avion décolle ce soir. Et nous devons être à l’aéroport
pour 15 heures ! répond Mickaël.
– Quel dommage que votre séjour de termine déjà !
Mickaël et Hanina voyant le temps passer, et l’heure de leur départ
approcher, prennent congé de la jeune femme. Celle-ci leur souhaite
un bon vol. Ils se dirigent vers les Soeurs et peu à peu, tout le petit
monde est regroupé. Les Soeurs saluent au passage quelques parents,
visiblement habitués à leur visite. Au moment de quitter le square,
Hanina se retourne et regarde une dernière fois cet espace, et aussi cette
maman israélienne, qui s’est accroupie pour saluer Anwar et Nahil.
Cette rencontre était trop courte !
Le retour dure plus longtemps que l’aller, car la circulation est plus
dense. De retour à Kfar Tikrit, Mickaël et Hanina commencent à être
envahis par la tristesse. La dernière ligne droite de leur séjour est
devant eux. En silence, ils montent à leurs chambres et font leurs bagages.
Puis ils se rendent sur la terrasse : le soleil est bientôt à son point
le plus haut. Hanina s’appuie sur la rambarde, Mickaël fait de même.
Hanina regarde sa Palestine. Elle sait qu’elle va devoir la quitter. Et
elle sait qu’elle n’est pas prête à le faire. Ce matin, au désert, il restait
encore quelques heures de sursis. Mais là, maintenant, l’arrachement
est imminent. Une douleur monte dans sa gorge : elle se tourne vers
Mickaël, l’enlace et se serre contre lui. Elle oublie qu’elle va être sépa-
rée d’avec la terre de ses ancêtres. Et elle se revoit la première nuit, sur
cette même terrasse.
– Tu te rappelles la première nuit ? Quand tu étais derrière moi
et que je ne le savais pas.
– Oui, je me rappelle !
– Tu disais que tu avais passé ta nuit à parler à Dieu.
– Oui.
– Tu lui avais dit quoi ?
– Eh bien, je lui ai beaucoup parlé de la semaine qui était devant
nous. Et je lui ai parlé de toi : je lui ai dit que je t’aimais.
Hanina relève la tête et regarde Mickaël.
– Tu m’aimes depuis quand ?
– Je crois que ça a commencé le premier soir où tu es arrivée.
– Quoi, déjà ?
– Oui. C’était un coup de foudre qui a mûri, qui est passé par
tous les états.
– Tu étais amoureux de moi depuis le début ?
– Tu ne l’avais jamais remarqué ?
– Je crois que je ne voulais pas le savoir.
Hanina regarde Mickaël. Comment était-ce possible? Comment
avait-il pu garder ses sentiments pour lui pendant tout ce temps, et
pourquoi? Hanina repense alors à cette nuit magique, à ce moment,
où sous la tente bédouine, elle a senti l’amour exploser dans son coeur.
Elle remonte ses bras et pose ses lèvres sur celles de Mickaël. Un baiser
enflammé s’en suit ! Hier soir, tout était allé si vite. Maintenant, elle
peut prendre le temps de découvrir le goût des lèvres de Mickaël, de
trouver sa place entre ses bras.
Les deux amants n’arrivent pas à se séparer, leurs baisers reprenant
sans cesse. Hanina revit chaque moment de cette nuit et elle revoit la
fusion de leurs deux êtres. Elle se rappelle ce frémissement d’amour
quand ils se sont donnés l’un à l’autre.
Puis, Mickaël, doucement, enlève ses bras.
– Il faut y aller !
Silencieusement, Hanina acquiesce.
Ils passent prendre leurs bagages, arrivent dans le hall, frappent
chez les soeurs, alors qu’Hanina tient toujours la main de Mikaël: Marie-
Catherine et Maryam sortent. Marie-Catherine affiche une expression de
joie. Ensemble, ils franchissent le perron et vont jusqu’à la voiture.
Hanina comprend que la religieuse est habituée aux adieux douloureux.
Sa joie est un moyen pour les rendre plus faciles. De longues
paroles répétitives sont échangées de part et d’autre. Comme
pour sceller une amitié dans le temps. Des promesses aussi sont faites.
Des promesses qui n’ont rien à voir avec une politesse formaliste.
Hanina prend chaque religieuse dans ses bras.
– Vous savez, j’ai beaucoup aimé votre chapelle ! Elle a joué un
grand rôle dans mon pèlerinage, dit-elle à Marie-Catherine.
– Et vous Maryam, votre voix fait fondre les âmes.
La religieuse garde quelques secondes de plus Hanina dans ses
bras. Les deux Français vont lui manquer. Elle en a profité pour se
dépayser et rire avec des jeunes de son âge.
Mickaël et Hanina montent dans leur voiture et, sans plus attendre,
se mettent en route! Hanina se retourne et, longuement, agite sa main
en un au revoir. Il prend en direction du sud, vers le Mont des Oliviers.
Hanina ne dit rien… Lorsque des larmes semblent éclater dans ses
yeux, elle les fait refluer en se jurant de revenir dans moins d’un an. Ils
seront trois alors. Elle viendra avec ses deux amours. Et peut-être, peutêtre,
leur bébé à eux… Elle n’ose y penser ! De peur d’être déçue.
– Chéri, tu peux t’arrêter ici ?
Brutalement Hanina s’est redressée dans son siège. Mickaël se
range sur le bas-côté, contre un muret en pierre, derrière lequel se
tenaient des rangées d’oliviers. Hanina plonge sa main dans son sac
et sort de la voiture. Elle franchit le muret et se dirige vers un olivier,
ouvre la petite boîte qu’elle avait prise dans son sac à main. Celle que
lui avait offerte Mickaël lors de son départ de l’hôtel. Elle en extrait
le petit rameau qui s’y trouve et le dépose sur le sol. Puis elle en brise
un autre et le dépose dans la boîte.
Mickaël avait regardé Hanina procéder à l’échange. C’était elle
maintenant qui avait refait son geste symbolique. Lui, il aurait
oublié ! Il lui avait tout transmis. Tout ce qu’il avait reçu de cette terre
durant toutes ces années, en une semaine, il a pu lui en donner le
condensé. Il sort à son tour du véhicule et se dirige vers le muret
pour aider sa bien-aimée à le franchir. Hanina se dirige vers lui et, à
mi-chemin entre l’olivier et le muret, elle s’agenouille, et prend un
peu de terre dans sa main, la porte à son visage et la respire. Elle remplit
ses poumons de cette odeur âcre qu’elle veut graver dans sa
mémoire! Puis elle regarde longuement cette terre rouge.
Mais bientôt ses yeux s’embrument: elle décide de ne pas réfréner
ses émotions et laisse éclater des sanglots. Accroupie silencieusement,
ses larmes tombent à terre. Dans l’intervalle, Mickaël a franchi le mur
et se tient aux côtés de Hanina.
Après être restée prostrée quelques instants, elle se relève et tombe
dans les bras de Mickaël. Puis elle pose sa tête contre son épaule, et
lentement reprend des forces. Puis, elle le regarde et, péniblement, dit :
– On peut y aller !
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