18 -JÉRUSALEM

 
 
   

Jeudi 8 février 5 heures.

4e jour.

Hanina émerge péniblement du sommeil. Lentement, seconde

après seconde, elle se sort de l’impression négative que lui a laissée sa

nuit. Certes, hier soir, elle a réussi à s’endormir positivement. De surcroît,

cédant sous la fatigue de toutes les émotions de la journée, elle

n’eut pas besoin d’un long temps de réflexion pour se couper de tout ce

qui la préoccupait.

C’est peut-être pour cela que sa nuit a été si agitée. À deux ou trois

reprises, elle se rappelle maintenant, qu’elle était sur le point de se

réveiller en pleine nuit. Ce qu’elle déteste le plus. Les insomnies sont

son pire cauchemar. Pour autant, elle se sent néanmoins bien à cet instant,

où tout est encore sombre, où la seule lueur qui lui apporte un

semblant de vie lui vient de la lune.

Elle ne se précipite pas à la fenêtre, elle reste au lit. Paresseuse. Et

pas entièrement réveillée. La tête à plat, sur le coté et un bras sur l’oreiller,

posé à côté d’elle. Et elle pense à sa nouvelle soeur. Halouma, elle

seule aussi. Elle, elle a au moins ses enfants. Si la nuit, elle a un coup de

blues, elle peut aller dans leur chambre, les voir dormir.

À cet instant, son petit garçon lui manque terriblement. « Le milieu

de la semaine » se dit-elle. Et dire qu’elle a promis à Marc de ne pas téléphoner.

Il n’aime pas. Il dit que le gosse, après, il a le cafard.

Subitement, une idée lui vient : des enfants, mais il y en a plein en

bas. Des enfants qui ont besoin d’affection. Besoin d’une visite matinale…

Elle est prête à bondir. Mais elle se ravise… 5h15. Évidemment,

il est trop tôt !

Hanina est bien réveillée maintenant. Mais elle n’a pas envie de se

lever. Elle flemmarde encore un peu au lit, se retourne. Prend son oreiller

contre elle, comme pour combler une absence. Une absence… ce

mot lui vient à l’esprit.

Mickaël. Mais bien-sûr. Pourquoi souffrir dans ce lit de solitude? Il

va venir avec elle prendre le petit-déjeuner avec les enfants avant que

ceux-là n’aillent à l’école. Elle sait qu’ils le prennent à 6 heures Elle bondit

dans son jeans, met son pull et fonce sur la terrasse afin de vérifier

que son ami n’y est pas.

« Super, il est encore au pieu! » Elle sait qu’il ne ferme pas sa porte à

clé. En Palestine, il ne peut pas, il a dit. Une manière à lui de se croire

encore plus chez lui! Tant mieux: une envie irrésistible de le réveiller à la

façon « colonie de vacances » (avec un verre d’eau!) lui vient. Mais elle se

ravise. Elle va faire pire… Hanina avance sur la pointe des pieds, ouvre

lentement la chambre. «Pas de problème, il dort encore ». Elle s’avance à

pas feutrés. Et doucement s’assied sur le bord du lit. Elle observe Mickaël

dans son sommeil. Une envie irrépressible de le taquiner lui vient.

À contre coeur, elle s’en abstient, retourne dans sa chambre et y

griffonne sur un morceau de papier les mots suivants : « Bonjour Mick.

Rejoins-moi dans le réfectoire des enfants. Nous prenons le petitdéjeuner

avec eux ! » Elle glisse le papier sous la porte et descend au

réfectoire. Il est six heures. Les enfants sont déjà attablés dans un

joyeux brouhaha et son entrée est saluée par une clameur de joie.

Maryam, elle aussi toute souriante, l’accueille.

– Bonjour Hanina, vous avez bien dormi ?

– Merveilleux ! Dites, j’ai envie de prendre mon petit-déjeuner

avec les enfants.

– Oui, si vous nous promettez qu’ils ne seront pas en retard pour

 

l’école !

Et soeur Maryam, de sa voix éclatante, tente de couvrir celles des

enfants pour leur annoncer une invitée au petit-déjeuner.

Folle de bonheur, Hanina se cherche un pain rond, qu’elle porte à

ses narines pour en humer la saveur. Et s’assied au milieu des enfants. Ils

la laissent à peine manger. Hanina doit répondre à un flot de questions

sur la France et Paris. À ce moment, tous les enfants se tournent vers la

porte qui vient de s’ouvrir. Et ils accueillent Mickaël dans un « Sabah el

her» {bonjour} sonore. Mickaël répond par un: «Sabah en nour, ya

waladi » {Jour de lumière, les enfants}, s’approche de Hanina, lui fait

deux bises et prend place à côté d’elle. Les deux amis sont submergés par

les enfants si heureux d’avoir la visite du couple.

Rapidement, ceux-là quittent le réfectoire, l’école commençant à

sept heures. Mickaël et Hanina terminent leur petit-déjeuner seuls dans

le calme retrouvé.

– Alors tu as bien dormi ? demande Hanina.

– Au poil ! répond Mickaël.

Hanina sourit.

– Alors, le programme d’aujourd’hui ? Toujours Jérusalem ?

– Oui, bien-sûr. Pourquoi tu vois autre chose ?

– Non, absolument pas !

– Dis, tu as bien dormi ? demande Mickaël inquiet.

– bien-sûr. Pourquoi ?

– Pour rien. Tu es un peu bizarre ce matin !

– Oui, peut-être un peu le cafard. Ça passera. Emmène-moi juste

dans les souks. Et tout ira mieux ! dit Hanina avec un entrain retrouvé.

Il n’était pas encore sept heures quand la Punto se trouve mêlée au

flot des camions, des taxis, et des vieilles Mercedes bariolées de milles

couleurs et inscriptions. Les abords des murailles de Jérusalem grouillent

déjà d’une vie que Hanina était loin de soupçonner. Heureusement que

l’artère routière est bouchée. Ainsi elle peut tout observer: à sa droite, les

trottoirs sont bordés d’échoppes où s’étalent tous les fruits et légumes

imaginables… La population palestinienne, elle, est d’une mixité étonnante.

Tout se mélange: les jeunes habillés à l’occidentale, les plus vieux

 

en longue robe et keffieh. D’autres en costumes. Les femmes sont autant

habillées à l’européenne qu’à l’orientale.

Les hommes d’une quarantaine d’années portent plus souvent le

keffieh. À tout bout de champ, des carrioles vendent des pains, d’autres

des cigarettes, d’autres des tickets de loterie. La rue fourmille de mille

métiers. Puis dans une anfractuosité, Hanina remarque la gare routière

des bus, qui semblent venir des quatre coins des villages environnants !

Une foule en sort, pour traverser la rue et s’engouffrer dans Jérusalem

par la Porte de Damas que Hanina voit maintenant à sa gauche.

Mickaël tourne à droite, dans une rue parallèle et trouve à se garer

non loin de la Poste. Sitôt hors du véhicule, Hanina est saisie par un flot

d’odeurs multiples: odeurs de grillé, odeurs des fruits et légumes étalés

au sol sur des couvertures, odeurs des épices sortant des échoppes. Le

bruit, la population, la chaleur naissante… Tout donne l’impression à

Hanina de vivre un baptême, une immersion dans sa Palestine. La vraie,

maintenant, la partie orientale de Jérusalem.

Mickaël dirige Hanina vers la Porte de Damas. Une immense esplanade

s’ouvre à eux par des marches en gradins à la façon d’une antique

théâtre grec. Et ces marches débouchent comme un goulet sur la majestueuse

Porte, vieille de 500 ans, un peu plus petite que la Porte de Jaffa.

Mais haute de bien 25 mètres, jugea-t-elle.

Toute cette population s’engouffre sous le porche en pierre dominé

par les créneaux qui couronnent la muraille. Mickaël et Hanina s’y trouvent

mêlés. L’immense esplanade s’est réduite en une ruelle large de quatre

mètres au mieux où se meut une population dominée par un brouhaha

inimaginable. Des enfants poussent des charrettes colorées avec

lesquels ils approvisionnent les multiples échoppes des souks. Mickaël

et Hanina sont comprimés de tous côtés par ce flot de population. Ils

remontent maintenant le souk Kan ez zeit, l’artère principale du quartier

musulman de la Vieille Ville. Hanina n’a d’yeux que pour les échoppes

et Mickaël va trop vite dans sa joie de tout lui montrer. Elle lui prend la

main pour le freiner et l’emmener vers les étals. Elle est attirée par son

désir de voir de quoi est faite la mode pour les femmes palestiniennes.

Les échoppes sont tantôt destinées aux touristes, avec une débauche

 

de multiples objets touristiques, comme d’objets religieux, tantôt destinées

à la population locale. Les échoppes pour touristes sont quasiment

désertes. De magnifiques galeries où trônent mille sculptures en bois

d’olivier sont censées attirer un touriste que l’actualité éloigne. D’ailleurs,

au bout d’un temps, Hanina remarque que depuis l’entrée dans les

souks, ils étaient les seuls Occidentaux.

Après s’être concentrée sur le contenu des étals, Hanina se concentre

sur l’échantillonnage de la population. Elle regarde toutes les personnes

qu’elle croise, les dévisage en une fraction de seconde. Au bout d’une

centaine de mètres, elle ralentit, étonnée: « C’est incroyable », se dit-elle.

Toutes les trente secondes, elle croise ou un prêtre, ou un moine, ou une

religieuse, ou un pope ou un mufti. Stupéfaite, elle arrête Mickaël:

– Il se passe quoi aujourd’hui, c’est la visite du Pape ?

– Non, pourquoi ?

– Mais tu as vu ? Il n’y a que des religieux.

– Mais tu es dans la capitale mondiale de la religion !

Hanina reste interloquée. Eux aussi. Alors, ce n’est pas seulement

la capitale des Israéliens, pas seulement la capitale des Palestiniens, c’est

aussi la capitale des Religions. Elle reprend sa marche. « Tant mieux, au

moins Jérusalem est à tout le monde! » En tout cas, c’est la capitale des

odeurs et des parfums, se dit-elle. Et Hanina s’arrête et plante à nouveau

son nez dans un étal d’épices. Elle s’attarde sur le safran : « Alors qu’il est

si cher en France, ici, on en remplit des sachets pour trois fois rien ! »

Elle reprend sa marche. Sur le sol, des femmes bédouines déplient

des ballots de serpolet, de luzerne, de menthe, de thym. Hanina se fait

doubler par deux jeunes filles: l’une porte un jeans, et un sweet shirt élégant.

Elle porte librement ses cheveux ouverts, longs et bruns. Une

démarche féminine. Elle tient par la main son amie. Celle-ci est habillée

d’une lourde jupe noire sur laquelle tombe son chemisier gris ample. Ses

épaules sont recouvertes du voile blanc qui couvre aussi sa tête.

Une chrétienne et une musulmane ? Ou deux musulmanes, mais

dont l’une a pour père un homme pratiquant et l’autre non ?

Les deux jeunes filles s’éloignent. Et Hanina les regarde. Elle est

songeuse. Cette image lui donne un aperçu de la société palestinienne.

 

Elle admire l’image de ces deux jeunes filles que tout oppose et qui

sont pourtant réunies.

En continuant à marcher, Hanina voit, un peu plus loin, le souk

s’éclairer. Il est vrai que depuis vingt minutes ils sont dans la pénombre.

Elle devine donc un souk à l’air libre. À un croisement de ruelles, effectivement,

un souk donne sur le plein air. Et deux autres ruelles s’enfoncent

dans une plus grande pénombre. Mickaël s’arrête.

– Ici prend fin le quartier musulman, et commence le quartier

chrétien.

– Ah, bon ? Il y a aussi des lignes vertes entre les Palestiniens ?

– Eh oui. Les groupes ethniques. Et plus loin tu as le quartier arménien.

– Ah, il y a des lignes vertes entre les chrétiens aussi? Dis donc,

pour la capitale des religions, c’est du propre ! Remarque, je suis à peine

surprise. Et on prend quel quartier alors ?

– On termine d’abord le quartier musulman… Tout droit.

Hanina se penche pour voir la ruelle sombre devant elle.

– Dis donc, il y a beaucoup moins de monde !

– Oui, le souk que l’on vient de prendre est une artère qui mène au

coeur de la Vieille Ville. Comme les Champs-Élysées qui mènent à l’Arc

de Triomphe. Le souk devant nous, c’est comme le Sentier à République.

Tu vois?

– Là, j’ai bien compris. Et donc dans ce souk, ils parlent hébreu.

– Non, on est encore dans le quartier musulman !

– Alors pourquoi tu l’as comparé au Sentier, bêta !

Pour toute réponse Mickaël reprend sa marche. Et ils entrent dans

le souk El Attarin. D’emblée Hanina est immédiatement mal à l’aise.

Effectivement, la population du souk a changé du tout au tout. Ici, plus

de foule cosmopolite, il n’y a que des hommes en tenue de bouchers ou

en tenue traditionnelle palestinienne. Quelques rares ménagères y font

aussi leurs courses.

Les seules lumières qui éclairent la ruelle sont délivrées par des

néons accrochés à un plafond voûté tout en pierre. Toutes les échoppes

présentent de la boucherie. Le caniveau central du souk recueille le

 

sang qui sort des tables de découpe. Et des égorgeoirs aussi. Sur les étals

sont disposées en ligne dans des bacs en alu des têtes de chèvres et de

moutons aux yeux bien ouverts. Une autre boucherie propose un cou de

dromadaire. La pièce doit bien faire plus d’un mètre de haut. Et à côté,

un gigot d’une taille phénoménale.

Après avoir avancé pendant cinq minutes, Hanina s’accroche au

bras de Mickaël. Son estomac la remue, elle tente de résister. Elle se dit

« surtout pas ici. » Elle essaye de marcher tant bien que mal en évitant le

sang du caniveau. Mais, malgré tous ses efforts, elle ne peut s’empêcher

de porter la main à sa poche et d’en sortir un mouchoir qu’elle plaque

aussitôt sur son nez.

La vue, ce n’est rien. Elle peut encore éviter de croiser du regard les

têtes de chèvres. Celles-là même qui, avant-hier soir encore, broutaient

peut-être encore les collines de Judée. Non, le pire c’est l’odeur de sang

tiède ! Tout à coup, une lueur d’espoir lui arrive. Elle croit deviner, à 50

mètres, la fin du souk, s’échappe du bras de Mickaël et s’extrait enfin

du souk des bouchers. D’elle-même, sans attendre son guide, elle

tourne à droite et fonce vers une ruelle en plein air.

Adossée à un mur, elle respire alors à pleins poumons. Mickaël

la rejoint.

– Une minute de plus et je vomissais ! dit-elle.

– Je suis désolé! J’aurais dû t’emmener dans ce souk en fin de journée.

– Mais arrête de toujours t’excuser ! C’est pénible à la fin. Tu n’y

es pour rien !

Pour toute réponse, Mickaël s’assoit sur une marche. Et regarde son

amie.

– Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ?

Hanina le foudroie du regard.

– Quoi ?

– Mais oui: depuis ce matin tu es invivable.

Hanina est debout, les bras croisés. Elle scrute Mickaël. Elle le

rejoint alors sur sa marche. S’assied à côté de lui et lui prend le bras. Puis

pose sa tête sur son épaule. Et reste ainsi.

– Les souks ne m’ont pas encore délivrée de mon cafard, dit-elle

soudain.

Les rares passants qui déambulent dans cette ruelle d’habitation

regardent le couple assis. Hanina relève sa tête, mais reste assise à côté de

Mickaël. À ce moment, ils voient passer devant eux, venant de l’arrière

une femme encadrée par deux hommes. La femme marche… Les hommes

semblent être des policiers en civil.

Elle tourne sa tête vers Mickaël pour obtenir une explication

devant ce trio.

– C’est qui, ceux-là ? demande-t-elle.

– C’est une Israélienne, accompagnée de deux Israéliens, répond

évasivement Mickaël.

– Mais encore ? insiste Hanina, irritée.

– Eh bien: depuis un certain temps, pour calmer les esprits, l’armée

a décidé de quitter le centre des quartiers arabes de la Vieille Ville. Ils

contrôlent les quartiers à partir des toits ou des murailles. Mais cela pose

un problème aux Israéliens qui avaient l’habitude de traverser les souks

arabes en toute sécurité, grâce à l’armée. À leur idée, Israël doit avoir une

autorité sur les quartiers arabes. Donc, pour pouvoir continuer à traverser

les quartiers arabes de la vieille ville, ils se font accompagner par des

milices privées.

– Donc, ces deux zigotos sont armés.

– Comme des porte-avions !

– Mais ils ont un port d’arme, au moins ?

– Mais en Israël, le port d’arme est libre.

– Quoi ?

– Mais n’importe quelle mère de famille israélienne a un 7,65 dans

son sac à main. Il faut bien qu’elles protègent leurs gosses !

Hanina se redresse sur ses pieds en une seconde et crie :

– Et les mères de familles palestiniennes ? Elles ont des lanceroquettes

pour protéger leurs gosses des hélicoptères israéliens ?

Mickaël se relève à son tour. Il garde le silence. À l’écart, un boutiquier

inactif qui regarde le couple depuis quelques instants s’amuse

de leurs états d’âme, surpris par tant de tergiversations.

Hanina continue à monter les escaliers. Mickaël marche à ses côtés.

 

Au passage du boutiquier, celui-ci lance, hilare, dans un typique accent

gutural :

– Ah, Paris, la France, l’amour toujours…

Hanina se retourne, l’oeil mauvais. Et lui dit :

– « Ana Falastinia ! » {Je suis palestinienne !}

L’homme, bouche bée sous la surprise a à peine assez de voix

pour lancer :

– « Min wayn anta ? » {Eh, tu viens d’où toi ?}

– « Min koul makan » {De partout} répond Hanina sans se retourner.

Un peu plus haut, Hanina s’arrête et regarde Mickaël. Ils sont

face à face et s’observent. Aucun ne parle.

– Mais qu’est-ce que l’on a aujourd’hui. Tu as une idée ? dit-elle.

Mickaël a une idée. Certes, mais de là à la dire…

Hanina remarque que Mickaël se retient.

– Mais, dis-moi ! insiste-t-elle.

–Est-ce que tu arrives toujours à accepter les Israéliens, tels qu’ils

sont ? demande Mickaël.

– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

– Peut-être que, après tout ce que l’on a vécu ces derniers jours,

tu as du mal à supporter les Israéliens, ou du moins que moi j’ai les

mêmes sentiments pour les uns que pour les autres !

– Toi ? Les mêmes sentiments pour les Arabes que pour les Juifs ?

Mais mon cher, tu t’abuses. Tu t’illusionnes.

Mickaël ne peut s’empêcher de marquer sa surprise devant

l’agressivité soudaine de Hanina.

Elle continue :

– Ça t’étonne ? Tu penses vraiment que tu aimes autant un Juif

qu’un Arabe ?

Devant le silence de son ami, elle continue :

– Depuis que nous sommes entrés dans ce souk, tu sais qui je

crois avoir à mes côtés ?

Mickaël marque un instant d’étonnement. Hanina continue.

– Mon ex-mari.

– Quoi ?

 

Mickaël a un haut-le-coeur devant cette réflexion qu’il vit comme

une injustice.

– Depuis que l’on est entrés dans Jérusalem, à aucun moment tu n’as

vibré! Tu es froid. Tu me montres les souks comme si tu avais une touriste

derrière toi! Tu me montres ces quartiers comme une simple curiosité. Tu

avais un seul but: t’extraire au plus vite de ces lieux parce qu’ils sont l’expression

de l’identité arabe la plus profonde. Là-dedans, moi je vibre. Là,

il y a l’esprit de mes racines. Si ma tête est européenne, mon sang est entièrement

arabe. Et ça c’est quelque chose que tu refuses de considérer.

Depuis que l’on est entré dans ces souks, c’est plus pareil entre nous.

Mickaël se sent poussé dans ses derniers retranchements. Il ne

répond toujours rien. Il sent que Hanina est sur le point de faire remonter

à la surface quelque chose qu’il voudrait bien garder enfoui. Certes,

il sait que face à ces moments, aux résultats souvent positifs, le mieux

est d’opposer le courage de l’humilité. Il tente une sortie :

– Donc, d’après toi, dans tout ce que j’ai vécu, il y a quelque chose

qui sonne faux…

– Tu n’es pas d’accord ? rétorque Hanina.

– Pas vraiment ! se défend Mickaël.

– Tu as toujours menti quand tu disais que tu aimais les Arabes !

Tu caches ton racisme derrières tes expériences spirituelles. Dieu aime

les Arabes mais toi pas. Ou alors tu ne sais pas ce que veut dire aimer.

À ce moment l’explosion que Mickaël réfrénait eut lieu :

– Je ne sais pas ce que veut dire aimer ? cria-t-il. Tu crois que je ne

sais pas ce que veut dire aimer ? Et c’est toi qui dis cela? Avec ce que tu

connais de moi? C’est ça le regard que tu as depuis les cinq mois que

l’on se connaît ?

Hanina est arrivée à provoquer l’éruption qu’inconsciemment

elle cherchait à déclencher. Les bras croisés. Sans pitié !

Hanina lit très clairement un sentiment d’injustice dans le

regard de Mickaël. Et pourtant elle décide d’aller au bout des choses :

– Mick. Es-tu raciste ?

Mickaël sait qu’il doit apaiser sa colère.

– Qu’est-ce que tu veux dire ? demande-il sur un ton accablé.

 

– Y a-t-il une frontière entre toi et les Arabes ? Une sorte de Ligne

Verte en somme…

Mickaël lève les yeux vers Hanina, se met face à lui-même, prend

la place que Hanina veut qu’il prenne à cet instant. Et il s’examine.

Après un temps de silence, il émerge :

– Oui.

– Et tu sais d’où elle vient ?

– Non.

– Non? Depuis que l’on est arrivé dans ce foutu pays, tu ne m’as

encore jamais parlé en arabe. Tu ne m’as même pas offert le moindre

cadeau qui s’apparente à mes racines, dont tu refuses au plus profond

de toi qu’elles s’expriment. Tu as peur que je me sente plus

Palestinienne que Française. Et tu ne sais pas d’où vient ce problème ?

Hanina est exaspérée…

– Mais qu’est-ce qu’il y a de mal dans le sang arabe ? Qu’est-ce qui

fait que vous, les Juifs, vous vous crispiez dès que vous voyez un Arabe?

Le problème n’est pas qu’il y ait des Juifs en Palestine. Le problème n’est

pas qu’il y ait un État juif. Le problème c’est que vous êtes racistes…

– Et vous? rétorque Mickaël, décidé à ne plus subir les reproches et

les assauts de Hanina.

– Nous? Nous ou moi? Moi, j’ai dû adopter l’Occident. Moi, j’ai

appelé mon premier fils d’un nom qui n’était pas de mes racines, et je

ne le regrette pas! Mais toi, si nous avions un enfant ensemble, par

amour pour moi pourrais-tu l’appeler Nabil ou Djamil?

L’aversion de Mickaël face à cette idée n’échappe pas à Hanina !

Alors, dans cette ruelle déserte de Jérusalem, un cri de colère monte:

– Hein, tu ne pourrais pas? Tu ne supporterais jamais d’avoir un fils

qui porte un prénom arabe! Parce que ce ne serait pas un prénom biblique.

Parce que vos enfants doivent faire partie de cette insupportable

notion de race élue qui vous rend incapables d’aimer le reste de l’humanité.

Et hier encore, tu me disais que le vrai fils aîné d’Abraham serait

celui qui pourrait aimer son frère.

Abasourdi, Mickaël sent que ses jambes ne le portent plus et

s’assied, stupéfait. Le regard vague, il voit s’écrouler toute sa superbe

 

spirituelle. Évidemment, elle avait pleinement raison. En quelques

passages de labours, elle avait tout remis à plat.

Hanina le rejoint et s’assied à ses côtés. Elle le regarde. Mickaël,

lui, fixe le sol, songeur. Elle pose une main sur son genoux.

– Comment tu te sens ?

– Disqualifié !

– Ah ? Mais je t’ai construit en te disant tout cela ! Tu pensais être

parfait ? Désolée.

À ce moment Hanina prend l’air espiègle qui lui va si bien et

tend la main à Mickaël :

– Bienvenue sur terre !

Mickaël reste assis sur sa marche. À peine prend-il conscience que

Hanina est assise à côté de lui. Par contre, les paroles qu’elle a dites sont

bien là, il se les répète, se demandant lesquelles il devait graver dans son

coeur. Il tente de faire le tri. Mais bientôt, il se rend compte que toutes

les paroles qui ont jailli de ce long cri du coeur de Hanina sont justes.

Il reste encore de longs moments silencieux qui lui sont nécessaires

pour faire baisser les vagues de la tempête qui vient d’avoir lieu.

Puis Mickaël regarde son amie :

– Au fait, je suis toujours ton guide ?

– Avec qui irais-je ? répond Hanina, malicieuse.

Puis il se relève avec aplomb pour trancher avec les derniers évènements.

– Si tu es d’accord, je vais te montrer les lieux saints des trois religions,

après tu me diras l’impression que cela t’aura faite. On commence

par l’Esplanade des Mosquées, ensuite on continuera par le

Saint Sépulcre et on terminera par le Mur des Lamentations. Ça te va ?

– Super ! Je te suis.

Et Mickaël entraîne Hanina dans un dédale de ruelles. Au fur et à

mesure de leur avancée, ils quittent la Jérusalem touristique pour se

retrouver dans des quartiers sombres et déserts. À plusieurs reprises,

Mickaël s’arrête pour se réorienter, alors qu’Hanina a depuis longtemps

perdu le nord. Et se croit plutôt dans un labyrinthe… Mickaël

lève souvent la tête, semblant chercher un repère. Soudain, il montre

 

du doigt un minaret.

– La Tour d’Hérode. C’est bon, à droite. Puis, après quelques angles,

ils tombent sur une rue plus large, où Mickaël s’engouffre dans un souk

haut et voûté: le souk el Attanin!

Mickaël et Hanina s’avancent religieusement dans ce souk lugubre

et vide de toute personne. Le bout du souk est visible grâce à la lumière

du jour. En avançant, elle devine une guitoune, une sorte de point de

contrôle. Un policier palestinien s’y tient. En face de lui, à quelques

mètres sont regroupés quelques soldats israéliens. L’atmosphère est

sinistre. Dans un silence complet, par un geste, le policier palestinien

fait comprendre à Hanina qu’il doit fouiller son sac. Elle le lui soumet :

il y farfouille évasivement et le lui rend.

– « Shoukran ! » {Merci !} dit Hanina en avançant.

Le policier palestinien marque sa surprise.

« Au moins je lui ai procuré un éclair de joie » pense Hanina.

Ils passent l’immense porte en bois qui ferme le souk, montent les

marches qui donnent sur le Haram es Sharif (l’Esplanade des

Mosquées) et débouchent sur une vaste place de 400 mètres de long et

de 200 mètres de large, au milieu de laquelle se dresse une immense

mosquée dominée par un dôme doré: la Mosquée d’Omar. Hanina

s’avance lentement en silence sur cette esplanade: elle sait où elle se

trouve, elle sait où elle pose ses pieds à cet instant. Elle sait que les origines

du monde religieux sont ici. Elle prend un peu de recul par rapport

au majestueux édifice, pour mieux en apprécier la magnificence.

Elle se dit qu’à cet emplacement précis se dressait le Temple des Juifs.

Et maintenant, le Temple a été remplacé par une mosquée et les

Juifs n’ont plus qu’un mur, plus bas. Derrière elle. Là où elle ira tout

à l’heure. La force du lieu fait prendre conscience à Hanina que chaque

minute qu’elle passe ici représente un siècle pour l’humanité.

Ses pensées embrassent toutes les époques. Elle imagine les Romains

détruisant le Saint édifice qui faisait la fierté du peuple hébreu.

Ses pensées vont maintenant vers le sous-sol, sous ses pieds. Elle sait

que quelques mètres plus bas, sous la Mosquée d’Omar, les Juifs ont

dégagé un souterrain, qui résulte des anciennes fondations et qui leur

 

permet de se souvenir du Temple dont il est question dans l’Ancien

Testament. Et qui d’une certaine manière continue de rendre encore ce

Temple symboliquement vivant. Symboliquement seulement. Et donc,

ce symbole serait inacceptable pour ses frères musulmans? Ce petit couloir

a déjà été un prétexte à s’entretuer. Mais pourquoi ses frères ne peuvent-

ils souffrir que des Juifs prient sous leurs pieds?

Puis elle se tourne vers le sud de l’Esplanade. Et son regard accroche

la Mosquée El Aqsa, dominée par son dôme gris. El Aqsa.

Irrémédiablement, le nom de cette Mosquée reste pour Hanina liée à la

visite d’un homme qui est encore pour elle à ce moment un mystère.

« Sadate. Anouar El Sadate. » L’homme qui a été assassiné par ses frères

de race pour avoir signé la paix avec les Israéliens.

Pourtant, elle-même, dans sa jeunesse, lors de ses heures de révolte,

ne le qualifiait-elle pas de traître ? L’homme qui dirigeait le pays le plus

puissant du monde arabe d’alors, le plus à même de réaliser le rêve du

peuple palestinien allait faire la paix à Jérusalem avec les Israéliens, et

donc leur reconnaître le droit à un État en Palestine.

Cette esplanade de sang, cette place où même le grand-père du roi

Hussein a été assassiné par ses frères de… sang! Hanina la regarde,

amère. Songeuse… Elle imagine le massacre de septembre 2000.

Quand un jeune officier de police inexpérimenté débordé a fait tirer à

balles réelles sur les manifestants. Cette place vide devient alors dans

ses pensées pour un instant le lieu de drames épouvantables. Et dire

qu’ils se produisent à intervalles réguliers, comme réglé entre les prières

et les fêtes religieuses.

Et pourquoi ? Pour des idées ? Ou pour la justice ? Peut-être que

la justice n’aboutit pas parce que l’on y mélange des idées. Et si

Sadate était mort parce qu’il voulait atteindre la justice en abandonnant

les idées. Longtemps, dans sa fougue de ses années de rébellion,

Hanina voyait en Sadate un homme hypocrite. Qui pour ne plus

avoir à se battre, est allé serrer la main des Israéliens.

Hanina en regardant cette «place de sang», pense à toutes ces prétendues

Lignes Vertes. En ce moment, en ces lieux, elle sait qu’elle a

changé: elle n’aime plus les frontières, elle n’aime pas se battre. Elle

 

sent qu’elle devient lentement semblable intérieurement à Sadate. Cet

homme a eu envie de franchir une ligne verte. Lui, il en est mort. Mais

la paix qu’il a signée est toujours vivante.

Il a abandonné le combat d’idées. Et a obtenu justice. Il est parti

avec le Sinaï sous le bras. Ce qu’il n’a pas obtenu par la guerre, il l’a

obtenu par la paix. Traître à la cause arabe? Ou traître aux idées qui provoquent

tant de morts?

Il est venu serrer la main des Juifs. « C’est bon, moi j’arrête de me

battre contre vous: vous pouvez donc rester au Proche-Orient si vous

voulez ! » Et pour le remercier, les Juifs lui ont donné la moitié de leur

territoire g&eac