Dimanche 22 octobre 17 heures
La Clio quitte Épinal et s’engage en direction de Gérardmer. Le
temps est maussade et froid. Il pleut par intermittence. Hanina s’est
préparée au pire et a pris soin d’emporter des vêtements chauds. Le
trajet lui paraît long depuis qu’elle a quitté l’autoroute à Nancy. Et
puis elle est impatiente de renouer bientôt avec la spécificité de son
métier : l’infiltration. Ce sentiment magique de faire croire que l’on
est quelqu’un d’autre, de jouer un rôle. Et de se retirer discrètement.
Tout en laissant défiler les premiers reliefs vosgiens chargés de
sapins, elle prépare son sujet, la manière dont elle va opérer !
Hanina, à force d’expérience, a acquis une façon de travailler dont
elle ne dévie pas : elle part toujours avec une idée qui lui vient de
l’inspiration qui jaillit de l’étude de ses dossiers, sur lesquels elle
peut rester plongée des heures : tant qu’une idée n’en jaillit pas, elle
s’obstine ! Elle part donc avec une ligne solide. Son deuxième point,
consiste en sa capacité à réagir face aux imprévus, aux brusques et
nombreux revirements de situations.
Dans son travail, Hanina exprime d’une certaine manière sa personnalité
qui a été formée par son vécu. Durant toute son enfance,
elle était tiraillée entre deux mondes : d’un côté ses origines, qu’elle
a découvertes en grandissant et de l’autre, une terre et une culture
d’accueil auxquelles il lui fallait immanquablement adhérer pour
réussir.
L’apparition du lac de Gérardmer l’interrompt dans ses
réflexions : voyant la pénombre avancer, elle essaye de traverser
Gérardmer sans perdre de temps, espérant apercevoir au moins de
loin la ligne de crêtes avant que la nuit ne tombe. Peine perdue : le
temps est trop bouché. Et d’ailleurs la pluie s’est renforcée. Elle
tombe à verse. De plus, en jetant un coup d’oeil au thermomètre, elle
s’inquiète : à peine 5 degrés ! À 600 mètres d’altitude ! Et le col est à
près de 1200 mètres d’altitude. « Bigre, je vais sans doute rencontrer
de la neige en hauteur ! » se dit-elle.
Elle engage sa Clio sur les premiers lacets du col de la Schlucht.
Elle a dû y regarder à cinq fois avant de tenter une prononciation.
Cela l’a fait sourire, une petite impression de bientôt changer de
pays, de se trouver un peu à l’étranger. Avec un climat inhabituel, de
la neige qui commence à décorer son pare-brise, la nuit qui est en
train d’envelopper la montagne. Et ces noms de lieu, à consonance
germanique…
Hanina n’a plus croisé de voiture. Le col est-il seulement ouvert ?
Heureusement, au loin une voiture pointe ses phares. Au moment de
la croiser, Hanina a eu le temps de l’apercevoir couverte de neige : ses
pneus ont beau être neufs, suffiront-t-ils à affronter la neige ? Trop
tard, elle est engagée !
Après quelques kilomètres, la pluie lourde qui venait mourir sur
son pare-brise est devenue maintenant de la vraie neige. Et rapidement
le sol s’en trouve maculé. Rien de bien inquiétant ! Hanina se
crispe sur son volant. À deux ou trois reprises déjà, sa voiture a
chassé sur le côté. À présent, une bonne couche de cinq centimètres
s’amoncelle. Entre-temps, elle a croisé quelques rares voitures, ce qui
l’a rassurée sur sa capacité à franchir le col. Sur le côté opposé de la
route, elle découvre de plus en plus de belles traces dans la neige,
laissées par les voitures qui l’ont croisée. Elle est tentée de prendre
ces traces pour monter plus facilement. Mais rouler à gauche, même
de nuit ! « Allez, on essaye de tenir jusqu’en haut ! » se dit-elle.
Et, courageusement, elle se concentre sur sa conduite. La neige
qui tombe lui fait penser alors aux rares fois où elle avait accompagné
son ex-mari, Marc, en vacances de neige : elle ne consentait à sortir de
l’hôtel et à monter sur des skis que par un beau soleil. L’hiver n’est pas
son élément préféré.
À ce moment-là, une lueur dans son rétroviseur annonce une
voiture. Celle-ci monte aisément et double la Clio. Le chauffeur jette
un regard à la jeune femme tout en poursuivant sa montée, pour disparaître
quelques virages plus haut, en offrant à Hanina les traces de
ses roues. « Super ! » s’exclame-t-elle. Et elle engage ses roues dans les
traces toutes fraîches. Le col est franchi aisément, malgré les bourrasques
de neige. Le thermomètre de son tableau de bord affiche deux
degrés. « Mais sur quelle planète je suis arrivée ? » pense-t-elle.
Le col est désert. Seul un hôtel est éclairé. Les autres immeubles
sont plongés dans le noir. Ce n’était ni la saison des randonnées, ni
la saison du ski. En passant devant cet hôtel, elle a pu y apercevoir
des clients attablés au salon et eut hâte d’arriver elle aussi. Hanina
détestait être hors de Paris et de son chez soi. Découcher, surtout
dans une région inconnue, lui coûtait. Elle espérait fortement que le
petit hôtel qui l’attendait lui apporterait la chaleur espérée.
La descente du col est entamée. D’après le peu qu’elle avait
appris en étudiant les cartes routières, elle se savait maintenant en
Alsace. Ce versant du massif vosgien lui apparaissait différent : autant
le versant vosgien était peuplé par de denses forêts de sapins, autant
ici la lueur des phares révélait un terrain plus accidenté, rocheux.
Plus parsemé. Ce versant lui paraît moins enneigé… Le fond de vallée
apparaît rapidement.
Un premier village, – Soultzeren – amorce la fin de la descente,
et l’amène à sa destination : Stosswihr ! À l’entrée du village, une
pancarte bien en vue et éclairée annonce : « Hôtel Saegmatt, centre
village, calme, confort, 500 m à droite ».
L’embranchement apparaît effectivement au bout de 500mètres,
et amène la Clio dans une ruelle, bordée de maisons sympathiques,
dont la plupart avaient encore leurs géraniums sur le rebord des
fenêtres et balcons. Au bout de 100 mètres, se dresse un grand chalet
blanc éclairé, et en face, son parking. Hanina y range sa Clio et en
descend pour saisir son bagage. Avant de traverser, elle jette un
regard devant l’imposant édifice. Il ressemble bien au catalogue
qu’elle avait consulté sur Internet. Une quinzaine de chambres, toutes
avec balcon. Une indéniable architecture de chalet, qui confère à
l’hôtel un cachet sympathique.
Elle s’engage vers l’entrée et jette un coup d’oeil vers les immatriculations
du parking. Trois Belges, quatre Français, deux Allemands :
« L’arrière-saison est bonne, dirait-on ! »
Les six heures de route avaient fatigué Hanina. Fourbue, elle se
réjouit de passer à table, mais surtout, elle ressent une immense sensation
de plaisir à se lancer dans cette aventure, celle de découvrir cet
homme mystérieux et, surtout, de tenter de percer son secret. Une
fois la porte franchie, Hanina se trouve dans le hall d’accueil qui présente
des poutres anciennes au plafond et dont une immense grille
en fer forgé encadre l’escalier qui monte aux étages. Dans la cheminée
une bûche crépite et une musique classique emplit agréablement
les lieux. Hanina reste immobile, s’imprégnant des lieux et de leur
atmosphère. Elle profite d’être seule pour inspecter immédiatement
les lieux d’un coup d’oeil circulaire : des portes, aux fenêtres, aux quatre
coins de la pièce. « Pas de détecteurs de présence, pas de caméras
de surveillance ! Facile ! » Déjà elle prévoit une petite visite nocturne.
Elle s’approche de la réception, se penche et découvre un fatras de
papiers divers. « Zut : pas d’ordi » déplore-t-elle. En quelques secondes,
elle fait un rapide inventaire, qui ne révéla rien qui puisse l’intéresser!
À ce moment-là, un bruit de pas lui annonce que quelqu’un va
arriver, et elle a juste le temps de se reculer à bonne distance de la
réception et fait mine d’attendre. Effectivement, un jeune homme
habillé en cuisiner arrive, s’essuyant les mains à son tablier et, affichant
un sourire, souhaite le bonsoir à la visiteuse. Hanina se trouve
face à l’homme du dossier ! Elle reste silencieuse deux ou trois secondes,
voulant graver dans sa mémoire les premières impressions de
cette rencontre ! Elle plonge son regard dans celui du cuisinier, affiche
un magnifique sourire, et lui rend son bonsoir.
– Vous avez réservé une chambre ?
– Oui : Madame Audret, pour deux ou trois jours.
– On vous attendait. Vous avez fait bonne route ? demande l’hôtelier,
affable.
– Très bonne, merci !
– Vous avez la chambre 5 au premier étage. Elle donne sur la
façade. Vous pouvez prendre le temps de vous mettre à l’aise avant
de passer à table.
– C’est gentil, merci ! A tout à l’heure !
– À tout à l’heure !
Et l’hôtelier retourne à ses cuisines. Hanina se saisit de la clef de
sa chambre et se dirige vers l’escalier. Elle pose sa valise sur le lit et
sort sur le balcon : face à elle, le clocher et les maisons avoisinantes.
En deux minutes, les affaires sont empilées dans l’armoire, puis les
affaires de toilette installées sur la tablette du lavabo. La chambre est
meublée d’une vieille armoire polychrome datée de 1763, le lit capitonné,
et le style de la chambre marie un papier peint d’ancien goût
et des lambris vernis.
Avant de rejoindre la salle à manger, elle monte dans les étages
pour « faire le tour du propriétaire », ainsi que pour terminer de se
faire une idée globale de la maison. Ainsi elle gravit un deuxième
escalier, qui donne sur les autres chambres de l’hôtel, puis un troisième,
qui donne sur une porte derrière laquelle elle suppose que doit
se trouver l’appartement de fonction de l’hôtelier.
Arrivée à table, elle est accueillie par une jeune femme qui doit
être la serveuse, mais «Attendons pour voir » se dit-elle. Effectivement,
avant même son séjour, Hanina avait pris soin de prendre les derniers
renseignements disponibles tant auprès de l’État Civil que du
Tribunal d’Instance. Ainsi, elle sait dans quelle situation se trouve son
« client », et dans quelle santé se trouve l’hôtel. Elle a appris que l’hôtelier
est divorcé, et que son entreprise présente de bons chiffres, sans
plus.
Hanina est installée à une table en bordure de fenêtre. Derrière
elle, une table de quatre Allemands, devant elle une table de deux
Belges. La plupart des clients sont déjà bien avancés dans le repas. Il
faut dire qu’il est 19h45. À cette heure-là, pour elle, à Paris, la soirée
n’a pas encore commencé. « Vraiment, je suis ailleurs ! » pense-t-elle.
Hanina doit résister à la tentation de succomber entièrement au
charme et à la douceur de la maison et elle se remet à l’esprit la véritable
raison de sa présence en ces lieux.
Le repas est copieux. Une entrée légère fut immédiatement avalée,
le plat de résistance est laissé à moitié plein : d’après elle, seul un
estomac alsacien peut avaler tout ça le soir. Le dessert, par contre, descend
tout seul : elle déguste une tarte aux quetsches chaude garnie
d’une glace à la cannelle. Le repas touchant pour tous à sa fin, la plupart
des clients se retirent au petit salon attenant à la salle à manger.
Où certains préparent l’itinéraire du lendemain, à grand bruit. Les
Allemands entament un jeu de cartes et avancent dans la soirée au
rythme des « Mademoiselle, ein Willy ! » Hanina réussit à comprendre
qu’il s’agissait « d’alcool de poire William ». Les Français, après avoir
un pris un café et fumé un cigarillo qui embauma tout le salon, prirent
congé et Hanina se retrouve seule dans la salle à manger.
Les jambes croisées sous la table, elle termine la lecture de
dépliants touristiques qu’elle avait glanés à la réception. La serveuse,
agile et avenante, commence à débarrasser les tables. Un petit hautparleur
dissimulé diffuse de la flûte de Pan.
L’entrée de l’hôtelier la coupe dans ses réflexions. Il traverse la
salle à manger et va s’adresser à la serveuse. Mais en voyant la jeune
femme encore attablée, il parle à voix basse et semble donner ses dernières
consignes avant de se retirer.
Elle eut juste le temps de remarquer une certaine familiarité
entre le patron et la serveuse. « Hm, ils ne se raient pas ensemble, ces
deux-là » pense-t-elle.
Puis par politesse, le cuisinier se tourne vers Hanina :
– Le repas était bon ?
– Oui, mais j’ai trop mangé !
Le cuisiner lève les bras comme pour invoquer la fatalité.
Hanina reprit immédiatement :
– Mais c’était parfait.
Elle enchaîne rapidement, avant que son interlocuteur s’en aille.
– Dites-moi, vous êtes le patron ?
Le cuisinier quitte son sourire affable, ne sachant pas ce que
cache cette question.
– Oui.
– Donc, vous êtes Serge Kempf.
L’hôtelier quitte définitivement son sourire et regarde Hanina
dans les yeux, surpris.
– Non, je m’appelle Mickaël Kempf.
Hanina ne s’était pas préparée à cela. Elle eut du mal à cacher
son désappointement. C’était bien le gars de son dossier, et aussi
celui du film vidéo. Alors, où était le problème ? Avait-il un sosie ?
Rapidement, elle cherche à s’extraire de ce piège.
L’hôtelier lève le malentendu de lui-même.
– En fait, Serge est mon prénom d’État Civil. Mais mon prénom
usuel est Mickaël. Serge n’apparaît que sur les papiers officiels, et
encore ! À force, c’est mon prénom courant qui a remplacé l’officiel.
Hanina maugrée en elle contre le collègue qui, à l’époque, a instruit
le dossier. Mais, maintenant que le malentendu est levé,
Mickaël semble attendre que sa cliente s’explique sur le mobile de sa
question. De prime abord, quand il avait accueilli Hanina, il l’avait
prise pour une commerciale en déplacement. À la question, de savoir
s’il était le patron, il s’attendait à ce que sa cliente commercialise des
produits qui seraient susceptibles de l’intéresser. Mais cette allusion
à son État Civil le laisse perplexe.
Hanina se trouve face à un véritable dilemme. Bien sûr, de nombreuses
idées pour se sortir de ce piège envahissent son esprit. Pas de
problème sur ce plan-là. Mais elle est en train de vivre quelque chose
dans son métier, qu’elle rencontre pour la première fois : la tentation
de jouer cartes sur table : l’idée de ne plus se cacher derrière tel ou tel
rôle, de ne plus jouer tel ou tel personnage l’affole ! Pourtant, elle
n’arrive pas à évacuer la tentation, pour la première fois de sa carrière
aux Renseignements Généraux, d’être directe, de jouer son propre
personnage. Et subitement, du fond de ses tripes, le courage lui
arrive, comme malgré elle, comme un besoin dissimulé depuis longtemps
et qui n’était jamais sorti, et elle s’entend dire :
– Monsieur Kempf, j’ai besoin de votre aide.
Mickaël ne peut dissimuler l’expression d’une vive curiosité.
Hanina enchaîne :
– Je peux vous parler quelques instants ?
Aussitôt Mickaël répond par l’affirmative et, contre ses habitudes,
se saisit d’une chaise et s’assied à la table de sa cliente.
Immédiatement, Hanina baisse les yeux en direction de ses
doigts qui roulent nerveusement une miette. Son souffle s’accélère
devant le« challenge »qui est devant elle. Il lui faut se lancer comme
l’on se lance d’une falaise. Inutile d’attendre, elle sait qu’il lui faut le
faire ! À ce moment-là, elle ne pense pas une seconde aux éventuelles
conséquences pour sa carrière si ça tourne mal : elle sait juste
qu’elle doit le faire, et qu’elle le peut. Une confiance extraordinaire
la pousse, une impression surréelle, et en même temps une joie à
l’idée d’arriver à faire cette folie. De toute façon, il était trop tard
pour reculer. À cet instant, la phrase surgit :
– Monsieur Kempf, je suis l’Inspecteur Masson des Renseignements
Généraux.
Mickaël reste la bouche ouverte, la respiration coupée.
Immédiatement des hypothèses lui viennent à l’esprit et il cherche à
comprendre ce qui lui arrive. Hanina a gardé le silence sitôt qu’elle
eut dit sa phrase. Elle attend…
– Qu’est-ce qui se passe ? demande Mickaël, visiblement inquiet.
Hanina lève les yeux vers son hôte :
– Monsieur Kempf, vous êtes au courant de l’actualité du Proche-
Orient, je suppose ?
L’hôtelier a une réaction qui surprend Hanina : il répète le mot
« Proche-Orient » d’une manière qui pourrait laisser penser qu’il ne
sait même pas de quoi il s’agit. Puis son étonnement laisse place à
une réaction de crainte qui laisse penser à Hanina qu’elle a touché
juste !
Dans la tête de Mickaël, les mots «Renseignements Généraux » et
« Proche-Orient » se bousculent. Déconcerté, il demande à nouveau :
– Mais qu’est-ce qui se passe ?
Hanina s’avance et, les deux bras croisés posés sur la table, se lance :
– Monsieur Kempf, je suis venu vers vous parce que…
Elle marque un temps d’arrêt, pesant bien ses mots, et continue :
– Parce que votre passé d’activiste pro Israélien peut m’être utile
aujourd’hui.
Mickaël eut immédiatement une expression de fuite dans le
regard. « Non, ce n’est pas possible » pense-t-il. Pendant un court instant,
il cherche à se soustraire à la réalité. Mais il comprend que tout
un pan de son ancienne vie va réapparaître. Il lève les yeux vers la
jeune femme. Hanina y remarque une expression de désarroi. Elle ne
dit rien. Elle-même est anxieuse. Elle attend : elle sait que tout va se
jouer maintenant.
Mickaël ne peut s’arracher à ses pensées. Il lui faut du temps
pour faire tout le chemin inverse. bien-sûr qu’il s’en doutait mais,
dans sa naïveté il n’avait jamais voulu le croire. Évidemment, il avait
été remarqué et fiché. Tout lui revient maintenant : les meetings, les
manifestations, les prises de parole dans les réunions publiques. Il se
rappelle quand il se levait, et prônait l’épuration ethnique des Arabes
d’Israël, quand il défendait les thèses de l’extrême-droite israélienne.
Il hoche lentement la tête. Il semble abdiquer et dit :
– Donc, j’étais fiché ?
– Vous ne vous en doutiez pas ? dit Hanina malicieusement.
Mickaël se contente de faire la moue.
Les deux interlocuteurs se font face et s’observent. Visiblement,
Mickaël a encore besoin de temps pour refaire surface: le film de son
passé d’activiste continue. Avec ses nombreuses étapes. Ses débuts, puis
les premières responsabilités, l’organisation des colloques, puis sa présence
à la table des orateurs: debout, il enflammait un public avec des
arguments découpés et recollés pour donner une forme exaltée à son
racisme religieux. Tous ces souvenirs le dégoûtent, mais en même
temps lui rappellent un temps d’amitiés et de fraternités inoubliables.
Ainsi, les Renseignements Généraux avaient ouvert un dossier
sur lui. Et cette jeune femme venait ce jour le lui annoncer. Mais
pourquoi ? Que cache-t-elle ? Sa curiosité l’emporte. Un semblant de
vie revient sur son visage et dans son regard. Il lève les yeux vers son
interlocutrice et lui dit dans un sourire :
– Et que puis-je faire pour vous ?
À ces mots, Hanina ressent une immense joie, le plaisir d’un
sentiment de victoire : elle sait qu’elle vient de gagner la confiance de
Mickaël ! Aussitôt, elle s’engouffre dans cette nouvelle relation qui
vient tout juste de naître :
– Monsieur Kempf, depuis que j’ai étudié le contenu de votre
dossier et découvert votre parcours, je pense que vous pouvez m’aider
à trouver quelque chose que je ne peux trouver seule.
– Et que cherchez-vous ?
Hanina garde le silence quelques instants. Une idée lui vient :
elle ressent quelques scrupules à l’exprimer…
– Monsieur Kempf, je ne sais pas si je peux vous demander cela
mais je crois que ce serait important que vous le découvriez de vousmême
au cours des discussions que nous allons avoir. Si toutefois,
bien-sûr, vous êtes enclin à me sacrifier un peu de temps.
– Il n’y a pas de problème. Je me réjouis de vous aider si je peux
vous être utile. Donc, allons-y !
– Je vous remercie. Ce qui a retenu mon attention dans votre
dossier c’est que vous militez – ou militiez – pour la cause sioniste,
alors que vous n’êtes pas juif.
Mickaël corrige immédiatement.
– « Militiez ». Effectivement j’ai arrêté mes activités. Mais pour le
reste, je suis Juif.
Hanina marque le coup. Le dossier est clair « de confession
Chrétienne, et à orientation sectaire ». Une idée lui vient.
– Ah, vous vous êtes converti au Judaïsme ?
– Non! Enfin si. Mais c’est compliqué.
– Oui, je crois bien.
Mickaël cherche ses mots pour clarifier les choses. Il reprend.
– Oui, c’est vrai, c’est compliqué. J’ai un vécu atypique. Je cherche
sans arrêt. Vous comprenez ?
– Oui, je comprends très bien, je cherche moi aussi. Mais peutêtre
pas la même chose et pas par les mêmes moyens ! Mais j’aimerais
y voir clair. Donc, je vous considère comme Juif ou Chrétien ?
La question de Hanina plonge Mickaël dans une profonde
réflexion. Il en sort avec une formule qui lui convient.
– Je suis un Chrétien qui a découvert ses racines Juives. En fait,
je ne suis Juif que dans l’esprit. Je ne le suis pas de sang…
– Eh bien c’est clair.
– Vraiment ?
– Oui. Mais qu’est-ce que cela change pour vous d’avoir, comme
vous dites, découvert vos racines Juives ?
– Eh bien voilà, inspecteur…
Hanina le coupe immédiatement :
– Non, appelez-moi Madame Masson, ou Hanina si vous préférez.
– Vous… vous appelez Hanina ?
– Je m’appelle Hanina Azzourh. Masson est le nom de mon exmari.
Je suis d’origine palestinienne.
Un poids d’une tonne semble être tombé sur Mickaël. Il regarde
la jeune femme bouche bée et pendant un court instant, il est envahi
par la sensation d’être dans un rêve. La réalité lui est subitement devenue
trop violente et il a du mal à s’y situer. Pour lui, en ce moment,
il doit forcément y avoir une part d’irréel dans toute cette histoire.
Il regarde alors la belle jeune femme assise en face de lui : au
début, à son teint et à ses cheveux noirs, il s’était dit qu’elle était
peut-être Juive. Une « sépharade* » s’est-il dit.
(* Juifs originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. )
Mickaël a encore le regard flou, quand Hanina reprend la parole.
– Monsieur Kempf…
À son tour, Mickaël la coupe :
– Non, appelez-moi Marie Zébulon.
Hanina ne peut cacher une réaction de surprise.
Mickaël, à voir l’étonnement de la jeune femme, a un mal fou à
contenir un éclat de rire.
– Pourquoi Marie Zébulon ? demande-t-elle curieuse.
– C’est ainsi que m’appellent mes frères catholiques.
– Vous êtes catholique ?
– Au fait, vous me croyez quoi ?
– Mais dans votre dossier, vous êtes apparenté « Évangélique »,
d’après ce que j’en comprends.
– Vous connaissez les Évangéliques ?
– Disons que c’est un sujet que je maîtrise.
– En fait, je me suis permis de vous faire une petite blague. J’en
ai eu besoin.
– Donc vous n’êtes pas catholique ?
– Je vais à la messe le dimanche, et dans mon groupe de prière
on m’appelle Marie Zébulon : Marie car j’ai une ferveur particulière
pour le culte marial, comment dire… ? différé. Et Zébulon, en référence
au petit personnage du « Manège Enchanté » car j’ai à leur goût
une spiritualité très expressive.
– Mais durant votre période militante, vous étiez Évangélique ?
Mickaël ne répond pas et garde le silence quelques instants.
Il regarde son interlocutrice, grave à présent.
– Hanina, vous qui êtes une femme de dossiers, pensez-vous pouvoir
accepter l’idée de ne pouvoir me ranger dans une de vos cases ?
– Pourquoi ? Vous pensez que vous êtes quelqu’un d’unique sur
terre ?
– Je n’ai pas cette prétention. Mais si vous pensez que je puisse
vous être utile, je ne pourrai vous apporter cette aide que si vous
abandonnez l’idée de me ranger dans vos schémas.
Hanina se sent piquée. Mais elle fait le sacrifice de passer sur sa
susceptibilité.
– Je vais essayer, Marie Zébulon, c’est promis.
– Par contre, je vous serais reconnaissant de me faire la grâce de
m’appeler moi aussi par mon prénom.
– D’accord, Serge !
– Euh, non l’autre.
– Ah, Mickaël ?
– Oui.
– Eh bien, Mickaël, si vous êtes d’accord, on en reste là pour ce soir?
– Ah, parce que…
Mickaël prend un air ironique. Hanina le relève avec humour.
– Oui, l’interrogatoire n’est pas terminé.
– Oui, pour ce soir, je veux bien arrêter. Mais je suis libre ?
– Oui, c’est bon : je ne vous place pas en garde à vue. Mais ne
quittez pas l’hôtel.
– C’est promis, dit Mickaël en rigolant.
Hanina prend son sac à main et se lève… La salle à manger est
vide. La serveuse avait fini depuis longtemps son travail en salle à
manger et était affairée à l’office. Hanina traverse le salon, suivie de
Mickaël. Les Allemands y étaient encore attablés, et dans des éclats
de voix approche de la fin de leur jeu de cartes.
Hanina passe dans le hall. Mickaël la précède, passe derrière le
comptoir de la réception et lui tend sa clef.
– On se voit demain au petit-déjeuner ? demande-t-elle.
– Oui, bien-sûr.
– Vous me direz le temps que vous pouvez me consacrer.
– Ah, mais on prendra le temps nécessaire. Vous ne partirez d’ici
que lorsque vous aurez trouvé ce que vous êtes venue chercher.
– Vraiment ?
– J’y tiens.
– Alors n’oubliez pas que c’est à vous de trouver ce que je suis
venue chercher.
Hanina se dirige vers les escaliers et monte les premières marches.
– Mais vous me donnerez quelques éléments quand même ? dit
Mickaël.
– Je serai magnanime !
Après quelques marches, Hanina s’arrête, regarde Mickaël dans
les yeux, et dit en arabe :
– « Massah el her, Monsieur Kempf, anam ta ashb’ah ». {Bonsoir,
dormez bien}.
Elle soutient encore son regard un court instant, et disparaît à l’étage.
Mickaël se retrouve seul, pétrifié. La façon dont la jeune femme
lui a souhaité le bonsoir en arabe ainsi que son regard ne lui laissent
aucun doute : comment est-ce possible qu’elle sache qu’il parle
arabe ?
Mickaël reste une heure assis à la réception de son hôtel. Et
remarque à peine ses derniers clients qui quittent le salon et qui à
leur tour lui souhaitent une bonne nuit. Face à lui son ancienne vie
et face à lui cette rencontre fantastique avec cette inspectrice des RG.
Il passe le reste de sa soirée à chercher un sens à tout cela.
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