Jeudi 8 février 16 heures
– Au fait, c’est quoi cette soirée que tu as prévu pour demain ?
– J’aurais voulu t’en faire la surprise, mais comme tu risquais de
répondre à l’invitation de Léa demain soir, j’ai été obligée de me dévoiler.
Eh bien oui, demain soir je t’invite au resto pour te remercier pour
cette semaine. Voilà !
– C’est gentil. Je m’en réjouis, dit Mickaël avec un grand sourire.
La voiture descend la route vers Jéricho, laissant Maalé
Adummim sur la droite. La pénombre gagne rapidement le désert.
– On sera un peu à l’avance au rendez-vous, annonce Mickaël.
– Tant mieux, on pourra se détendre !
– Oui, et moi j’en profiterai pour prendre de l’essence.
Dix minutes plus tard, ils arrivent au croisement du rendez-vous!
Mickaël s’engage dans la station essence, et fait le plein, puis rejoint le
bord de route et sort du véhicule pour être visible. Et commence à faire
les cent pas. À vingt mètres, deux véhicules immatriculés en Israël attendent.
Deux hommes sont à bord de chaque voiture. Dans la pénombre,
Mickaël remarque qu’ils sont armés. « Des colons » pense-t-il.
Subitement, il tressaille: « Des colons? » Mais alors, ce ne peut être que…
Pour en avoir le coeur net, il s’avance de quelques mètres. Et le
coeur envahi d’un sentiment de joie, revient vers leur voiture. À pleine
voix il appelle Hanina :
– Rachel ?
Hanina tourne la tête, surprise.
– Rachel, tu viens ?
Hanina sort de la voiture et se dirige vers Mickaël. Il la prend par
la main. À voix basse, elle lui dit :
– Oui, Mohamad, qu’est-ce qu’il y a ?
Immédiatement, Mickaël la stoppe et lui susurre :
– Hanine, Mohamad, c’est tant que tu voudras, mais demain
seulement. Je viens de comprendre que ce sont les voitures qui nous
escorteront. Viens, on va se présenter.
Les deux amis se dirigent d’un pas décidé vers les deux véhicules.
Les quatre occupants regardent ces deux touristes sortir de leur voiture
aux grands autocollants « Avis » et qui se dirigent vers eux. Subitement,
la portière d’une des deux voitures s’ouvre et un long gaillard mince
s’en extrait.
– C’est pas possible. Ça alors : Mickaël.
Mickaël s’avance vers lui.
– Samuel ! s’écrie-t-il.
Et les deux amis remplis de joie se secouent la main énergiquement!
– Mais qu’est-ce que tu fais là ?
– Mais ta femme m’a donné rendez-vous.
Et Mickaël explique la rencontre de l’après-midi avec Léa.
– Viens, je vais te présenter une amie à qui je fais découvrir Israël.
À ce moment Hanina avance et serre la main de Samuel.
– Je te présente Rachel. Rachel, voici Samuel, le mari de Léa.
Puis Samuel se tourne vers ses amis, et leur explique en hébreu la
raison de la rencontre. Les trois visages s’illuminent : les hommes sortent
du véhicule et c’est tout une litanie de «Shalom» qui s’en suit.
Pendant que Mickaël converse à bâtons rompus avec Samuel, les
trois hommes restés à l’écart, surveillent constamment du regard les
alentours. Samuel est barbu, cheveux noirs, avec un visage mince et
effilé. Il est le seul à avoir laissé son pistolet mitrailleur Uzi sur son siège.
Les trois autres hommes ont chacun leurs armes en bandoulière. L’un a
aussi un Uzi, les deux plus jeunes ont des fusils d’assaut. Et les quatre
hommes portent la Kippa. Le plus âgé a les franges de son châle de prière
qui dépassent de la ceinture.
À ce moment, trois voitures quittent la grande route pour entrer dans
le parking de la station d’essence. Et viennent s’arrêter à côté des deux voitures
des colons. Hanina remarque Léa. Dans les voitures, des femmes et
des enfants restent assis. Seule Léa sort et rejoint Mickaël et Samuel. Ils
transmettent les consignes pour le trajet entre le croisement et la colonie.
Mickaël est prévenu que les voitures rouleront à vive allure et qu’il devra
laisser une distance de 50 mètres avec la voiture qui le précède.
Le convoi se forme sans plus attendre. Chaque voiture dispose
d’un talkie-walkie. Mickaël et Hanina n’en ayant pas, ils seront le dernier
véhicule avant celui fermant le convoi. Puis dans un ordre bien
rodé, les six voitures s’engagent sur les petites routes désertiques de la
Judée. Mickaël et Hanina parlent peu. Hanina ne peut s’empêcher d’être
gagnée par l’inquiétude que produisent toutes ces précautions. Elle se
retrouve a avoir les mêmes réflexes que le soldat qui lui plantait son
fusil dans la joue : elle lorgne vers les bas-côtés : « Avoir peur des miens,
quelle absurdité ! » se reprend-elle !
Puis apparaît au détour d’un virage un ensemble de mobil homes
parfaitement alignés, le tout derrière des clôtures grillagées et éclairées.
Plusieurs hommes se tiennent à l’entrée de la colonie. Tous sont armés,
certains portent des gilets pare balle.
Sitôt les voitures entrées dans Goush Olesh, les hommes referment
les lourdes portes grillagées. Samuel se range aux abords d’un mobile
home très fleuri. Léa y est déjà garée et sort les enfants des voitures. Tout
le monde agit avec précipitation, avant que la nuit ne tombe. Selon toute
apparence, personne ne peut profiter tranquillement de la fraîcheur de
la nuit devant les petits jardinets le soir venu.
Mickaël et Hanina ferment leur voiture et suivent Samuel dans leur
intérieur: le mobile home est spacieux et confortable et tout donne l’illusion
de se trouver dans un véritable appartement, hormis une impression
de chaleur accumulée durant la journée. Mickaël et Samuel sont
déjà installés autour de la table et échangent leurs souvenirs. Hanina
observe Mickaël du coin de l’oeil: il semble avoir totalement changé. Tel
un caméléon, il a immédiatement repris la couleur de son ancienne vie:
il abonde dans le sens de Samuel et il semble rempli de compassion
pour la difficulté du quotidien des colons.
Hanina et Léa les rejoignent. Léa porte un plateau chargé de rafraîchissements.
– Alors qu’est-ce que tu es devenu durant tout ce temps où l’on ne
t’a pas vu ? Tu as toujours l’hôtel de tes parents ?
Et Mickaël fait le récit de toutes ces années qui les avaient séparés.
Ainsi Hanina découvre des détails de la vie de son ami qui lui
étaient inconnus. Samuel et lui se ressassent leurs faits « glorieux ».
Par contre Samuel et Léa ne semblaient pas connaître l’ex-femme de
Mickaël. Selon toute vraisemblance, Mickaël et ses amis ne se sont
connus que sur un espace de deux ans. Et visiblement, ils se sont perdus
de vue avant la « conversion » de Mickaël.
Celui-ci est en passe de terminer son récit. Son mariage, sa vie professionnelle,
ses soucis avec son travail qui l’ont écarté du militantisme.
Son divorce, et puis sa rencontre avec Rachel. Une cliente de l’hôtel avec
qui il a tissé des liens affectifs. Et comme elle projetait tôt ou tard de faire
un voyage en Israël, il s’est proposé de lui faire découvrir le pays.
Et inévitablement, l’intérêt se porte sur Hanina.
C’est Samuel qui se dirige vers elle.
– Alors, Rachel, ton impression ?
Hanina est surprise par l’emploi spontané du tutoiement à son
égard par Samuel.
– La terre d’Israël n’est pas une nouveauté pour moi. Dans ma
famille c’est un sujet courant. Depuis l’âge de neuf ans, je rêvais d’y
aller. Mes parents n’ont jamais pu m’y emmener. J’ai donc attendu que
l’occasion se présente. Et j’ai rencontré Mick. Et voilà. Mais sinon, c’est
au-delà de mes espérances. C’est plus fort que je ne pensais.
Hanina remarque que Samuel et Léa sont captivés par elle.
Quasiment en admiration. Hanina découvre qu’ils sont enthousiasmés
de ce que Mickaël et elle représentent à leurs yeux. Inévitablement, elle
est prise pour une Juive au moins pieuse pour avoir tenu dès l’enfance
à faire un voyage initiatique en Israël.
Léa prend la parole :
– C’est extraordinaire que votre rencontre a eu comme base l’amour
d’Israël. Cela nous fait beaucoup de bien. Mais Rachel, parle-nous plus
de toi.
– Eh bien, j’ai grandi à Sarcelles, j’ai quatre frères. Par contre,
actuellement je vis à Paris, dans le troisième, où je suis officier de police.
Et en ce moment je suis célibataire, mais j’ai un petit garçon de huit ans.
Les propos de Hanina particulièrement sobres ne poussent pas
ses hôtes à la questionner plus profondément. Seul Samuel cherche à
traiter une question :
– Et tu vas à la synagogue ?
– Non, je ne suis pas pratiquante.
Hanina enchaîne à son tour :
– Et donc vous, vous habitiez en Alsace, et vous êtes venus vous
installer en Judée. Mais qu’est-ce qui vous a décidé ?
C’est Samuel qui répond :
– Nous avons toujours su que nous ferions notre Alyah un jour.
Mais on le retardait. Chaque année, quelque chose s’y opposait. Je
crois que l’on attendait que toutes les conditions soient réunies. Et
puis, la situation d’Israël nous rendait malades. De France, nous subissions
cela, impuissants. Quand nous avons vu Rabin reconnaître
l’OLP, retirer l’armée des villes arabes et armer les Palestiniens, nous
avons compris que notre place n’était plus en France. Et quand
Nétanyahou est arrivé au pouvoir, on s’est dit : « C’est le moment ». On
a trouvé cet appart que vendaient des Juifs américains. Et voilà.
– Mais vous ressentez quoi à habiter ici, dans le désert. Vous venez
de Strasbourg ! Vous meniez une vie cosmopolite et maintenant vous
êtes dans l’endroit le plus aride d’Israël !
– Oui, mais ici est notre place ! Nous sommes les gardiens d’Israël.
Les Juifs ne doivent pas reculer. Nous ne pouvons pas trahir nos pères,
ni trahir Dieu. Le monde arabe veut notre mort. Seule la persévérance
nous sauvera. En nous installant ici, nous aidons Israël à continuer
d’exister. De plus, on obéit par la même aussi à la Thora.
– La Thora ?
– Oui, la Loi. La bénédiction de Dieu ne peut se faire que si le
peuple juif habite sa terre. Israël a trois héritages : d’être un peuple,
d’avoir une Loi et d’avoir une terre. Si nous abandonnons la terre,
nous abandonnons la bénédiction de Dieu. Habiter toute la terre
d’Israël est un commandement. Donc, tu peux comprendre ce que
nous ressentons quand le gouvernement d’Israël cède notre terre aux
Arabes et nous contraint par des moyens militaires de quitter nos
habitations. Alors que le devoir de l’armée serait de nous protéger.
Donc, les gouvernements qui cèdent la terre aux Arabes, sont des gouvernements
corrompus. Ils portent une immense responsabilité…
Hanina regarde Samuel. En quelques secondes cet homme est
devenu exalté. Certes une joie, un plaisir de vivre se lit sur son visage,
il ne paraît pas menaçant mais, immanquablement, ce visage traduit
un fanatisme. Samuel remarque qu’il est en train d’être sondé. Il
remarque aussi que la jeune femme n’est pas acquise de fait à la cause
des colons. D’emblée Samuel classe « Rachel » parmi les Juifs assimilés
aux valeurs de leur pays d’accueil. Immédiatement, il se fait un
devoir de mettre à profit le séjour de cette jeune femme en Israël pour
lui apporter la véritable essence du judaïsme selon lui :
– Ah, Rachel, je sais qu’en diaspora on voit les choses différemment.
Là-bas, vous êtes sous l’influence des médias, qui sont favorables aux
Arabes. Je comprends. La vraie réalité est ici! Ce qui se passe ici est l’essentiel
du problème. Tu sais que, nous autres Juifs, n’avons pas beaucoup
de choix! C’est le triomphe ou la défaite. Avec les Arabes, on ne
peut pas se permettre de demi-mesures comme le croyaient Rabin ou
encore Barak. Et cela, le peuple l’a enfin compris… Avec Sharon, Israël
cessera de reculer et de concéder et rentrera à nouveau dans son héritage.
Tu sais, Rachel, le Coran ne mentionne Israël que comme une province.
L’État d’Israël ne peut exister selon eux. C’est notre existence à nous qui
est en jeu. Or, le peuple juif doit avoir son indépendance. Sa terre!
Samuel regarde Hanina. Il tente de juger de l’impact de son discours
sur la jeune « Juive ».
Hanina est rêveuse. Elle a le regard évasif. Trois paires d’yeux la
regardent.
À ce moment, Hanina fait le point en elle :
– Samuel, quel est le fondement de ta spiritualité juive ?
– La persévérance. D’abord, dans l’obéissance à la Thora. Et ensuite
dans le courage face à nos ennemis.
– Et la foi alors ?
– Oui, la foi en la Thora. La foi dans les commandements de
Dieu. Nous sommes ici par la foi.
– Non, je veux dire la foi en Dieu lui-même.
– Mais Dieu est la Thora ! Si tu as foi en la Thora, tu as foi en Dieu.
– Je pense à la foi en la personne de Dieu. Le regard que j’ai sur les
colons, c’est que vous avez foi en vous. Foi en vos armes. En votre force.
– Mais sans la force, pas de vie! Dieu nous donne des armes pour
que nous nous défendions. Je te l’ai dit, Rachel. En diaspora, on voit les
choses autrement. On les voit d’une façon idéologique. Ici, nous avons
des morts. En novembre, une famille a été attaquée par des Arabes. Ils
ont perdu leur bébé! Une pierre a brisé la vitre, et a touché leur enfant.
Le père est sorti, avec son arme et il a tiré en l’air. S’il avait voulu, il
aurait pu abattre, dans sa vengeance, tous les gamins qui entouraient la
voiture. Rachel, ce que j’essaye de te dire, que c’est que les Juifs du
monde entier ont maintenant la paix. L’antisémitisme n’a plus le même
pouvoir depuis que l’État d’Israël existe. Donc, nous nous sommes ici,
sur la ligne de front. Nous continuons à faire vivre Israël. Si nous reculons,
si nous cédons du terrain, ce n’est plus une étoile bleue sur un drapeau
que nous aurons, mais une étoile jaune sur notre veste.
– Tu es sûr ?
– Rachel, nous ne pouvons nous permettre d’être naïfs. Pourquoi
des écoles juives brûlent-elles en France ? Pourquoi des rabbins se
font-ils agresser en pleine rue ?
– Je ne sais pas ! concède Hanina.
– Nous sommes la seule religion de l’Antiquité à avoir survécu
jusqu’à aujourd’hui. Toutes les religions et les civilisations du temps de
Moïse se sont éteintes. Le peuple de Dieu, lui, demeure toujours. Et
aujourd’hui, nous vivons des temps messianiques. C’est cela, le vrai
combat. Le combat des Arabes n’est pas d’avoir un État : les Arabes n’en
seront pas plus heureux; le combat des Arabes est de nous dessaisir de
Jérusalem!
– Tu vois, Samuel, je partage effectivement ton analyse sur le péril
qui pèse sur le judaïsme. Et je me dis, pourquoi pas, oui pourquoi pas
que votre place ici ait un sens. Au regard des Arabes, vous leur volez leurs
terres, et ils vous combattent. Vous, vous pensez que vous devez être ici
pour l’accomplissement de la religion juive. Moi, je pense beaucoup à
Dieu. Je me mets à sa place. J’essaye d’imaginer comment il voit les choses
du haut du ciel. Peut-être que cela ne se fait pas, que c’est hérétique
pour certains, mais il n’y a que comme cela que je peux comprendre.
Parce que si j’écoute les hommes, je n’arriverai à rien. Je devrais obligatoirement
me mettre d’un côté ou de l’autre, or, moi je pense que Dieu
aime tous les hommes! Les Juifs comme les Arabes. Je pense que ses larmes
sont les mêmes lorsqu’un bébé juif meurt écrasé sous une pierre
que lorsqu’un bébé arabe meurt écrasé sous les décombres de sa maison
bombardée. Les hommes se battent parce que c’est dans leur nature. Ils
aiment ça! Ils ne se sentent vivre que lorsqu’ils se battent. C’est ça, le vrai
problème. Peut-être qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Mais j’en
doute. Toi, tu es heureux maintenant parce que Sharon vient d’arriver au
pouvoir et qu’il va, selon toi, faire la guerre aux Arabes. Mais s’il faisait
la paix? Que deviendrais-tu? Tu serais malheureux!
– Non, je ne suis pas opposé à la paix. Tu ne crois pas que je préfèrerais
vivre ici sans avoir constamment peur pour les miens? Est-ce amusant
de vivre retranché? Seulement, les paix que nous proposent les
Arabes sont de fausses paix.
Hanina garde le silence quelques instants et réfléchit à la manière
de sortir de la logique de Samuel.
– Samuel, as-tu déjà pris le temps de considérer l’immense catastrophe
que représente pour les Palestiniens, la façon dont les Juifs ont
agrandi leur État en Palestine ?
L’audace de Hanina coupe le souffle à Samuel. Il doit faire face à
la tentation de la considérer comme une traîtresse.
Hanina utilise son avantage et continue, sans mansuétude :
– Je pense que tu as raison, Samuel, quand tu dis qu’en France
nous sommes sous l’influence des médias. Et tu as raison quand tu dis
qu’en France, nous pouvons nous permettre d’idéaliser la situation
parce que nous ne la vivons pas! Mais je suis convaincue d’une chose:
le sionisme n’a une raison d’exister qu’à la condition qu’il intègre, quel
qu’en soit le prix, le véritable fondement des valeurs juives universelles !
– Le sionisme est la valeur suprême du judaïsme !
– Non, c’est le respect de l’humanité de ton prochain. Israël s’est
créé sur des réflexes qui ne portaient pas les notions de respect de l’intégrité
d’autrui. Si, aujourd’hui, Israël a tous ces problèmes, c’est parce que
vous ne vous êtes pas limités à ce que Dieu et les nations vous ont
donné. Certainement, je reconnais que le judaïsme a le droit d’être présent
à Jérusalem. Mais pour le reste? Un peuple a été brisé uniquement
parce qu’Israël avait comme vision religieuse l’occupation de la terre qui
avait été attribuée à leurs voisins?
Hanina se tait. Samuel ne dit rien non plus… Il regarde fixement
Hanina. Il la prend pour une Juive de gauche…
En d’autres lieux, l’entretien se serait arrêté à ce stade, mais cette
jeune femme est avec Mickaël. Et à ce moment, Samuel pense à son
ami. Connaissait-il la position de « Rachel » ? Où se situe-t-il ? Il tourne
son regard vers lui. De toute évidence, il n’est pas surpris : il reste pensif,
le regard dans le vague.
Hanina a remarqué que Samuel a perdu le regard passionné qu’il
avait auparavant. Il n’est plus dans une position d’écoute. Quelque chose
s’est brisé! Un sentiment lui vient alors. Mais comment le faire partager?
Hanina regarde Léa. Elle semble réfléchir à la répartie de « Rachel ».
– Qu’est-ce que tu en penses de tout ça ? demande à ce moment
Mickaël à Samuel.
– Je reconnais que Rachel ne peut avoir entièrement tort. Tu te doutes
bien que nous connaissons ces idées, que nous appelons les «idées
progressistes ». Mais ces idées, le judaïsme les avait quand il était en
Europe. On voit bien où elles nous ont menés.
Hanina bondit sur l’occasion qui se présente pour partager sa nouvelle
idée.
Elle parle à nouveau avec toute la flamme de son coeur :
– Oui, quand l’identité juive était principalement de gauche en
Europe, le fascisme s’est attaqué à lui. Or, en arrivant ici, vous avez eu des
réflexes opposés. Et vous avez encore des ennemis! Combien de fois les
colons n’ont-ils pas regretté l’absence d’idéologie dans les décisions des
hommes politiques de ces derniers temps. De Rabin et de Barak principalement.
Vous leur reprochez d’être pragmatiques et d’abandonner la
vision idéologique du Grand Israël. Alors que vous, vous êtes là, forts
d’un point de vue idéologique. Votre présence ici vient de la lecture, de
Votre lecture de la Thora! Mais pourquoi alors, une fois ici, abandonnez-
vous l’idéologie pour devenir à votre tour des pragmatiques, des
radicaux? Vous devriez continuer à puiser dans les raisons qui vous ont
fait faire cette démarche! Allez au fond. Pourquoi Dieu faisait-il le reproche
aux contemporains du prophète Michée de construire Sion avec du
sang et ne vous le ferait-il pas à vous aujourd’hui? Les hommes qui commettaient
ces violences que Dieu leur reprochait, comment ont-ils réagi
face à Michée? Tu sais certainement que les hommes à qui Michée a fait
le reproche de leur violence n’ont pas changé. Pourtant, ils le reconnaissent
comme prophète. À quoi est-ce utile que Dieu nous envoie des prophètes,
si nous ne les écoutons pas?
Samuel a l’air surpris.
– Comment sais-tu que ces hommes n’ont pas écouté le prophète?
– À ma visite sur le Mont du Temple: il n’y a plus de Temple et
l’Esplanade est une hauteur bordée de forêts. C’était le malheur qui
allait arriver en conséquence des injustices que commettait le peuple de
Dieu de ces temps-là. Or, Israël a commis des injustices graves. Et les
conséquences sont celles que vous vivez aujourd’hui.
Mickaël regarde Hanina, bouche bée. « Elle apprend vite » se dit-il.
Hanina continue, sans laisser Samuel reprendre ses esprits :
– Pourquoi ne fraternisez-vous pas avec la population palestinienne
?
À ce moment, Samuel a un sursaut :
– La population palestinienne ? Elle a applaudi, quand les deux
soldats égarés à Ramallah ont été lynchés.
Immédiatement, Hanina revoit les images télévisées de ce lynchage.
Elles firent le tour du monde. Elle se rappelle qu’à ce moment-là, elle n’y
voyait qu’une une simple conséquence de la guérilla opposant Israéliens
et Palestiniens. À ce moment précis, son coeur saigne à revoir ces images.
Sans plus réfléchir, elle repense à Ramallah et dit:
– J’ai une amie à Ramallah qui n’a pas applaudi.
La réponse fut immédiate :
– Tu as une amie à Ramallah ?
Samuel s’est redressé instantanément.
– Tu es de « Shalom Archav* » ? demande-t-il alors.
(*Mouvement pacifiste israélien.)
– Non.
Samuel regarde fixement Hanina, essayant de comprendre ce que
signifie cette allusion à Ramallah. Il se tourne alors vers Mickaël. À ce
moment-là, lui et Hanina échangent un regard où l’un demande à
l’autre « Qu’est-ce qu’on fait ? » Mickaël comprend que les carottes sont
cuites. Et il comprend que c’est à lui de crever l’abcès. Son coeur bat à
tout rompre dans sa poitrine.
– Samuel, je ne t’ai pas dit que Rachel et moi, nous avons un petit
jeu. Pour s’amuser, je l’appelle Rachel, et elle m’appelle Mohamad.
Le silence se fait à nouveau… Samuel et Léa changent immédiatement
d’attitude : comprenant subitement que quelque chose les
dépasse. C’est Léa qui prend le risque de comprendre :
– Donc, Rachel n’est pas son vrai prénom ? dit-elle en regardant
Mickaël.
Celui-ci ne répond rien. C’est Hanina qui reprend la parole.
– Je m’appelle Hanina. Mes parents sont nés en Galilée.
Immédiatement, Léa se lève de la table, choquée d’avoir été
jouée, et rejoint ses enfants, le souffle coupé par la colère.
Les pensées de Samuel se bousculent dans sa tête. Il ne peut prendre
la moindre décision, ni prononcer le moindre mot. Tout juste s’empêchet-
il une réaction vive. Mickaël est saisi d’effroi devant cette situation.
Hanina a le regard fixé sur Samuel. Elle n’a pas peur pour elle. Tant
pis s’ils sont chassés. Qu’importe. Mais quel désastre si cette rencontre
finissait en eau de boudin. Subitement, une inspiration lui vient. Elle
prie au fond d’elle : « Dieu mon Père, peux-tu aider Samuel? »
La réponse se fit immédiatement. « L’aimes-tu ? » « Oui, c’est mon
frère, et je l’aime ! » Ce disant, Hanina reçoit une décharge d’affection
pour cet homme perdu dans ses émotions et une immense commisération
entre en elle.
À ce moment, Samuel se tourne vers Hanina, croise son regard et,
stupéfait, y voit une authentique fraternité. Aussitôt, il se rassoit. Il
regarde Hanina. Celle-ci remarque une chose qui l’étonne : Samuel lui
paraît plus prompt au dialogue consensuel que Léa.
Le seul bruit que l’on entende est celui des babillements des
enfants qui jouent au sol dans leur coin, sur un tapis de jeux.
Samuel a mis à profit les quelques instants de silence qui viennent
de s’écouler pour se faire à la situation dans laquelle il vient d’être
plongé. Et surtout se faire à l’idée que cette situation puisse dégager
quelque chose de positif. Surpris par lui-même, il entame le dialogue
avec une Palestinienne. Mais fort du fait que c’est elle-même qui a créé
cette situation, il le fait sans prendre de gants.
– En Galilée ? Mais ils sont donc Israéliens comme moi.
– Non, ils ne sont pas Israéliens. Mon père et ma mère, enfants, ont
dû fuir la Galilée, et ont grandi à vingt kilomètres d’ici, dans la plaine
de Jéricho.
Pour lever toute ambiguïté, en quelques phrases, elle donne alors
rapidement le contenu de leur histoire. Léa est toujours de marbre,
Samuel semble tiraillé.
Il prend la parole :
– L’abandon par les Arabes de leurs villages ne peut être imputé à
Israël. C’était leur choix propre. Leur malheur vient du fait que leurs responsables
avaient refusé le vote de l’ONU d’un État Palestinien en
1948. Les dirigeants du monde arabe étaient convaincus de nous rayer
de la carte dès le lendemain de notre indépendance. Malheureusement
pour eux, ils n’ont pas gagné cette guerre. Et au lieu de vivre dans un
État que l’ONU leur avait proposé, les Palestiniens devinrent des réfu-
giés. Et ensuite, le monde arabe, qui leur avait fait mille promesses, les
laissa tomber!
– Donc tu ne reconnais pas les massacres de villageois arabes, les
intimidations armées, les déplacements forcés, les annexions de terres ?
– Tu sais bien que nos soldats étaient attaqués ! Quant aux
annexions, nous étions obligés de modifier nos frontières pour assurer
notre sécurité. Israël avait été attaqué par cinq pays.
Hanina remarque alors que Samuel est revenu sur un terrain où
il doit exceller. Certes, elle était de taille à se battre sur ce terrain,
mais pourquoi toujours se battre ?
Hanina veut donner au reste de la soirée une autre dimension.
– Samuel, je sais ce que représente pour vous Israël. Je sais ce qui
vous attache à la terre où mes parents sont nés. Et vous attendez que
nous, Palestiniens, acceptions ce fait. Nous ne le pouvons pas. C’est
impossible. C’est impossible, tant qu’il n’y aura pas une prise de
conscience nationale et d’aveu de la part de responsabilité qui est celle
d’Israël dans le malheur du peuple palestinien. Je sais qu’il n’y a pas de
commune mesure entre la Shoah et la Nakbah. Le seul point commun
est que ce sont deux drames qui font partie pour chacun de l’identité
de nos deux peuples.
Hanina coupe à cet instant Samuel qui se préparait à réagir.
– Je sais que le sujet de la Shoah est hypersensible. Parce que c’est
hyperdouloureux. Mais pour nous, est-ce que vous acceptez qu’il y a une
immense souffrance dans notre identité, notre histoire? Comprenez-vous
que la création d’Israël a été, de fait, catastrophique pour les Palestiniens?
– Je te l’ai dit…
– Oui, tu me l’as dit. Vous rejetez toute la responsabilité sur nous
et sur le monde arabe.
Samuel coupe court par une question qui le brûle :
– Au fait, comment tu te situes par rapport à Israël ?
– Quand j’étais adolescente, je me situais sur le plan du retrait complet
de tous les Juifs du Proche-Orient. J’étais pour une restitution de ce
qui nous avait été volé. En clair, j’étais pour la restitution du bonheur.
Ensuite, j’ai été dans le vague de nombreuses années, en proie à une
haine viscérale contre ce drapeau blanc à bandes bleues avec une étoile
au milieu. Ce drapeau représentait le système militaire et policier qui
opprimait le peuple de mes origines. J’essayais de faire avec mes sentiments
négatifs à l’encontre d’Israël. Et les années passèrent. En devenant
adulte, je finis par admettre en moi-même que les Juifs étaient au
Proche-Orient pour ne plus en repartir. Tu vois, Samuel, je ne pouvais à
l’époque prononcer « en Israël », tout comme vous les colons vous ne
pouvez prononcer « en Palestine ». Et puis, le temps passant, je sentis un
besoin irrépressible de faire un pèlerinage sur la terre où mes parents ont
grandi. J’avais peur de ce voyage pour deux raisons: d’abord, je savais
qu’il me faudrait passer par Israël pour aboutir en Palestine. Car même
en passant par la Jordanie, il faut encore montrer «patte blanche» aux
Israéliens avant de pouvoir enfin poser le pied en Palestine. Or cette
démarche m’était impossible vu ma haine! Deuxièmement, je savais au
fond de moi-même, que ce pèlerinage allait très probablement me bouleverser.
Effectivement, ma philosophie de vie, me fait croire à la transformation.
On ne peut rester statique toute sa vie dans ses pensées, on
se modifie inévitablement. Or, je supposais que ce pèlerinage allait me
contraindre à régler une fois pour toute mon antagonisme envers les
Israéliens, mais sans savoir de quelle manière. Et c’est en rencontrant
Mickaël dans son hôtel que je compris que ce bonhomme était le seul à
pouvoir m’accompagner dans mon pèlerinage. Et nous sommes là parce
que nous avons croisé ton épouse à la poste où je venais d’acheter des
timbres israéliens pour mon petit garçon. Si je n’avais pas réglé mon problème
envers les Israéliens, je n’aurais pas été à la poste! Et je ne vous
aurais pas rencontrés. Et je ne serais pas là, à ce moment. Or, je suis très
heureuse de vous avoir rencontré, toi et Léa.
Le discours de Hanina enlève à Samuel toute volonté de continuer
à débattre: il regarde cet être, cette personne, la première face à laquelle
il ne cherche plus à avoir raison. Elle vient de le convertir à une idée: se
transformer! Pour l’instant, il n’avait accepté d’être enseigné que par les
rabbins qui professaient l’idéologie du Grand Israël. Et malgré lui, une
Palestinienne vient de le convaincre d’une dimension qui, en ce
moment, lui apparaît comme l’élément indispensable qui manque à sa
vie: la notion de transformation!
Pendant tout ce temps, Léa est restée de dos à surveiller le repas
du plus grand, et à donner à manger au plus petit. Rien ne lui avait
échappé. Sitôt la dernière cuillerée avalée par Yossi, Léa se lève, sort
quatre assiettes du buffet et met la table.
– Au fait, vous mangez là, n’est-ce pas ? dit-elle !