Jeudi 8 février 11 heures
Pour rejoindre le Saint-Sépulcre, Mickaël emprunte un autre chemin,
pour ne pas reprendre les ruelles de l’aller et aussi pour montrer
à Hanina une autre partie de Jérusalem : il remonte donc la rue El Wad
sur 100 mètres, puis tourne à gauche et s’engage dans les rues Aquabat
et Takya. Ils arrivent à nouveau sur le souk Khan En Zeit. Là, Mickaël
entreprend de contourner le Saint-Sépulcre par le nord. Hanina se
trouve alors en plein quartier de vie de Jérusalem. Des échoppes de
coiffeur, des pharmacies, un café, des hommes en costumes traditionnels
sont assis au bord du souk, et jouent au Chèchebèch {jeu de dés
populaire} en fumant du narguilé. Des enfants courent dans les ruelles.
Les femmes reviennent des souks où elle ont fait leurs achats !
Elle y voit une Jérusalem qui n’est plus seulement la propriété
des religieux et des touristes. Elle y découvre une Ville, avec une vie
citadine, marquée par un cachet oriental, elle découvre l’autre
Jérusalem, effacée, loin des pulsions religieuses. La Jérusalem arabe,
simplement : les Juifs ont leur Jérusalem : La nouvelle. Par chance,
elle ne contient pas de lieux saints, elle.
À l’approche du Saint-Sépulcre, les souks prennent une tournure
plus touristique. Les croix, les statues, les couronnes d’épines sont à
nouveau en vente ! Les échoppes deviennent plus colorées. Mickaël
descend quelques marches à gauche et ils tombent face à face avec la
façade grise du Saint-Sépulcre. Hanina n’est, bien-sûr, pas surprise.
Dans tous les livres qu’elle a compulsés sur Jérusalem, de nombreuses
fois, ce monument était représenté. Ce n’est pas vraiment un édifice
majestueux ! L’émotion est plutôt de s’y trouver.
Mickaël s’avance, suivi par Hanina. Ils entrent par une immense
porte et tombent sur une large pierre plate et polie d’apparence très
ancienne. Au-dessus de cette pierre sont accrochées des vasques qui
y délivrent de l’huile au compte-gouttes.
– C’est quoi ? demande Hanina.
– Eh bien pour moi, c’est l’élément le plus important du Saint-
Sépulcre : cette pierre est appelée la pierre de l’onction ; ce rocher symbolise
notre coeur, le coeur humain, dur comme de la pierre. Et l’huile
qui tombe sur cette pierre, c’est l’huile que Dieu y met pour l’adoucir.
Hanina hoche la tête, surprise, puis pénètre plus profondément à
l’intérieur de l’édifice religieux ; silencieuse et lève les yeux pour y
découvrir les voûtes, les multiples anfractuosités. Et arrive au centre. Là
encore, sans que Mickaël n’ait besoin de lui expliquer quoi que ce soit,
elle sait que ce mausolée qui s’élève soudain devant elle est l’endroit où
est mort le Christ. Hanina visite ce lieu comme une étrangère. La mosquée
d’Omar avait au moins un lien culturel avec elle : sans être une
pratiquante de l’Islam, se trouver devant cette mosquée l’a fait vibrer.
Mais ici, elle visite vraiment en touriste ! Rien ne fait le lien entre
son expérience des Béatitudes et cette basilique. Tout ces murs et ces
plafonds noircis, ces odeurs d’encens et de bougies. Ces gens de noir
habillés, aux regards sans joie, ces nobles vieillards barbus encapuchonnés,
qui déambulent à la manière du Moyen âge. Dans tout ceci,
elle ne trouve rien qui l’y rattache. Elle essaie de s’imaginer les
moments de la mort du Christ, ici. Mais rien ne vient !
Étrangement, l’atmosphère religieuse du lieu la pousse plus à
imaginer les combats entre les Croisés et les Sarrasins qui se déroulèrent
dans ces murs.
Mickaël gravite autour d’elle lentement, la suivant dans son évolution
: elle arrive devant un large escalier qui descend vers les soubas-
sements du Saint-Sépulcre. Mickaël lui propose de s’y rendre ensemble.
Et ils entament la descente des marches. Subitement, Hanina
comprend un aspect des combats entre les Croisés et les Sarrasins.
Elle se rappelle une phrase d’un livre qui traitait de ce point de l’histoire
de Jérusalem : « Les chevaux avaient du sang jusqu’aux jarrets. »
Ce ne pouvait être qu’ici ! Elle s’arrête alors à mi-escalier et regarde en
arrière, vers le haut. Et imagine chrétiens et musulmans s’ouvrant
mutuellement les tripes à coups d’épée et de sabre. Et sur ces marches
où sont posés ses pieds, le sang coulait pour former un étang plus bas.
Elle crie alors à Mikaël :
– Mick. Il faut que je remonte !
Et, sans plus attendre elle tourne les talons, remonte à la surface
et s’extrait du Saint-Sépulcre pour se retrouver à l’air libre. Où elle
s’affale sur un muret en pierre un peu à l’écart de la foule des fidèles.
Mickaël la rejoint, inquiet.
– Tu te sens mal ?
Hanina n’estime pas qu’il soit utile de faire part à son ami de ses
impressions sur la visite du Saint-Sépulcre.
– Non, ça va! Mais là-dedans, je manquais d’air. Je me sens mieux
ici.
– Tu veux te reposer un peu ?
– Oui, cela fait du bien d’être assise ! Cela fait trois heures que
je suis sur mes jambes.
– C’est vrai. Excuse-moi !
– Mick ?
– Oui ?
– Arrête de t’excuser.
– Ok ! fait Mickaël avec un sourire.
Après un silence, Hanina se lève.
– Bien, je suis prête pour le troisième round.
– Alors, c’est par là…
Les deux amis remontent les quelques marches qui les ramènent
dans le souk et arrivent sur le souk el Bazar. Hanina s’exclame alors :
– Mais c’est là que l’on s’est disputés ce matin.
– C’est bien. Tu vois, tu te retrouves déjà dans Jérusalem. Ah, au
fait, on a changé de quartier ! On est maintenant dans le quartier
chrétien de Jérusalem.
Ils descendent le Souk el Bazar et, au bout, tournent à droite. Et
après quelques mètres apparaît une grille qui coupe le souk en deux : en
moins d’un mètre, Hanina a le sentiment de franchir deux mondes.
Sitôt passée la grille, elle ne bouge plus. Elle regarde ce qui lui arrive: ici
elle est encore en Orient et là elle est en Occident. Ici il y a un souk avec
des échoppes. Là il y a une galerie avec des vitrines. Elle se retourne bien
pour voir une dernière fois le monde qu’elle vient de quitter…
– Époustouflant! Incroyable si on ne l’a pas vécu ! s’exclame-t-elle.
En quittant la partie arabe de la Vieille Ville pour entrer dans la
partie juive, Hanina eut la mesure exacte de la distance qui sépare ces
deux mondes, ces deux civilisations. Le souffle coupé, elle déambule
dans des galeries luxueuses où elle côtoie des touristes qu’elle n’imaginerait
jamais mettre les pieds au-delà de cette grille. Et le pire est
que cette frontière est naturelle. Aucun soldat pour la garder, pour
protéger la partie juive. Ahurissant !
« Bien ! Donc, j’étais chez les Arabes, et à présent je suis chez les
Juifs » se dit-elle.
Hanina suit Mickaël pas à pas. Elle tarde à venir à ses côtés. Tout
lui paraît étrange ici : les immeubles sont tout neufs. Rien d’ancien, tout
est si aseptisé et si charmant ! On se croirait dans un parc d’attractions,
tant c’est propre et net. Et les gens sont tous uniformes. Les femmes portent
des robes à carreaux, amples bien-sûr. Leurs cheveux sont joliment
emprisonnés dans des fichus; les enfants marchent à la file : les petits
garçons portent tous la Kippa sur la tête, et tous ont les petits fils qui
pendent le long de leur jeans. Leurs papas sont tous en noir, avec une
chemise blanche, et un chapeau, noir bien-sûr. Certains papas cachent
mal leur holster d’où dépasse malicieusement la crosse d’un calibre 38.
De temps en temps une supérette, une banque, des commerces de
restauration rapide qui proposent aussi des falafels (avec quand même
moins de fumet que dans l’autre Jérusalem !) Des bouts de parcs fleuris
au creux des petits immeubles. Hanina se croirait quelque part en
vacances si elle ne portait pas dans son coeur le fardeau de cette région.
Mickaël et Hanina descendent lentement le quartier juif, et croisent les
ruelles où s’élèvent une quantité de Yeshivas* fréquentées par un
grand nombre d’étudiants. Des jeunes, le visage vif. Revêtus du châle
de prière sous leur veste. Qui marchent à vive allure, regardant plus au
sol que devant eux.
(* École talmudique.)
– On va où maintenant ? demande-t-elle.
– Au Mur des Lamentations.
– Au fait, tu sais que les Juifs n’aiment pas que l’on appelle leur
lieu saint « Mur des Lamentations ! »
– Oui. Je sais, et pourtant. Qu’est-ce qu’il est bon de se lamenter.
Au fait, d’habitude, tu sais où je passe ma première nuit, quand
j’arrive en Israël ?
– Tu me l’as dit : sur la terrasse chez les soeurs !
– Non. Ça c’est parce que j’étais avec toi, je n’allais pas te laisser
tomber. La première nuit, je la passe toujours au Mur. Et je me joins
aux lamentations de mes frères.
– Quelles lamentations ?
– Il y a en permanence des Juifs qui prient devant le Mur.
– Même la nuit ?
– Surtout la nuit ! Il n’y a pas de touristes. Ils sont enfin chez
eux ! Pour eux ! Et la plupart de leurs prières sont des lamentations,
justement.
– Mais ils se lamentent pour quoi ?
– De ce que le Messie n’est pas encore venu !
À ce moment, un étudiant en yéchivah s’approche d’eux. Il tient
dans la main de petits fils rouges.
– « Atem medabrim Ivrit ? » {Vous parlez hébreux ?}
– « Lo, Lo. Tserfati. » {Non, non, français.}
– « Atem jehudi ? » {Et vous êtes Juifs ?}
Pour éviter toute équivoque, Mickaël continue à s’exprimer en
anglais.
– Yes, but I dont no. If she is too you must ask her. {Moi, oui,
mais elle, je ne sais pas. Il faut le lui demander.}
L’étudiant, un peu surpris par la tournure des évènements,
décide de ne pas s’attarder et va droit au but.
– Ok, give me your hand ! {Bon ! Donnez-moi votre main !} ditil
à Hanina…
Celle-ci sans répondre, tend sa main à l’étudiant : il la prend et
lui noue un fil rouge au poignet ! Hanina regarde son poignet, stupéfaite.
Et l’étudiant continue son chemin.
Elle se tourne vers Mikaël :
– Qu’est-ce qu’il me voulait, celui-là ?
– Le fil rouge représente une bénédiction pour les non-Juifs : il
t’a bénie.
– C’est gentil, mais je ne lui ai rien demandé ! Je n’ai pas bien
compris. C’est quoi exactement, ce fil rouge ?
– Josué, avant de franchir le Jourdain, avait envoyé des espions
dans Jéricho. Ces espions étaient sur le point d’être découverts. A ce
moment, une habitante de Jéricho, Rahab, les cache et exige en échange
de son aide qu’elle et sa famille soient sauvées lors de la prise de
Jéricho. Les espions lui disent alors de suspendre un fil rouge à sa maison.
Et ainsi, lors de l’attaque, personne ne lui ferait de mal. C’est un
peu comme les Égyptiens qui ne voulaient pas mourir la veille de la
délivrance du peuple hébreu: ils badigeonnèrent leur maison de sang,
et se joindre ainsi à la Pâques juive…
– Eh bien, c’est gentil de sa part ! C’est dommage qu’il ne soit pas
resté. Je lui aurais donné, moi, la bénédiction des non-Juifs aux Juifs !
– Ah, et tu aurais fait comment ?
– Je lui aurais appris les Béatitudes. Dommage qu’il soit parti !
Enfin, c’est gentil quand même. Mais je vais quand même enlever ce
machin. C’est pas la peine que tout le monde sache que je ne suis pas
Juive !
Et les deux amis continuent à descendre les larges marches par
lesquelles ils quittent le quartier résidentiel juif de la Vieille Ville pour
arriver à l’Esplanade du Mur du Temple. À un angle de l’escalier,
Hanina débouche sur un point de vue qui la projette face au dôme
gris de la mosquée El Aqsa. Et en suivant l’enceinte de la mosquée,
elle voit se profiler le Mur des Lamentations. Mickaël et Hanina s’arrêtent
à mi-chemin de l’escalier pour contempler en retrait le site,
cette majestueuse muraille haute de douze rangées de blocs de pierre
coiffée par une véritable forêt !
– C’est incroyable, tous ces arbres. Tout à l’heure, quand on était
aux mosquées, on les remarquait à peine !
– Oui, c’était prévu, dit Mickaël, de façon anodine.
– Qu’est-ce qui était prévu ?
– Mais ces arbres.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Il y a 2400 ans, un prophète de l’Ancien Testament, pour mettre
en garde le roi et les chefs religieux contre leurs iniquités, leur prédit
que s’ils ne quittaient pas la mauvaise voie dans laquelle ils s’étaient
engagés, le Temple leur serait enlevé et une forêt s’élèverait à la place.
– C’est vrai ?
Pour toute réponse, Mickaël s’avance contre le muret qui surplombe
l’Esplanade et, mimant le prophète prend la parole, d’un ton solennel:
– «Vous rendez abominable le droit, vous pervertissez toute
droiture et vous bâtissez Sion avec du sang. C’est pourquoi, à cause
de vous, Jérusalem deviendra un monceau de pierres et la montagne
du temple une hauteur couverte de forêts ! »
Hanina stupéfaite par cette prophétie, regarde maintenant le Mur
juif avec des yeux ébahis: le temple a disparu, remplacé par une mosquée,
et une forêt d’arbres s’élève à l’endroit qui fut le parvis du temple !
Aussi sursaute-t-elle quand elle entend des claquements de
mains. Elle se retourne brusquement, et se trouve face à un vieux
monsieur qui, selon toute apparence, avait assisté au numéro de
Mickaël. Le passant claque encore deux ou trois fois des mains et
salue courtoisement en inclinant la tête vers les deux touristes. Il
porte une kippa, est mince, affable et parle parfaitement le français.
Puis il se tourne vers Mickaël :
– Quelle majestueuse surprise d’entendre citer le prophète Michée
LE VIEIL ELIE
par cette bien triste journée. Surprise d’autant plus surprenante que le
prophète a été cité par un Gentil*, si je ne m’abuse. Au fait, à qui ai-je
l’honneur ?
(* Terme désignant un non-Juif.)
– Mickaël Kempf, dit celui-ci en tendant la main au vieil homme !
– Ah, vous voyez ? Un protestant. Et Alsacien, certainement, n’estce
pas ?
Mickaël acquiesce.
– Mon instinct d’homme âgé m’a bien servi une fois de plus.
Quelle heureuse surprise. Vous allez me donner des nouvelles de
mon amie Strasbourg.
Puis il se tourne vers Hanina.
– Et vous, jeune dame ? De quels cieux venez-vous ?
Hanina se présente alors à son tour :
– Je m’appelle Hanina Azzourh, dit-elle dans un sourire malicieux,
attendant avec impatience la conclusion qu’allait en tirer le vieil
homme.
– Hanina Azzourh ? dites-vous.
L’homme avait gardé la main de Hanina. Et regardait perplexe,
dans le vague.
– Vous m’intriguez, jeune dame. «Hanina» dites-vous! Tiens donc!
L’on pourrait croire que vous n’êtes pas une étrangère, comme… comme
notre ami alsacien. Et puis votre nom. Azzourh? Vous êtes bien un peu
d’ici, non?
– Un peu d’ici et un peu d’ailleurs ! répond Hanina.
– Oui, bien-sûr ! Vraiment, quelle étrange journée ! Et quelle
étrange rencontre. N’est-ce pas ? Dites, souffririez-vous un peu de ma
présence ?
Immédiatement Mickaël et Hanina le rassurent vivement.
Le vieil homme les prend alors par le bras et les entraîne vers les
dernières marches qui les séparent de l’Esplanade du Mur du Temple.
– Mais permettez-moi de me présenter à mon tour : je m’appelle
Elie Barenbaum. Et l’Éternel, le Tout-Puissant m’a accordé l’avantage
d’habiter pour mes vieux jours dans sa Sainte Cité. Je suppose que
vous vous dirigiez vers notre lieu saint, le Mur du Temple ?
– Oui. Confirme Mickaël.
– Ne prenez pas peur si nous rencontrons quelques soldats ce
matin, dit le vieil homme.
– Des soldats ? Ici ? demande Hanina, interloquée !
– Oui. Simple mesure de prévention: hier, Sharon a été élu Premier
Ministre. Et donc… Ah, voici, nous arrivons. Il va falloir que vous soumettiez
vos effets personnels au contrôle.
Effectivement, l’accès à l’Esplanade se fait par des portiques de
contrôle. Hanina présente son sac à un policier qui le fouille minutieusement.
Puis le trio franchit un détecteur de métaux. Hanina fait
quelques pas et s’arrête, stupéfaite : devant elle, se tient, en de multiples
points, une véritable petite armée. D’un coup d’oeil circulaire,
elle dénombre, en gros, deux cents soldats.
– Comme je vous le disais, Monsieur Sharon a été élu Premier
Ministre. Et cela a des raisons de déplaire à nos frères arabes. Ainsi,
nos chefs militaires ont-ils paré à toute éventualité. Si le moindre
trouble survenait, ils enverraient alors la soldatesque afin d’essayer
d’éviter le pire ! Hélas !
– Mais quelle menace y a-t-il ? demande Hanina.
– Voyez-vous, chère amie: l’Éternel le Tout-Puissant a trouvé bon
de nous apprendre l’humilité, à nous les premiers de ses enfants, en
nous faisant prier, ici, devant ce Mur, aux pieds de nos frères musulmans,
eux-mêmes installés plus haut. Néanmoins, cette position est par
moments inconfortable: quand nous les irritons, ceux-là nous le font
savoir en nous jetant des pierres. Ce faisant, ils nous apprennent la foi,
car, voyez-vous, cette menace ne nous a jamais empêchés de continuer
à prier ! Certes, je reconnais qu’aujourd’hui, il n’y a pas foule.
Devant ce tableau ahurissant de cette démonstration de force…
préventive, bouche bée, elle vient de comprendre en quelques secondes
que l’élection de Sharon constitue un risque d’embrasement. Et
cet embrasement pourrait débuter par des jets de pierres de la part de
manifestants palestiniens perchés aux abords du sommet du Mur du
Temple. Et droit devant elle, des Juifs pieux, au pied même du Mur,
bravent ce terrible danger.
« Au pied du mur. » Trois, quatre fois Hanina se répète cette phrase
qui a germé dans son esprit : elle voit ces deux cents soldats, prêts à
s’égailler dans la Vieille Ville comme pour défendre une position.
Et là, au fond de ce porche, tout contre le mur, le couloir qui mène
à l’entrée du tunnel sous-terrain, le tunnel qui est le centre du conflit !
Hanina pensait visiter un Lieu Saint, et elle se rend compte que le
Lieu Saint est aussi une position militaire. L’armée israélienne a quitté les
quartiers arabes et se retrouve maintenant retranchée ici. Au Mur! Une
intime conviction naît dans ses pensées à ce moment: si les Israéliens
abandonnent le Mur, c’est leur présence au Proche-Orient qu’ils abandonnent.
Et ce sentiment lui fait honte. Ce ne peut être la conviction
d’une Palestinienne. Or, depuis qu’elle a mis les pieds sur l’Esplanade du
Mur, elle sent qu’elle a le regard de quelqu’un qui est en retrait.
– C’est votre première visite au Mur ?
La voix du vieil Elie sort Hanina de ses pensées. Elle prend
Mickaël de court :
– Moi, c’est la première. Et lui, la douzième !
– Ah ! L’étranger est un habitué. Et l’habitante une étrangère,
ajouta le vieux Juif, spirituel…
– Oui, je deviens une étrangère.
– Chère amie, il faut savoir se détacher pour mieux s’approcher,
monter sur une montagne, prendre du recul. Et redescendre, trouver
sa vraie place. N’est-ce pas ?
Hanina, perplexe, hoche la tête, les yeux rivés sur ce mur millénaire,
coupé en deux en son milieu par une barrière.
– Donc là, à droite, c’est la partie des femmes ! Et à gauche c’est
la partie des hommes ?
Elie hoche la tête en signe d’assentiment.
– C’est exact !
– Et les non-Juifs ont le droit d’aller y prier ? demande Hanina.
Pour toute réponse, le vieil homme se tourne vers Mickaël :
– Je suis sûr que celui qui peut citer les prophètes peut aussi citer
les rois. N’est-ce pas, cher ami ?
Mickaël regarde alors Elie d’un oeil interrogateur.
– Voyons, vous me surprenez! Ne connaîtriez-vous pas la prière que
fit le roi Salomon en ce lieu? Alors qu’il dédicaçait le temple à l’Éternel?
Mikaël, d’un signe de tête, lui fait comprendre qu’il a saisi et il
plonge dans ses souvenirs, regroupe les éléments de cette prière et se
lance, la voix étreinte par l’émotion :
« De même pour l’étranger, qui lui n’est pas de Ton peuple,
quand il viendra d’un pays lointain, à cause de Ton nom, tu l’exauceras
des cieux. Afin que tous les peuples sachent que Tu es Dieu
pour toute la terre. »
À ce moment, Elie se tourne vers Hanina.
– Voilà : vous avez la réponse !
Hanina regarde tour à tour Mickaël et Elie et, sans mot dire, se
tourne et commence à marcher vers le Mur. Elle se dirige vers la place
réservée aux femmes, tout en passant à côté d’un groupe d’une trentaine
de soldats. L’emplacement des femmes est totalement désert !
Elle s’avance mètre par mètre, traverse la place dallée et finit sa marche
contre les pierres millénaires. À aucun moment, elle ne pense au
péril que redoutent les soldats présents aux abords. Elle ne pense pas
non plus à leurs regards posés sur elle. Elle ne pense qu’à elle et au
mobile qui l’a fait s’avancer.
Son coeur bat vite, car elle va poser une question: elle veut savoir si
son Dieu est aussi le Dieu qu’adorent tous ces religieux! Son Papa,
qu’elle adore, est-il le même que celui que tous ces gens pieux vénèrent?
Si, dans cet endroit, elle va aussi rencontrer son Papa, alors c’est
qu’il est le même pour tous! Elle est maintenant face au Mur… Son
visage en est à cinq centimètres. Mais elle ne ressent pas le besoin d’y
mettre la main, elle n’a pas besoin de communier avec une religion. Elle
se sent parfaitement libre, parfaitement étrangère encore une fois. Elle
sait pourtant à quelle identité ce Mur appartient. Elle, elle est là pour
aller au-delà des identités. Au-delà des lignes vertes… Néanmoins, elle
sait que si elle trouve aussi son Papa ici, alors elle sera aussi un peu
Juive! Elle est déjà Musulmane « de naissance » et « de culture. » La
notion de Dieu unique lui vient de là. Ensuite, elle est aussi, dans une
autre mesure, un peu Chrétienne, car elle a rencontré un aspect vivant de
Dieu dans un lieu chrétien: les Béatitudes. Et comme pour remonter le
voyage à l’envers, elle se trouve maintenant dans un lieu religieux juif.
Et maintenant dans ce lieu juif, elle va poser une question à son
Papa. Au fur et à mesure qu’elle approche du Mur, elle sent sa foi
augmenter. Elle sait qu’elle n’a plus qu’à fermer les yeux pour entrer
dans sa présence. Et elle a l’intime conviction que lorsque dans l’infini
de son esprit elle parlera à son Papa, elle recevra une réponse.
– « Papa? »
Et instantanément, dans un souffle, une répartie fit écho dans
son esprit :
– « Oui? »
– « J’avais besoin de savoir si tu étais le même que celui que tous
ces gens vénèrent. »
La réponse se traduit par une décharge de joie au fond de son
ventre. Elle goûte quelques instants à cette manifestation de la présence
spirituelle de son Père, puis continue sa prière :
– « Alors, si je sais que ce Dieu, c’est aussi toi, mon Père, je peux
donc t’appeler aussi Dieu, comme tout le monde. »
Puis elle ouvre à nouveau les yeux ! Son regard monte le long du
mur, ligne de pierre par ligne de pierre jusqu’à la dernière, la douzième,
puis son regard se retrouve dans l’infini du bleu du ciel. Elle
comprend alors comme Dieu peut être proche ou lointain. Proche
comme cette treizième ligne de pierre qui n’existe pas, proche
comme le bout de ce mur, proche comme ce coeur qui bat en elle.
Proche comme cette joie immense qui fait vibrer tous ses sens. Ou
lointain comme quand il y a un orage, comme quand il y a l’oppression
de la nuit, comme la force de la haine.
Elle se retire un peu du Mur. À reculons, le visage tourné sur sa
crête. « Dieu est ma treizième ligne. Dieu commence là où mes
moyens humains s’arrêtent. Là où je n’ai plus que ma fatigue ! Alors
il est là, prêt à tout remplir. À prendre la place qui est la sienne en
moi. À y installer l’amour, le pardon ! La guérison ! »
À mi-chemin de l’Esplanade, elle se retourne et se dirige vers Elie
et Mickaël et se joint à nouveau à eux.
– Alors, Hanina ? Parlez-moi de votre visite au mur ! demande
aussitôt Elie.
Hanina ne répond d’abord rien, puis pose une question :
– Elie, dites-moi. Vous vous sentez d’abord Juif ou croyant ?
– Mais je suis un croyant juif ! rétorque le vieil homme.
– C’est étonnant ce que vous me dites là ! Arriveriez-vous à dire
simplement : « Je suis croyant » ?
– Certes. Mais cela aurait peu de sens. Ma racine juive est vitale
pour moi.
– Comment êtes-vous devenu Juif ?
– Mais… par mon sang. Mais pourquoi me demandez-vous tout
cela ?
– Eh bien, pour tout vous dire, depuis que je suis arrivée en Terre
Sainte, je veux dire en Israël et en Palestine…
– Qu’est-ce que c’est la Palestine pour vous ?
Le regard d’Elie devient sérieux, concentré. Il avait brusquement
coupé Hanina.
– Mais c’est la terre où mes parents sont nés.
– Vous êtes donc une Palestinienne. bien-sûr. Mais vos parents,
où sont-ils maintenant ? En France ?
– Oui.
– Je vois. Et à l’endroit où ils sont nés, c’est maintenant Israël ?
– Oui.
– Comme ce doit être douloureux !
Hanina regarde ce vieil homme qui hoche lentement la tête, perplexe.
– Oui, je crois. Et vous, vous êtes né où ?
Elie lève les yeux et regarde Hanina.
– Ich bin in Deutschland geboren. {Je suis né en Allemagne.}
– Mais alors, d’où vient votre français si parfait ?
– J’ai quitté l’Allemagne en 1934, avec mes parents. J’avais douze
ans. J’ai terminé mes verbes et mes conjugaisons en France. Mais, excu-
sez-moi, j’aimerais revenir à vous. Vous me parliez de ma religion.
– Oui. J’ai découvert en arrivant ici que Dieu est Amour. Et au
Mur, j’ai compris que ce Dieu est le même que le vôtre. En Dieu,
maintenant je crois.
– Non!
Hanina, surprise par la réponse brutale du vieil homme, le
regarde. Mais celui-ci continue…
– Vous ne croyez pas en Dieu : vous croyez en l’Amour de Dieu !
– Et il y a une différence ?
– Ah, oui. Si vous croyiez en Dieu, vous vous mettriez à pratiquer.
Mais vous croyez en l’Amour de Dieu. Vous allez donc rester
libre, vous ne deviendrez jamais l’esclave de principes religieux
appauvris. Vous garderez votre coeur et vos pensées libres de tourments.
Vous êtes directement passée à l’état de fille, d’héritière. Sans
avoir à acheter ce fait par des années de servitude religieuses. Vous
allez être guidée par vos intuitions. Vous découvrirez le Bien et le Mal
non plus d’après des modes ou des préceptes dictés, mais d’après la
régénération que produit la connaissance de l’Amour de Dieu.
À ce moment, Elie prend Mickaël par le bras et lui glisse :
– Voyez-vous, jeune protestant. Le fondement des Évangiles ne
nous est pas étranger, à nous autres Juifs.
– Oui, je vois. Mais alors…
– Oui, oui. bien-sûr. Jésus, ce fils de Dieu. Ah, tant de choses s’affrontent.
Si seulement ce Jésus, ce Juif, vous ne l’aviez pas christianisé.
Hanina pendant ce temps, est occupée à graver dans son esprit
les mots qu’avait eus Elie pour elle. Elle les avaient reçus à la manière
d’un éclair. Ils constituent le fondement de sa nouvelle foi. Elle
regarde ce Juif et ce Chrétien se taquiner gentiment. «Comme les
temps ont changé ! » se dit-elle. Un Juif, en s’inspirant des Évangiles
structure sa foi, à elle, d’origine musulmane !
Elle revient à ses amis :
– Elie, ce que Mickaël ne vous dit pas, c’est qu’il va à la messe le
dimanche matin.
Le vieil homme ne peut cacher son étonnement !
– Vous me surprenez. Kempf, voyons, en Alsace c’est un nom
protestant.
– Oui, il est Protestant. Mais mon ami aime bien voyager. Il
vadrouille de gauche à droite.
– Eh bien. Me voilà pris à mon propre piège. Et alors, cher ami,
comment se déroule ce voyage ? Vous êtes-vous« converti à Marie » ?
Peut-être me donnerez-vous la recette de ce miracle culturel ?
– Vous pensez qu’il s’agit d’une question culturelle ? demande
Mickaël.
– bien-sûr. Les autorités protestantes ont-elles déjà pris la peine
de convoquer des états généraux pour chercher à savoir si la femme
qui a mis au monde Jésus est ressuscitée et vivante ?
– Non, bien-sûr !
– Parce qu’ils restent sur une position vieille de 400 ans. C’est
donc culturel. De surcroît, le monde protestant est face à un mystère :
si la Vierge n’est pas vivante, qui répond aux prières qui lui sont
adressées ? Car vous conviendrez aisément que les miracles de
Lourdes sont irréfutables, n’est-ce pas ?
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