Vendredi 9 février 6 heures.
5e jour.
Dès le réveil, Hanina ne fonce pas comme la veille chez Mickaël
mais s’attable devant son « Journal de Pèlerinage » et y passe une
demi-heure. Comme à son accoutumée, elle y consigne la moindre
impression, la moindre émotion.
Vers sept heures, Hanina descend au rez-de-chaussée, tiraillée
par la faim et impatiente de commencer cette journée de randonnée
au désert.
Mickaël est déjà en discussion avec soeur Marie-Catherine et
Hanina est accueillie avec une grande joie. Soeur Maryam, passant dans
le hall, s’arrête et les deux religieuses en profitent pour prendre des nouvelles
du séjour du couple. Subitement, Soeur Marie-Catherine dit:
– Monsieur Mickaël, que faites-vous demain matin ? Car nous
avons une bonne idée à proposer à Mademoiselle Hanina.
– Demain matin, nous avons prévu de faire quelques achats
dans les souks et une dernière visite dans Jérusalem.
– Eh bien, si vous avez un peu de temps, vous pouvez nous
accompagner à Hamashbir avec les enfants.
– À Hamashbir ? Mickaël regarde Soeur Marie-Catherine surpris.
Il n’aurait jamais imaginé que les Soeurs allaient faire les courses avec
les enfants dans cette grande surface israélienne. D’ailleurs, le samedi
elle est fermée.
– C’est quoi Hamasbhir ? questionne Hanina.
– C’est un hypermarché de Jérusalem. À côté, il y a un square où
nous emmenons les enfants jouer le samedi matin, répond Marie-
Catherine.
Mickaël trouve, bien-sûr, l’idée bonne de passer leurs derniers
instants avec les enfants et les Soeurs. Mais qu’en pense son amie ?
Marie-Catherine, voyant que le couple n’a pas saisi l’enjeu pour elle,
de ces incursions dans la partie israélienne de Jérusalem, leur donne
l’explication :
– Vous savez, nous avons pensé qu’un des meilleurs moyens de
travailler à la paix est d’emmener jouer nos enfants avec des enfants
israéliens. Si, quand ils sont petits, ils apprennent à se connaître et à
se parler, comment voulez-vous que plus tard ils s’entretuent ?
Mickaël et Hanina sont bouche bée devant cette idée.
– Moi, je voudrais vivre ça ! s’écrie Hanina. Et toi, Mick ?
– Moi aussi, à tout prix.
– Donc, c’est d’accord ? Vous venez avec nous demain ?
Puis les deux amis passent dans la salle à manger pour prendre
leur petit-déjeuner.
– Donc on fait notre dernière virée à Jérusalem ce matin, et la
rando dans le désert cet après-midi ? demande Hanina.
– Tu te sens en forme pour affronter une telle marche ?
– bien-sûr. Et ce sera où exactement ?
– J’ai décidé de t’emmener marcher dans le lit d’un wadi. On crapahutera
dans un dédale creusé par l’érosion. Tu verras, ce sera
magnifique !
– Et moi, ce matin, je fais mes achats dans les souks.
– Oui, et on en profitera pour prendre ce qu’il faut pour le
pique-nique !
Vers huit heures, Mickaël et Hanina sont dans leur voiture et prennent
la direction du Mont des Oliviers. Ils échangent leurs impressions
sur la soirée de la veille et sur la discussion entre Samuel et Hanina.
Arrivé à Jérusalem, Mickaël gare la voiture aux abords de la Porte
des Lions. Et ils s’engouffrent à l’intérieur des murailles. Hanina
déambule dans les ruelles : elle se fait un stock de CD de musiques
orientales palestiniennes, achète un chameau en peluche pour
Maxime, complète sa vaisselle peinte à la main pour son décor chez
elle. Puis elle passe à de nombreux souvenirs typiques pour tel ou tel
ami, s’attarde devant une échoppe particulière : elle hésite, Mickaël le
remarque et s’approche d’elle.
Hanina regarde fixement un tableau de la mosquée d’Omar. Elle
imagine l’acheter et l’offrir à ses parents. Elle imagine ce tableau
identitaire trôner dans le salon de Sarcelles. Elle imagine… D’un
immense sourire, elle indique du doigt au marchand qu’elle le
prend. Elle regarde Mickaël. Une vague de bonheur la submerge. Elle
tend l’argent au vendeur. Et range ce bien précieux parmi ses achats.
Elle reprend sa marche dans un état rêveur. Et après quelques mètres,
s’arrête pour effacer une larme.
Alors, dans un silence qui les unit, les deux amis rejoignent leur
voiture. Puis Mickaël prend la direction d’El Azzarieh, le dernier bourg
palestinien avant les collines désertiques de Judée.
Hanina sait que son périple touche à sa fin. Quelques heures de
marche au contact de la terre de ses origines, une soirée dans un bon
restaurant. Puis le lendemain matin, en compagnie des Soeurs et des
enfants. Puis ce sera l’adieu.
Hanina n’ose penser à ce moment… Elle se force donc à regarder
le paysage. La voiture traverse maintenant El Azzarieh. Cette ville
palestinienne qui jouxte Jérusalem. À perte de vue, les collines sont
remplies d’habitations à toit plat. La rue principale est aussi l’artère
routière qui descend à Jéricho. Hanina regarde une à une les enseignes
des magasins et des entreprises. El Azzarieh présente tous les
aspects d’une ville contemporaine. Mariant comme à l’accoutumée,
dans la société palestinienne, le moderne et le traditionnel.
– Arrête-toi, dit soudainement Hanina !
Mickaël se range sur le côté. Son amie sort du véhicule et se dirige
vers un vendeur de pain ambulant. Elle lui achète du pain au sésame
et du pain au pavot, ainsi que de grosses boules de pois chiches frites
aux herbes. Le vendeur, un homme âgé, la sert gaiement, visiblement
rempli de joie à l’idée de pouvoir faire goûter ces produits locaux à
cette touriste à l’étrange accent arabe. Après de multiples salutations
pour le vendeur, que celui-ci lui rend, Hanina remonte dans la voiture.
Sitôt installée, elle hume l’odeur caractéristique du blé cuit. Elle
est aux anges. Au fur et à mesure que la ville défile sous ses yeux, elle
commente bruyamment le moindre détail nouveau pour elle.
Soudainement, elle colle son visage à sa vitre et suit quelque chose
du regard :
– Qu’est-ce que tu as vu ? demande Mickaël.
– Eh bien, j’ai vu mes premiers policiers palestiniens ! Ça me fait
quelque chose. C’est la première expression concrète de l’Autorité
Palestinienne que je rencontre. Jusqu’à présent, elle était fantomatique
pour moi.
– Attends…
Mickaël laisse défiler quelques dizaines de mètres, puis se range
à nouveau sur le bas-côté. Il sort de la voiture.
– Tu viens ? dit-il à Hanina.
Elle en sort à son tour et le rejoint. Mickaël se dirige vers une
cabine téléphonique.
– Tu veux téléphoner à qui ?
Mickaël ne répond pas. Il entre dans la cabine.
– Regarde !
Et il montre du doigt une inscription au-dessus de l’appareil.
Hanina lit : « Palestinian Authority ».
Mickaël sort de la cabine et se dirige vers un collecteur d’électricité.
À nouveau le même sigle.
– On est en Palestine ! dit Hanina, heureuse !
Ils remontent dans la voiture et continuent à traverser la ville.
Hanina reprend son observation. Le flux routier est toujours composé
des même véhicules. Des Mercedes d’une autre génération. Des
combi Volkswagen. Des Ford Transporter. Ici, l’individualisme
n’existe pas ou peu. On roule en groupe ou en famille. Et toujours ce
mariage étonnant d’habillements occidental et traditionnel.
De la route, la vie quotidienne s’étale sous ses yeux. Les artisans
travaillent à la vue de tout le monde. Les portes ne sont pas fermées,
il n’y a pas de frontières entre la rue et l’habitat. Les gens se déplacent
et causent ordinairement. Hanina pourrait croire que la ville est
épargnée par l’Intifada, si elle n’en voyait pas les traces sur des maisons
et aux abords des routes. À tout moment, des drapeaux aux couleurs
palestiniennes sont visibles, comme pour affirmer une identité
nationale qui n’arrive pas à naître…
Hanina voit à ce moment, un peu plus loin, une autre jeep de la
police palestinienne. Un petit drapeau flotte sur son toit et les quatre
policiers en tenue semblent discuter avec un groupe de jeunes. En approchant,
Hanina remarque que les jeunes en civil ont tous le visage masqué
par un Keffieh ou une cagoule et qu’ils exhibent des Kalashnikovs.
En passant à leur hauteur, Mickaël se crispe. Il espère que sa voiture
à plaque israélienne aux grands autocollants « Avis » passera…
Hanina pose une main sur le genou de Mickaël :
– Cool, Mick : ce n’est que le Fatah !
La voiture passe sans susciter le moindre intérêt. Tout juste un
policier la suit-il des yeux. Hanina croise le regard de Mickaël et lui
dit de son air espiègle :
– C’est la première expression de la révolte palestinienne que je
rencontre !
– Oui, on a failli la rencontrer de près.
La voiture sort d’El Azzarieh et laisse à sa droite l’immense implantation
israélienne de Ma’alé Adummim et rejoint la grande route très
large qui les fait entrer dans le désert.
Après une quinzaine de kilomètres, Mickaël quitte la route et
prend un chemin caillouteux sur sa gauche. Après avoir roulé sur une
centaine de mètres, il range la voiture. Puis les deux amis se préparent
: Mickaël charge quatre litres d’eau dans son sac et en donne
deux à Hanina. Elle prend les pains, Mickaël les fruits et légumes…
Ils vérifient tout : portable, crème solaire, appareil photo, lunet-
tes de soleil. Au moment de chercher sa casquette, Hanina a un geste
de la main vers sa bouche :
– Mince ma casquette ! Je l’ai laissée chez les Soeurs !
– ça, c’est un vrai problème, répond Mickaël, embarrassé.
Attends : j’ai une idée.
Il va vers la portière avant, et enlève le Keffieh qu’il avait disposé
contre le pare-brise pour la traversée d’El Azzarieh.
– Tiens, mets-le. Ça te protégera même mieux.
Et Hanina, à l’aide du miroir du pare-soleil, se fait du Keffieh,
un turban. Elle sort du siège et se plante devant Mickaël.
– Alors ?
– Parfait. On dirait un bédouin. Enfin, sans les…
Et Mickaël ne peut cacher son regard en direction du jeans moulant
de son amie.
– Oui, sans mes formes, quoi !
Et Mickaël plante son regard au sol, comme pour se faire pardonner
une bêtise.
– Celles-là je ne peux pas les enlever !
Mickaël se mord la langue pour ne rien répondre et rapidement
fait mine de chercher ses clefs.
– Ah, voilà. Elles sont là.
Puis chacun charge son sac à dos puis Mickaël verrouille le véhicule
et range les clefs.
Ils entament la marche vers l’est en suivant une crête. Mickaël
indique alors le tour qu’il a prévu de faire :
– On va rester en crête à peu près une heure, en marchant parallèlement
au wadi 300 mètres plus bas. Puis on trouvera un sentier
qui va nous y faire descendre. Et on va remonter le lit de la rivière
desséchée, pendant deux heures à peu près. Et pour remonter à la
voiture, on empruntera un sentier.
– Tu es sûr de toi ? questionne Hanina.
– Oui, je l’ai déjà fait plusieurs fois.
Les deux amis marchent côte à côte sans mot dire. Au début,
Hanina s’imprègne de l’atmosphère du désert. Elle observe ses chaus-
sures de randonnée qui frottent le sol caillouteux, étudie la géologie
du terrain, tout en marchant. Et le peu de flore qui se résume à des
buissons épineux ! De temps en temps un arbuste qui a réussi à grandir
dans les courbes des wadi semble s’exhiber fièrement. Vers la gauche,
l’horizon est fait de dunes à perte de vue. Hanina a du mal à supposer
pourtant qu’au nord il y ait Naplouse et Jenine.
Au bout d’un quart d’heure de marche, le vent faible qui agrémente
la marche des deux randonneurs tombe. Hanina s’arrête et ouvre son
sac pour en prendre une bouteille d’eau. Elle boit, en propose à Mickaël
qui boit à son tour. Au moment de la ranger, celui-ci dit :
– Laisse, je vais la garder en main. Il faut s’hydrater en permanence.
Je n’ai pas fait attention à l’horaire : on marche à l’heure la
plus chaude du jour.
– C’est vrai que ça tape ! Heureusement, que j’ai mon keffieh. Il
fait combien tu crois ?
– Là, maintenant : 40 ou 42. À l’ombre évidemment !
– Eh oui, évidemment. Donc, on aura 40° dans la vallée en bas.
– Oui.
– Et là on a combien ?
– À la surface de la peau ? Près du double.
– C’est vrai, à voir le mal que j’ai à respirer quand le vent tombe,
ça me fait penser à mes séances de sauna avec des copines.
Subitement, Mickaël a un doute.
– Au fait, quatre heures de marche ça ira ?
– bien-sûr. Je fais quand même deux heures de salle de sport
toutes les semaines et j’ai un minimum de condition physique. Il
suffira de faire des pauses.
– Deux heures de salle de sport toutes les semaines, mais à causer
avec les copines, ou bien…
La réponse tombe comme à l’accoutumée par un coup de coude
dans les reins de Mickaël.
– Tu verras, à la remontée, je vais te scotcher sur place.
Le silence revient. Chacun attend impatiemment l’ombre…
L’heure de marche se déroule sans problème. De temps à autre,
Hanina s’arrête pour contempler le paysage et goûter plus intensément
au désert. La marche est cependant assez pénible, car elle se fait
loin de tout chemin.
Après une heure, Mickaël prend un creux entre deux dunes et ils
tombent sur un sentier muletier qui plonge vers le wadi en contrebas,
et qu’ils descendent au trot ! De temps en temps une pierre roule sous
leurs pieds.
– Ce sont les bédouins qui utilisent ces sentiers ?
– Oui, avec les troupeaux. Pour les faire boire après les pluies.
Pour alléger les puits. Et aussi pour passer d’une vallée à l’autre.
– On rencontrera des bédouins ?
Mickaël fait une moue…
– ça va, j’ai compris !
Mickaël se défend.
– Hanine, si ce sont des bédouins qui ne sont pas sédentarisés,
je veux dire qui vivent selon des coutumes relevant du temps
d’Abraham, ils ne souhaitent pas rencontrer d’Occidentaux.
A son tour Hanina fait une moue !
Ils mettent le pied dans le lit desséché du wadi et vont rapidement
en face chercher un point d’ombre, à l’abri de la falaise qui les
domine de ses 300 mètres de haut.
– Ouf ! On l’a fait ! clame Hanina.
– Oui, bravo à toi ! répond Mickaël.
Et, sans plus attendre, ils se jettent sur le pain et les boules de
pois chiches, puis sur les fruits et légumes. En un quart d’heure il ne
reste plus rien de leurs réserves… Tout est avalé.
Mickaël et Hanina sont face à face, chacun assis sur une pierre,
repus. Mickaël la regarde, l’oeil heureux : le keffieh enroulé autour de
la tête de son amie lui confère un charme extraordinaire. Elle y a
emprisonné ses cheveux qui, d’habitude, débordent légèrement sur
la nuque. Son visage bordé par ce foulard à damier se révèle sous un
tout autre jour.
– Tu as remarqué ?
Mickaël est tiré de ses pensées par la question de Hanina.
– Quoi ?
– Depuis l’avion, c’est la première fois où nous ne sommes pas
occupés à courir, à parler, à visiter : c’est la première fois que l’on a le
temps.
– Oui. On approche de la fin !
– Ne m’en parle pas ! dit Hanina en détournant la tête. Je ne suis
pas prête à partir…
– Tu n’as pas encore trouvé tout ce que tu étais venue chercher ?
Hanina ne répond rien mais regarde à nouveau Mickaël, grave :
– J’ai tout, sauf l’essentiel !
Mickaël s’inquiète :
– Ah bon ?
– On en parlera ce soir, au resto ?
– D’accord ! J’attendrai.
Ils refont leurs sacs et reprennent la marche. Mickaël donne quelques
consignes pratiques à Hanina, principalement en ce qui
concerne les scorpions… Après quelques minutes, les falaises s’élargissent
et les deux marcheurs sortent du lit de la rivière où la marche
sur les cailloux était pénible. Un sentier de randonnée longe le wadi.
Au creux des falaises la végétation devient par moment luxuriante.
Des massifs de roseaux dévoilent les endroits où l’eau stagne en soussol.
Hanina voit lentement la vie revenir dans ce désert. Des piaillements
d’oiseaux sortent des buissons de roseaux. Puis le terrain
devient érosif. Le lit du wadi se transforme en un dédale rocheux où
les deux amis peuvent se glisser à leur guise. Par moment, Mickaël est
contraint à de courtes escalades, puis aide Hanina à monter. Ils vont
d’émerveillement en émerveillement, puis Hanina tend l’oreille.
– De l’eau !
– Oui, on va arriver à un aqueduc, un ouvrage ancien qui transporte
l’eau vers les plantations de Jéricho.
– Mais d’où vient-elle cette eau ?
– D’une source !
– Ici, dans le désert ?
– Oui. Elle sort à quatre ou cinq kilomètres en amont d’ici. Puis
l’eau est irriguée par une canalisation à l’air libre, suspendue à flanc
de paroi. Cette canalisation déverse l’eau en hauteur, cela donne une
magnifique chute d’eau. Et l’eau est récupérée par l’aqueduc. C’est ce
que tu entends. On va y arriver dans cinq minutes.
Effectivement, l’aqueduc est bientôt en vue. Mickaël et Hanina passent
dessous et aussitôt après, une chute d’eau en hauteur sort, comme
par miracle, de la paroi. Encadrée par une explosion de verdure… La
chute d’eau se déverse ensuite négligemment sur la pente rocheuse.
Hanina est en extase devant cette merveille :
– On peut y grimper ?
– bien-sûr. Si tu as le pied montagnard…
Sans attendre, Hanina agrippe les premières roches et commence
son ascension, suivie de Mickaël. Après quelques mètres, les
deux amis ne peuvent plus s’entendre, leur voix est couverte par le
bruit de la cascade.
Après quelques minutes d’escalade, ils arrivent au point de la chute
où un léger replat recueille l’eau qui s’y éclate en mille éclats. L’effort
intense de l’ascension sous le soleil de plomb a transformé Hanina en
bouilloire. Elle s’approche le plus possible de la cascade et en une
minute, les éclats d’eau l’ont entièrement arrosée. Mickaël arrive à son
tour, prend le soin de déposer le sac par prudence pour l’appareil photo
et s’approche pour lui aussi recevoir la fraîcheur de la cascade.
Immédiatement, Hanina le saisit par la main et l’attire vers le coeur de la
cascade. En quelques instants les deux amis ont les vêtements trempés.
– Ton sac ! hurle Mickaël.
– Il n’y a plus que les bouteilles d’eau ! crie-t-elle à son tour.
Puis ils s’extraient du coeur de la cascade et restent en périphérie,
n’arrivant pas à se priver de cette fraîcheur. Hanina est en extase, pleine
de bonheur: « Dire que ce pays peut réserver de si bonnes choses ».
Rarement, elle aura été remplie de bonheur en un si court instant.
Mickaël commence déjà la descente, prudemment suivi de
Hanina. À un moment donné, celle-ci glisse sous l’effet de ses chaussures
mouillées. Par un geste acrobatique, elle se rattrape mais ne peut éviter
de chuter sur le dos. Heureusement, son sac encore garni amorti le
choc lourd. Et elle rejoint sans autre encombre son ami déjà arrivé au
sentier. Elle se retourne encore pour jeter un dernier regard à la cascade.
La marche se fait plus péniblement : les pantalons humides
gênent les mouvements et l’aridité a repris ses droits. Les alentours
sont à nouveau désertiques, majestueusement désertiques ! Hanina
marche constamment le nez en l’air à l’affût de tout ce que la nature
a à lui montrer ici. À tout bout de champ, elle sort l’appareil photo
du sac de Mickaël.
– Dans une demi-heure on sort du wadi et on commence l’ascension
vers la crête, indique Mickaël.
– Ok ! lui répond Hanina.
Effectivement, bientôt, les falaises s’élargissent, laissant place à
un fond de vallée noyé par le soleil. Et, sur la gauche, fendant la
montagne, le sentier qui met un point final à cette magnifique randonnée.
Les deux marcheurs font une ultime pause avant d’attaquer
les 300 mètres de dénivelé qui les séparent de la voiture. Mickaël en
profite pour vider la dernière bouteille d’eau de son sac. Hanina se
remet de la crème à bronzer sur les avant-bras et la nuque, puis elle
remet à nouveau de l’ordre à son keffieh.
Mickaël s’approche du sac de son amie pour en extraire une
bouteille, afin de faire s’hydrater Hanina et de garder la bouteille en
main pour eux deux durant l’ascension. Il ouvre le sac qui est à ses
pieds et immédiatement, il lève la tête vers elle, effrayé : il plonge sa
main dans le sac, et en sort deux bouteille vides, crevées.
Il s’affaisse aussitôt à côté de Hanina.
– Mince. C’est quand je suis tombée, je crois, dit-elle aussitôt.
Mickaël regarde Hanina sans mot dire… L’effroi encore sur le
visage. Elle continue :
– Oui, c’était en revenant de la chute d’eau que je suis tombée
sur le dos. Je n’ai pas dû sentir l’eau couler du sac, j’étais moi-même
trempée. Mais c’est pas grave. On est presque arrivé !
Mickaël ne s’est pas encore détaché de son regard effrayé. Il
garde le silence. Tétanisé.
Brusquement, il se tourne vers Hanina.
– Tu as bu quand pour la dernière fois ?
– Je ne sais plus, une demi-heure. La cascade m’a rafraîchie !
– Ce n’est qu’une illusion.
– Mais je n’ai pas soif, je te dis. Dans trois quarts d’heure au
mieux on est là-haut. Et vingt minutes plus tard chez les Soeurs. N’en
fais pas un monde.
Mickaël daigne juste jeter un regard de biais à Hanina et continue
à réfléchir, grave.
– On reste ici jusqu’à la nuit !
– Ah non. Attendre ici deux heures sans boire, c’est là que je vais
crever.
– Au contraire, ici, on est à l’ombre. On va peut-être souffrir,
mais on fera l’ascension quand il fera frais.
– Mais tu délires : on n’est quand même pas en péril parce qu’il
faut marcher une heure sans eau. Si c’est comme ça, on retourne à la
cascade et on remplit les bouteilles.
– On ne peut pas boire de cette eau : sur cinq km, tous les troupeaux
s’y abreuvent. On n’a pas les tripes habituées. Cette nuit, on va
vivre le martyre si on en boit. Non, le plus sage c’est d’attendre la
nuit. Au mieux, on peut se rafraîchir à la cascade en attendant.
– Oui, et puis cela nous fait une heure de marche en plus et sans
eau. Mais quel péril il y a à monter là-haut ?
– D’abord, l’ascension ne va pas faire une heure, mais une heure
et demie. Sans eau on avancera moins vite. Ensuite, il n’y aura pas le
moindre coin d’ombre pour se reposer. Et, pour terminer, imagine
faire une heure trente de sauna sans boire. Ça te donnera une idée de
ce qui t’attend, en pire.
– Oui, eh bien moi c’est causer pour des « queues de cerises » qui
me donne soif : si on avait foncé tout de suite, on serait déjà à mipente.
File-moi les clefs de la bagnole. Moi je rentre. Je reviens te
chercher à dix heures du soir, ça ira ?
Elle se lève et se plante, la main tendue pour recevoir les clefs.
Mais Mickaël ne bouge pas. Hanina tourne alors les talons et prend
la direction du sentier. Sidéré par cet ultimatum, Mickaël ne bronche
pas. Mais voyant qu’elle s’éloigne de plus en plus, il la rappelle.
– Hanine ! crie-t-il.
Peine perdue ! Celle-ci ne daigne même pas se retourner.
Il hurle alors.
– Hanina !
Sans réponse. Elle ne se retourne toujours pas. Il jette son sac sur
son dos et la rattrape en courant.
Il l’agrippe par le bras.
– Mais c’est pas vrai, tu as un caractère de cochon.
Hanina se tourne vers lui sans desserrer les lèvres ! Mickaël lui touche
le front. Il passe son doigt sur ses lèvres.
– Non mais, tu as fini de me palper ?
– Je regarde si tu es déjà en état de déshydratation, dit Mickaël
passablement énervé.
Hanina se calme en voyant qu’elle est en train d’amener son ami
à son choix.
– Et alors ?
– Ça n’a pas l’air : tu sues bien. Et ta peau n’est pas encore asséchée.
– Donc on y va ?
– Mmouais.
Hanina allait reprendre sa marche quand Mickaël l’arrête à nouveau.
– Donc à partir de maintenant on ne se parle plus : on monte
par paliers. Toutes les dix minutes, on fait une pause… L’essentiel est
de trouver ton propre rythme.
– Oui chef !
– C’est sérieux ! Dès que tu as mal au crâne, tu me le dis. Ah, fais
voir ton pouls.
Mickaël se saisit du poignet de Hanina et y cherche le battement
cardiaque pendant quelques secondes. Puis, après une rapide multiplication,
il annonce :
– 140. Tu n’as plus qu’une marge d’environs 40 pulsations. Tu
ne pourras être dans le rouge durant une heure et demie sans eau par
40° au soleil.
– Et toi ? Écoute, moi je marche aux sensations ! Je me sens bien,
en pleine forme. Donc, je monte !
Elle dépasse son ami et reprend sa marche. Mickaël la voit s’éloigner
et à contre coeur prend sa suite.
Mickaël reste derrière elle. Il tente de suivre son pas durant dix
minutes. « Elle va trop vite. Elle va se cramer. Mais à quoi bon ? Elle
n’en fait de toute façon qu’à sa tête ».
Hanina a le regard vissé sur la crête, et martèle ardemment le sol
de ses chaussures, pas après pas, sans mot dire. Le sol lui renvoie une
chaleur insoutenable, le soleil s’abat sur elle de tous ses rayons. Durant
une heure, Mickaël et Hanina avance péniblement sans mot dire.
Semblant être seuls au monde dans la fournaise que représente cette
pente aride, ils avancent obstinément mètre par mètre, les poumons et
la gorge asséchés par l’air brûlant du désert. Puis Mickaël remarque que
la cadence de son amie baisse: « Enfin, elle a compris ! » Pendant quelques
minutes encore, Hanina met courageusement un pied devant l’autre
et subitement Mickaël remarque que le pas de son amie se fait chancelant…
– Hanina, il faut faire une pause !
Pour toute réponse, elle continue à avancer, chancelante. Mickaël
la double et l’arrête. Effrayé, il voit le visage de son amie d’un rouge
éclatant. Celle-ci tente d’échapper au bras de Mickaël pour reprendre
sa marche mais s’effondre, épuisée.
– Hanine, comment ça va ? crie Mickaël.
Aucune réponse ne lui parvient. Seul un regard vague lui répond.
– Est-ce que tu vois double ? réponds-moi !
Hanina hoche la tête. Mickaël passe un doigt sur le front de sa
compagne et avec effroi, il constate que celui-ci est totalement sec ; ses
lèvres sont boursouflées, son souffle est coupé par des palpitations désordonnées.
Immédiatement, Mickaël passe ses bras sous le corps de
Hanina et entreprend de la porter. Celle-ci, enfin consciente du danger
qui la guette, se laisse faire. Péniblement, Mickaël se relève et arrive à
peine à tenir debout. Il arrive à faire un pas, puis deux. Puis encore un.
Et finalement doit stopper son ascension. Il reprend son souffle, recom-
mence à marcher et gravit ainsi une cinquantaine de mètres. Puis cède
sous un mal de tête terrassant. Sa bouche est totalement desséchée !
De guerre lasse, il doit abandonner ! L’effroi le saisit. Trop tard
pour redescendre. Impossible de continuer à monter. Le soleil en a
encore pour plus d’une heure à brûler cette pente ! Il se jette sur le
portable. Dans le doute on ne sait jamais. Peut être y a-t-il une réception.
Peine perdue ! Mickaël pense alors à la cascade.
Tans pis pour le danger que représente l’eau de la cascade. Mieux
vaut être malade un bon coup mais ne pas prendre le risque d’y rester
! Il se relève alors et commence à redescendre vers la cascade. Il se
retourne encore vers Hanina qui gît au sol, à demi-consciente. Puis
il remonte vers elle, lui enlève son sac à dos, le lui pose comme
repose-tête, la penche sur le côté, défait le keffieh, le double et lui en
couvre toute la tête.
– Hanina, je vais à la cascade ! Je suis de retour dans une heure.
Aucun son ne lui parvient. Mickaël se penche alors sur le sol,
contre le visage de Hanina. Elle est encore consciente. Les yeux répondent