17 -RAMALLAH

 
 
   

Mercredi 7 février 7 heures

3e jour

Hanina est réveillée depuis une heure déjà. À une demi-heure près,

elle a manqué le lever de soleil. Qu’importe ! Le soleil est là, et éclaire

déjà le village sous ses yeux. En pensant à la journée qui se présente à

elle, Hanina trésaille. Elle ressent simultanément de la joie et de la peur.

C’est hier soir que cela s’est décidé, durant le repas avec les

soeurs : Hanina a réussi à convaincre Maryam et Marie-Catherine de

les aider à aller visiter une ancienne amie de Mickaël. Une

Palestinienne, Halouma, qui travaillait à l’orphelinat quand il y était

volontaire il y a 14 ans. Elle était y entrée elle-même, enfant, à l’âge

de quatre ans. Et y est restée, une fois adulte. Entre-temps, elle s’est

mariée, a quatre enfants et vit dans les faubourgs de Ramallah.

Hier soir, par miracle, les communications ont été possibles avec

la ville de Ramallah. Justement, Halouma brûlait d’envie d’avoir de la

visite, et de revoir Mickaël après toutes ces années. Pour autant, elle

n’osait pas lui proposer de faire le chemin jusqu’à chez elle. « Mickaël,

il ne faut pas venir. C’est trop dangereux… Une autre fois ! » Mickaël

était prêt à écouter la raison, Hanina pas ! Et finalement, elle obtint

gain de cause. Et le périple fut organisé. Les soeurs téléphonèrent à un

Palestinien qui fait souvent la navette entre leur village et Ramallah et

qui travaille pour l’ONU.

À 8 heures, Mickaël et Hanina sont dans la cour. Le petit-déjeuner

a été rapidement avalé et ils attendent en silence que Nihad vienne les

prendre. Maryam attend avec eux, pour faire les présentations.

Une vielle Mercedes fait alors son apparition en klaxonnant pour

s’annoncer. Nihad en sort, souriant et, après quelques mots échangés

avec Maryam, il reprend le volant avec un joyeux « Yallah! » {Allons-y!}

Mickaël prend place à l’avant. Le chauffeur parle du temps et de

banalités en anglais. Peut-être pour cacher son angoisse. Et pour

rompre son quotidien ! Nihad est avenant, habillé à l’occidentale :

jeans et sweet shirt. Il ne porte pas le keffieh. Il a la quarantaine, un

peu d’embonpoint, une moustache.

Sa voiture est à l’image des coutumes palestiniennes : décorée

comme l’intérieur d’une maison. Rideaux aux vitres arrière, sièges

recouverts de couvertures en laine, cadre photo avec femme et

enfants sur le tableau de bord. La boîte à gants est recouverte de versets

du Coran, un chapelet suspendu au rétroviseur intérieur.

Hanina se tourne vers la plage arrière et découvre que celle-ci est

recouverte d’un immense napperon brodé. Elle le prend entre ses

doigts et en apprécie le travail.

– « Haza jamil ! » {C’est beau !}

Nihad se retourne, surpris :

– « Enti falastiniah ? » {Tu es Palestinienne ?}

– «Naam, walakin askoun fi Fransa. » {Oui, mais j’habite en

France.}

– « Ma’bih’em, al yom al alam haik. » {Ça ne fait rien. Ainsi est

le monde aujourd’hui.}

Nihad jette encore un coup d’oeil à son rétro une ou deux fois

en direction de Hanina. Puis lui demande, en indiquant Mickaël :

– « Hada zawgik ? » {C’est ton mari ?}

– « La’h. » {Non.}

À ce moment, Hanina dirige la discussion vers Nihad. Elle montre

la photo de son épouse portant un bébé.

 – «Kam ind’ik Walad ? » {Tu as combien d’enfants ?}

Nihad lâche le volant pour accompagner sa réponse avec ses

doigts :

– « Sette. Arba bentain, u t’nen walad. » {Six enfants : deux garçons

et quatre filles.}

– « U shorol ektir ? » {Et tu as beaucoup de travail ?}

– «Aywah. Ktir Shorol. M’a fish massari. » {Oui, j’ai beaucoup de

travail, mais pas d’argent.}

– « Limaza ? » {Pourquoi ?}

– « Endish Masari fi Falastine. » {Mais il n’y a pas d’argent en

Palestine.}

La discussion cesse. La voiture suit une route défoncée qui

contourne Ramallah. Quand devant eux un village apparaît. En l’indiquant,

Nihad annonce :

– « Burka. »

Et s’adressant à Mickaël, dit :

– After Burka, the road is finish. Only a small way in the desert.

But, most of the time, there is no soldier. {Après Burka, la route s’arrête.

Il y a seulement une petite piste. Mais la plupart du temps, il n’y

a pas de soldat.}

Le village traversé paraît calme. Comme soustrait des violences de

l’Intifada. Rien ne laissait supposer qu’à cinq kilomètres sévit une guérilla

meurtrière. La voiture roule lentement dans un nuage de poussière.

Le silence est total à bord. Hanina est prise par l’appréhension.

Elle a les mains moites. Elle n’a pas peur pour elle, peur de ce qui pourrait

lui arriver, elle a peur de ce qu’elle va voir et entendre ! La perspective

de rencontrer Halouma la stimule et l’apaise en même temps.

Mickaël scrute la ville qui est proche à présent. Que peut cacher

ce calme apparent ? Au moins il n’y a pas de fumée à l’horizon et la

ville n’est pas survolée par des hélicoptères. Nihad les a rassurés

durant le trajet. La préparation des élections avait permis un calme

précaire, une sorte de trêve tacite.

Les premières maisons de Ramallah sont en vue. Mickaël est

crispé. Pas de soldat à l’horizon, même pas un check point. Ils entrent

 dans la ville comme dans n’importe quelle autre ville. Mais celle-ci est

quasiment déserte et la première impression coupe le souffle de

Hanina: une ville non pas dortoir, mais cimetière ! Les rues sont jonchées

de toutes sortes de débris, de pierres principalement, et par

endroits les trottoirs sont arrachés, le revêtement des routes présente

des trous, la plupart des façades des maisons présentent des éclats de

balles. Les plus anciens ont été rebouchés sommairement au ciment.

Par endroits des voitures calcinées occupent les bas-côtés.

Hanina a le visage collé à la vitre. Les rues défilent devant elles,

présentant régulièrement des maisons effondrées. Soufflées, d’autres,

avec des trous d’obus aux pourtours des fenêtres. Des bâtiments présentent

des plaies qui laissent aisément soupçonner les combats qui

s’y déroulèrent…

Nihad circule en évitant tant que possible les obstacles au sol.

Quelques autres voitures circulent. Des camions aussi, ces mêmes

modèles que Hanina a vus hier en remontant de la Mer Morte. Ils profitent

de l’accalmie pour amener depuis la plaine de Jéricho les primeurs

et les animaux d’abattoirs. De rares boutiques sont ouvertes et celles qui

sont fermées ont leurs rideaux métalliques surchargés de graffitis.

Au fur et à mesure que la Mercedes avance au gré des axes routiers,

vers sa destination, Hanina voit défiler sur les façades des maisons, des

bâtiments administratifs, sur les vitrines des boutiques, une multitude

de portraits d’enfants et d’adultes : sans avoir besoin d’explications,

elle comprend que ce sont les portraits des Palestiniens morts dans les

affrontements. Les photos sont accompagnées de textes en arabe,

qu’elle ne peut malheureusement pas déchiffrer. Les portraits sont

imprimés avec, en toile de fond, la mosquée d’Omar. Et encadrés des

couleurs palestiniennes. Tous ces visages figés par la mort lui sont

insupportables !

Subitement, Hanina a un haut-le-coeur. Une photo représente

un bébé. Une douleur indescriptible la saisit. Nihad l’a remarqué et

lui indique que c’est un bébé mort lors d’un bombardement aérien :

les Israéliens détruisaient un bâtiment administratif.

Dans ses pensées, Hanina passait de cette photo au conducteur.

 Comment était-ce possible? Il venait de dire ça si froidement. Mais un

bébé, un mort! Et les parents, comment font-ils pour survivre? Et lui il

dit ça avec un tel détachement! Elle remarque à ce moment qu’elle est

arrivée au plus loin et au plus profond de son pèlerinage. Au plus dur!

La haine est là. Contre l’Israélien. Naturellement ! Son regard

voit encore défiler les portraits des morts. Subitement, sa tête se

tourne vers l’arrière du véhicule. Comme pour tenter de continuer à

regarder un portrait. Un enfant qu’elle avait déjà vu. Mais où ! Elle

réfléchit quelques secondes. Et l’effroi explose dans son coeur…

Le petit Mohamed. Celui qui est mort d’une rafale, à côté de son

père sous les caméras de télévision. En direct ! Ces images qui ont fait

ensuite le tour du monde ! Cette explosion de douleur lui a arraché


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