Jeudi 8 février 13 heures
Mickaël et Hanina se dirigent dans la direction opposée, vers le
quartier musulman. Avant de passer le point de contrôle de sortie de
l’Esplanade du Mur, ils s’assoient sur un muret, et se reposent, en
silence, les jambes coupées par la fatigue et par l’émotion. Ils se
regardent sans rien dire, chacun analysant l’autre.
Tout à côté d’eux, un sous-officier passe un groupe de dix soldats
en revue. Il contrôle minutieusement l’équipement de chacun de ses
hommes. Une fille fait partie du groupe. Elle a de longs cheveux noirs.
Son harnachement, qu’elle a à ses pieds, consiste en un ensemble de
secours compacté entre un brancard replié. Seul son fusil d’assaut pend
à son cou. Dans son désoeuvrement, son arme lui sert de repose-bras.
Les hommes s’ennuient et cherchent de l’ombre autant qu’ils peuvent.
De temps en temps, l’un ou l’autre se désaltère. Très peu parlent.
Hanina a envie de quitter ce lieu, à présent dénaturé par cette
ambiance déprimante.
– J’ai faim, toi pas ?
– Maintenant, si.
– Ok. Les prochains falafels, c’est où ?
– Des vrais ?
– bien-sûr.
– Allez, je t’emmène…
Sitôt passé le contrôle israélien, les deux amis sont replongés
dans les souks. Ceux-là sont un peu moins fréquentés et les ruelles
bondées du matin autorisent maintenant la flânerie. Mickaël et
Hanina déambulent lentement. « Enfin, je peux en profiter ! » se ditelle.
Et ainsi, elle avance, s’arrête, rentre dans une boutique. Échange
quelques mots avec les commerçants. En ressort.
Mickaël tente vainement de ne pas se sentir trop préoccupé par
Hanina. Lui-même a déjà vécu tellement d’accrocs dans les souks qu’il
a du mal à ne pas reporter ses craintes sur son amie. Étrangement,
celle-ci passe bien dans ce microcosme qui, lui, l’effraye par moments.
Elle ? Elle virevolte. Elle semble dans son milieu. Elle n’a pas peur.
Mickaël se repasse tout le contenu de leur « dispute » du matin.
Et il tente d’entrer dans les réalités de ce que Hanina a relevé dans
son fonctionnement. Il essaye de changer, de relâcher sa peur. Il
regarde chaque commerçant, chaque passant avec un regard différent.
Lentement sa peur s’estompe, il s’approche même d’une boutique.
Et prend quelque chose en main. Il sourit au commerçant qui
s’approche. Il le regarde avec joie.
« Ça marche ! » se dit-il. Lentement il commence à se sentir
comme Hanina: dans son élément ! Conscient d’un changement,
d’une modification en lui, il sent aussi du coup Hanina devenir plus
proche de lui. Il devient comme elle ! Et comme elle, il passe bien
dans ces souks. Tous les accrocs qu’il a eus ne venaient-ils pas des a
priori, des divergences culturelles, qui forcément devenaient visibles
à ces moments ? Faut-il obligatoirement avoir du sang arabe pour se
sentir bien dans un souk ? N’est-ce pas plutôt une question d’attitude
? Une question de délivrance même ?
Être délivré de ses peurs et de ses murailles intérieures. Et avoir
la foi, la confiance.
Subitement, Hanina est libérée de son attirance pour les boutiques
et se met à marcher comme attirée par quelque chose.
– Là, ça vient de là.
– Mais quoi ?
– Tu ne sens pas ? Falafels !
Elle continue à marcher précipitamment, prend un angle et
tombe sur un marchand de falafels. Folle de joie, elle se plante
devant le vendeur et clame tout ce que celui-ci doit mettre dans le
« Houbez. » {Le pain rond oriental.}
– Arrête, il ne pourra jamais mettre tout ça dans un seul pain, lui
souffle Mickaël.
– Tant pis, je prendrai le reste dans les mains.
Mickaël lève les yeux au ciel, comme impuissant devant le caractère
têtu de son amie. Puis passe commande à son tour. Et bientôt les
amis reprennent leur marche en dégustant leur précieux repas. Plus
loin Hanina, en proie à la gourmandise, continue à goûter à tout ce
que les souks continuent de lui proposer. Plus loin, elle goûte à des
Shishlek {Brochettes d’agneau.} Puis elle passe aux pâtisseries et ne
cale qu’après la troisième.
– Bon, maintenant : café !
– Quoi ? s’exclame Mickaël.
– Comment ça « quoi » ? On n’est pas loin de la ruelle juste avant
le Saint-Sépulcre. On y avait croisé un café.
– Oui, d’accord. Mais c’est pas possible.
– Et pourquoi ?
– Mais enfin. Ce ne sont que les… Enfin que les hommes qui…
Hanina s’arrête, les mains sur les hanches :
– Répète ?
Pour toute réponse, Mickaël montre du bras une ruelle…
– Eh bien, c’est à droite.
Et Hanina lui emboîte le pas. Ils arrivent ainsi au café qu’ils
avaient vu le matin même. Mickaël se fraye un passage entre les
hommes penchés sur leur tabouret et concentrés sur leurs jeux de
dés, pour arriver au minuscule intérieur, qui, lui, était vide de tout
occupant. Hanina le suit. Le tenancier les salue en anglais. Hanina
lui rend sa salutation dans cette même langue. Mickaël exprime un
soulagement qui n’échappe pas à Hanina.
– Cool, Mick. On est à Jérusalem. Pas à Khartoum.
Les deux amis s’installent sur des tabourets, devant une table en
fer. Au mur, un tableau de la mosquée d’Omar et des petits portraits,
bordés d’un ruban noir. Au plafond, un ventilateur qui tourne,
comme la vie qui continue, malgré le poids des drames. Hanina
s’emplit de l’atmosphère et aussi des odeurs, des odeurs incroyables,
des odeurs que l’on ne peut trouver dans une ville trop bien « rangée
». Hanina regarde les consommateurs. Eux-mêmes sont les seuls
jeunes, et elle est la seule femme… De temps en temps, les hommes
attablés lancent un regard curieux vers le couple de touristes.
Le cafetier revient vers eux. Et Hanina se lance avant que Mickaël
ai pu réagir :
– « Tnen kahwa. » {Deux cafés.}
– « Ayywah. » {Oui.}
Et naturellement, l’homme s’en va.
Hanina s’accoude à la table et regarde Mickaël, amusée. Puis elle
se tourne vers le tabouret sur lequel il est assis et avec une main,
pousse la jambe de Mickaël.
– Fais voir, tu es assis sur quoi ?
– Comment ça ?
– À voir ta tête, je croyais que tu avais des braises sous les fesses.
– C’est pas marrant ! J’ai peur !
– Oui, je vois ! Tu es prudent quand il ne faut pas. Et quand il
faudrait l’être, tu ne l’es pas !
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Mick, ici, il n’y a pas de barbus en longues robes qui vont venir
avec des Kalashnikov nous plomber parce que l’on prend un café
dans un souk. Par contre, tu vas te frotter à des frontières interdites,
et balader des soldats dans le noir. Tu comprends ? Vous les Juifs,
vous êtes vraiment trop prudents. Alors, maintenant, tu te mets dans
la peau d’un Arabe tu prends un café avec moi, et tu es détendu. Ok ?
À ce moment, le tenancier revient et pose les cafés. Mickaël délivre
alors un sonore « shoukran ! » {Merci !}
– « Haffouane » {Je vous en prie} répond l’homme.
Hanina s’approche alors de Mickaël.
– Mick ?
– Oui ?
– J’t’adore.
Ils restent encore attablés une dizaine de minutes, le temps de
reposer pieds et jambes. Puis la voix enjouée de Hanina rompt le
silence reposant :
– Et maintenant, on va où ?
– Je te fais visiter l’extérieur des murailles !
– C’est une bonne idée !
Ils reprennent donc leur marche et Mickaël emmène Hanina en
direction de la Porte de Jaffa. Arrivée près de la sortie du souk,
Hanina s’exclame :
– Mais on était là de nuit, quand tu as déposé le soldat !
– Oui.
Puis Hanina arrive au sommet des marches, sort du souk et
tombe nez à nez avec la Porte de Jaffa, qu’elle découvre maintenant
de jour.
– Et ici, c’est quel quartier ?
– On est juste à la limite du quartier chrétien et du quartier
arménien. Et sitôt que tu sors de la Porte de Jaffa, tu as devant toi la
partie occidentale de Jérusalem.
Mickaël et Hanina passent la Porte de Jaffa. Et tournent à droite,
en direction de la Nouvelle Ville. Et ce faisant, ils déambulent paisiblement
au pied des murailles. Ici, point de vie tumultueuse. Seuls
de jolis gazons, où sont plantés en bon ordre des palmiers qui chatouillent
les créneaux des remparts. Et à gauche, une autoroute qui
dirige par la rue Yafo le flux routier vers la Nouvelle Ville.
Effectivement, devant elle, à l’angle nord ouest de la Vieille Ville, naît
une cité à l’architecture occidentale.
– C’est de là que l’on est arrivé de nuit, dimanche soir, n’est-ce
pas ?
– Exact ! confirme Mickaël.
Mickaël et Hanina traversent la large route qui sépare en quelques
mètres la Nouvelle Ville de l’ancienne. À nouveau, comme
dimanche soir, Hanina a le sentiment de quitter un monde pour
entrer dans un autre. Sitôt posé le pied sur le trottoir et fait quelques
pas, elle découvre une rue qui lui donne l’impression d’être à
Toulouse ou à Paris. Ou à Nantes. À quelques détails près, bien-sûr.
Des autobus modernes, des taxis, des voitures récentes, japonaises
principalement. Des immeubles contemporains. Du mobilier urbain
que l’on pourrait retrouver à Paris. Un immense immeuble : la Poste
Centrale. À côté une banque gigantesque. Des librairies. Des pâtisseries
européennes. Des gens habillés comme elle et comme Mickaël.
Quelque fois, elle croise un religieux tout de noir habillé.
« Pas de doute, je suis en Israël ! » pense-t-elle. Et après avoir fait
quelques centaines de mètres, elle se demande, maintenant qu’elle a
pris l’atmosphère de la cité moderne, ce que cette visite peut encore lui
apporter. Mickaël continue d’avancer. Elle fait de même. Des feux tricolores,
un trafic bruyant. Çà et là, de hautes tours émergent. Une
population qui paraît plutôt stressée que nonchalante. Évidemment.
Le rythme européen n’est pas à la contemplation. Par principe, elle
s’attarde un peu aux boutiques. Sans grande conviction. Tout cela est
bien habituel. Elle porte alors un peu d’attention à la population. et
essaye de deviner les origines. Ashkénases ou Séfarades ? Et bien vite,
elle en vient à conclure que ces clichés sont maintenant devenus flous.
Elle a bien, face aux gens qu’elle croise, une population typiquement
israélienne. Rares sont les physionomies qui lui permettent de continuer
son jeu qui prend position injustement. Néanmoins, les gens lui
paraissent froids. Peut-être moins déprimés qu’à Paris. Mais tout aussi
individualistes. Le « type israélien » lui paraît figé, fermé. De plus elle
croise des gens qui portent ostensiblement une arme, sans être soldats.
Ils s’arrêtent devant le passage pour piétons et attendent leur
tour. Mickaël dit, pour aider Hanina à se repérer :
– C’est Derech Yaffo, la rue de Jaffa.
Ils traversent au feu vert et brusquement, elle se resitue: elle est dans
un quartier fréquenté de la nouvelle Jérusalem. Elle n’y a même pas
pensé! Elle se tourne vers Mickaël. Celui-ci vient juste de s’arrêter à un
embranchement de rues. Au pied d’une gigantesque tour. Et à l’entrée
d’une zone piétonne luxueuse. L’avenue est pleine de monde. Devant
une boutique de prêt à porter, un groupe de soldats fait le pied de grue.
– On prend un café à une terrasse ?
Mickaël a dit cela d’une manière bizarre et Hanina a compris
son jeu : elle a compris ce qu’il voulait qu’elle comprenne d’ellemême.
Elle se trouve dans une rue à haut risque. Elle est dans une
rue israélienne très passante…
– Non, ton café, tu te le prends seul. Moi je retourne aux murailles!
Hanina lui lance un regard furieux, tourne les talons et prend la
direction de la Vieille Ville, laissant Mickaël sur place. Il attend quelques
secondes. Regarde son amie s’éloigner et, dans un soupir, lui
emboîte le pas. Hanina marche sans se retourner jusqu’à ce qu’elle
se soit éloignée du centre ville et revenue dans une simple artère de
circulation. Elle se retourne alors et attend que son ami la rejoigne.
Elle le regarde. Sans mot dire. Déçue de cette nouvelle tension. Elle
se retourne. Et face à eux à l’écart, s’ouvre un parc.
Hanina traverse la route et s’assied sur le premier banc venu.
Mickaël fait de même. Elle relève ses pieds sur le banc et pose ses
coudes sur ses genoux.
– Tu ne crois pas que l’on avait assez de disputes aujourd’hui ?
Et d’abord, tu voulais prouver quoi ?
– Je suis content que tu te sois rendu compte du péril de toi-même.
– Ça change quoi ?
– Ça prouve que tu as de la commisération pour le peuple israélien!
– Comment cela ?
– Réfléchis : en te promenant avec moi, tu peux dire que rien ne
témoignait des centaines de personnes blessées et tuées par des kamikazes
dans les 800 mètres de cette seule rue les dix dernières années.
– Les centaines, en dix ans ?
– Mais oui ! Rien que le marché Yafo, au bout de la rue, en fait
la moitié. Entre la Poste et l’entrée de la zone piétonne, il y a eu trois
bombes ces dernières années. Tu n’as vu ni automitrailleuse tous les
dix mètres, ni policiers avec des chiens. Rien. Je t’ai amenée dans le
périmètre le plus meurtrier du monde occidental. Et rien, mais alors
rien ne pouvait te le laisser supposer. Tu es d’accord ? Et pourtant tu
t’en es rendue compte. Pourquoi ?
Hanina reste silencieuse de longs instants. La réponse elle l’a.
Mais la livrer à Mickaël est une autre paire de manche. Elle la rumine
encore un peu, pour la laisser travailler dans le fond de son coeur. Et
puis, il faut bien jouer le jeu de la vérité. Mickaël l’a fait ce matin.
Elle lâche alors sa réponse comme un aveu :
– Parce que je me rends compte de ce que les Israéliens vivent.
Mickaël ne répond rien. Hanina, elle aussi est songeuse : elle
repense à cette dernière demi-heure, à cette rapide incursion dans la
Jérusalem occidentale. Assise sur ce banc, elle se situe en Israël. Elle
sait bien que la Vielle Ville a été annexée de fait à Israël. Mais là-bas,
culturellement, c’est l’Orient. Ici, c’est l’Occident. Donc, ce n’est
qu’ici qu’est vraiment Israël pour elle. Pourquoi donc, ne ressent-telle
pas alors le besoin incompressible de fuir ce lieu et de retourner
dans sa Palestine ? C’est-à-dire cent mètres plus loin…
« Cent mètres plus loin! » Oui, l’Occident et l’Orient sont si proches.
Elle repense à cette rue, qui justement est à la frontière de ces deux
mondes opposés. Palestiniens et Israéliens sont donc si proches. Cent
mètres. Pourquoi n’y a-t-il pas un désert pour les séparer ? Pourquoi le
destin a-t-il voulu qu’ils aient à cohabiter sur une aussi petite surface ?
Pas de fuite possible !
Est-ce bien la solution que des jeunes de son peuple aillent se faire
exploser dans ces rues, pour entraîner un maximum de morts avec eux?
Le feraient-ils s’il y avait un désert qui séparait l’Occident de l’Orient ?
Pas de fuite possible. « La cohabitation est la seule solution ! » À
cette pensée, Hanina comprend pourquoi elle se sent bien sur ce
banc, et qu’elle n’a pas besoin de refluer vers son univers. Elle comprend
que lentement, cette vérité s’est construite en elle ces derniers
mois. Mais qu’elle ne vient de prendre vie que maintenant.
Hanina est devant ce bouleversement de toute sa vie. À sa propre
stupéfaction, elle se répète en elle comme incrédule : « Je suis
pour la cohabitation. » À la fois scandalisée et soulagée. Soulagée
d’avoir accompli son voyage, d’avoir enfin découvert une conviction
qui puisse réduire et remplacer sa haine.
Mais néanmoins scandalisée. Car, au stade où elle en est de son
pèlerinage, il lui manque quelque chose. La cohabitation est une évidence,
mais elle n’est pas juste…
Ces centaines de jeunes qui se portent candidats pour se faire
exploser dans ces rues israéliennes toutes proches, le font par idéalisme,
par vengeance aussi. Par désespoir. Mais ils le font aussi pour n’avoir
pas à vivre cette cohabitation dont ils ne veulent pas pour leur peuple.
Ils le font, car la seule idée de la cohabitation leur est insupportable.
Ils savent qu’elle doit venir. Que tout l’annonce.
La cohabitation signifie accepter un État juif au Proche-Orient.
Et implique aussi de leur pardonner les drames qu’a vécus le peuple
palestinien. Mais les Israéliens demandent-ils pardon ?
Pas de fuite possible ! Pour aucun des deux antagonistes.
Hanina a conscience que dans ces derniers instants, une pierre
importante vient de se rajouter à l’édifice de son pèlerinage. Cependant,
quelque chose la laisse insatisfaite. Quelque chose la travaille.
– Mick ?
– Oui ?
– Y a-t-il des choses que tu me caches depuis que nous sommes
arrivés ?
– Comment cela ? demande Mickaël surpris.
– Je pense à des choses de ton ancienne vie ! Du temps où tu
étais militant sioniste.
– Mais tu sais tout, non ?
– Je pense à ton passé en Israël.
– Mais nous sommes justement à en suivre les traces pas à pas.
– Tu es sûr, toutes les traces ?
– Non, on ne peut pas tout voir en une semaine.
– Mais Mick, tu le fais exprès ? Quand tu venais en Israël, tu devais
visiter des potes colons, des extrémistes comme toi ? Tu devais te ressourcer
en arguments, je ne sais pas moi. Tu devais faire le plein. Non ?
– Mais non, je ne parlais pas hébreu couramment.
– Donc tu veux me faire croire que lorsque tu étais cramé dans la
tête, tu venais en Israël pour méditer les psaumes à l’ombre des oliviers ?
– Mais pourquoi pas ?
– Bon, tans pis pour moi !
– Mais tu cherches quoi ? demande Mickaël.
– J’aurais bien voulu me confronter à de vrais adversaires. Je voudrais
aller au fond des questions, avec des gens qui sont diamétralement
opposés à mes idées. J’ai besoin de vivre ça. Je ne pourrai pas le
vivre sans toi lors d’un prochain voyage si je viens avec Maxime.
– Oui, je comprends. Désolé, je n’ai pas de contact avec des colons.
Mais si tu veux, on peut prendre l’annuaire et chercher sous « colons » ?
Hanina fait un sourire aigre à Mickaël. Et subitement se
redresse !
– Tiens, à propos de Maxime. Il fait la collection de timbres ; je
vais lui ramener des timbres d’Israël. On est juste en face de la Poste.
– Tu veux aller à la Poste Centrale ? s’étonne Mickaël.
– Mais, oui chercher des timbres pour mon gamin.
– La Poste Centrale à 15 heures. Tu fais fort. Même des Israéliens
hésiteraient.
– Tu peux rester là si tu as trop peur.
– Moi, peur ? Et il s’élance vers la sortie du jardin, suivi de
Hanina.
À l’entrée de la Poste, un policier contrôle le sac de Hanina. Puis
ils prennent tous les deux la file d’attente dans un immense hall.
Quand ce fut à son tour, Hanina choisit une plaquette de timbres
représentant les animaux bibliques, et une plaquette représentant les
déserts. Au moment de payer elle demande à la buraliste :
– Do you have also Palestinian stamps ? {Est-ce que vous avez
aussi des timbres palestiniens ?}
La buraliste, sans lever le nez de ses comptes, répond :
– For Palestinian stamp, you have to go to the post office in
Damascus gate. {Pour des timbres palestiniens, vous devez aller à la
poste de la Porte de Damas.}
Hanina rejoint Mickaël. Ils se dirigent tous deux vers la sortie,
quand une jeune femme accompagnée de deux enfants en bas âge
passe le contrôle. Le policier fouille rapidement le sac et la poussette
de la jeune femme. Puis celle-ci prend la direction de la file d’attente.
À ce moment, elle croise Mickaël et Hanina.
– Mickaël ? s’écrie subitement la jeune femme.
Les deux amis se retournent. Le visage de Mickaël s’illumine.
– Léa. Ça alors ! Quelle surprise ! Mais qu’est-ce que tu fais en
Israël ?
– Samuel et moi on a fait notre Alyah.
– C’est incroyable. Ça alors. Et ce sont tes enfants ?
– Oui, je te présente Shmuel et Yossi !
Le petit garçon de quatre ans donne alors poliment la main.
Quant au bambin de deux ans, de sa poussette, il se contente de
dévisager la grande personne qui parle avec sa maman. Hanina, restée
à l’écart, s’avance alors vers son ami et la jeune femme. Léa est un
peu plus petite que Hanina. Elle a un visage fin et porte des lunettes.
En voyant Hanina s’approcher, Léa va vers elle, souriante et
d’emblée lui serre la main.
– Shalom.
– Shalom, lui répond Hanina.
– C’est ton épouse ? demande Léa à Mickaël ?
– Non, nous ne sommes pas mariés, répond Hanina dans un
sourire.
Léa, décontenancée, se reprend par un rire !
– Ce n’est pas grave, à Goush Olesh, nous avons aussi des voisins
qui ne sont pas mariés.
– Vous habitez Goush Olesch ? demande Mikaël, surpris.
– Oui, on est arrivé de Strasbourg en février 1997. On a racheté
le mobile home d’une famille qui repartait pour les États-Unis.
À ce moment, Mickaël entreprend de présenter Léa à Hanina :
– Samuel et Léa sont d’anciens amis de la Communauté juive de
Strasbourg. On ne s’était plus revus depuis 92 et je ne savais pas
qu’ils étaient venus s’installer en Israël.
– Mais vous êtes en Israël pour une visite ? demande Léa.
– Oui, je suis venu faire découvrir Israël à Rachel.
– Ah, c’est bien ! Bravo! Je crois que vous avez là un bon guide,
n’est-ce pas, Rachel ?
Hanina eut toutes les peines à dissimuler sa surprise.
– Le meilleur du monde.
– Et vous êtes en Israël jusqu’à quand ?
– Nous devons être à l’aéroport Shabbath {samedi} à 15 heures.
– Quoi, déjà ? Mais il faut à tout prix que l’on se voit avant, n’estce
pas ?
Mickaël se tourne vers Hanina.
– Ah oui, j’y tiens beaucoup. N’est-ce pas Mick, toi aussi ?
– Ah oui, je veux revoir Samuel et découvrir où vous habitez. Ça
irait quand chez vous ?
– Voyons, Shabbath, c’est trop tard, nous sommes déjà pris.
Vendredi soir, sinon ?
– Ah, non demain soir, c’est nous qui avons prévu quelque chose.
– Ah bon ? s’étonne Mickaël, se tournant vers Hanina.
– Oui, notre dernière soirée, on voudrait la passer en tête à tête.
Voyons, Mick, tu ne te rappelles pas ?
– Ah, si bien-sûr !
– Et bien il ne reste plus que ce soir ! conclut Léa.
– Ce soir, sans problème ! N’est-ce pas Mick ?
– D’accord !
– Bien, je me réjouis. Par contre, il y a un problème. Il faut que
l’on se donne rendez-vous. Mickaël est-ce que tu situes le croisement
de Mischor Adummim?
– Oui, là où il y a la station essence.
– Oui, j’y serai à 17 heures. Tu n’auras plus qu’à me suivre.
– Ok.
Les trois amis se séparent et Léa va prendre la file d’attente, tandis
que Mickaël et Hanina se dirigent vers la sortie.
À l’extérieur, Hanina laisse passer quelques mètres, et se plante
devant Mikaël, les bras croisés.
– C’est quoi cette embrouille ? Je t’ai déjà présenté à des copains :
« Bonjour, c’est Mohamad ! » Non, mais, qu’est-ce qui t’a pris ?
Mickaël fait face à la colère de son amie :
– Il y avait neuf chances sur dix que si je disais ton prénom,
notre seul contact se serait arrêté à la poste.
– A ce point ?
– Évidemment. Même si je sais Samuel et Léa assez intelligents et
assez ouverts, jamais Léa n’aurait fixé un rendez-vous. Elle ne se serait
pas permis d’introduire une Palestinienne dans leur colonie. C’est une
question de confiance envers les autres habitants. Ils te feront le point
ce soir sur le nombre de morts que compte leur colonie. De plus, si tu
veux qu’ils s’ouvrent complètement, tu as tout à gagner s’ils croient
qu’ils parlent à une Juive. Joue le jeu jusqu’au bout, tu as tout à gagner.
– Tout ça plutôt que d’avouer que tu as eu honte de moi devant
tes anciens potes, non ?
– Hanina, je te jure que non, ça m’est sorti comme ça. Ce n’était
pas sous l’effet d’une honte. C’est faux.
– Mais comment peux-tu décider pour moi ? Comment peux-tu
croire un instant que je vais jouer le mouton ? Non, mais, tu hallucines
? Tu crois que je vais accepter de me mettre dans la peau d’une
Juive, parce que tu l’as décidé pour moi ? J’ai déjà assez de mal à me
mettre dans ma peau à moi.
Mickaël ne répond rien. Il regarde vers le sol.
– Je m’en fous, débrouille-toi ; c’est ton problème ! Le premier
qui m’appelle Rachel, moi je rectifie.
À nouveau, le silence se fait entre les deux amis.
– Bon qu’est-ce qu’on fait, on bouge ? s’impatiente Hanina.
Pour autant Mickaël reste adossé au mur de la banque contre
laquelle ils se sont arrêtés.
– Si l’idée était venue de toi, tu l’aurais trouvée bonne ?
– Je n’aurais jamais eu une idée pareille !
– Hanina, tu es certaine de ne pas avoir envie de jouer le rôle ce
soir d’une Juive qui défend la cause palestinienne ?
Hanina se tourne vers Mickaël et le regarde dans les yeux. Elle
réfléchit longuement, regarde à nouveau la rue, puis s’approche de
Mickaël et lui prend la main :
– Tu viens Mohamad, on va être en retard !
Ils marchent en silence vers la voiture qui les attend à proximité
des murailles. Durant le trajet, Hanina se projette dans la soirée qui
l’attend et immanquablement, elle se prépare à ses réflexes professionnels.
À voir maintenant comment Mickaël va s’en tirer. Est-il
rompu au double jeu ?
Hanina a un petit pincement au coeur d’appréhension. Mais
aussi de joie à la perspective de la soirée.
« Plus de fuite possible ! » se dit-elle.
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