16 -LA TOMBE DE MOÏSE

 
 
   

Mardi 6 février 15 heures

La voiture continue sur la petite route qui s’enfonce dans le

désert. Les dunes deviennent plus resserrées et la voiture serpente

bientôt dans une gorge. Quelques lacets plus loin, Mickaël arrête la

Punto sur le bas-côté pierreux, face à un petit mausolée complètement

isolé entre ces dunes. Intriguée, Hanina sort de la voiture.

– C’est… C’est la surprise ?

– Oui !

Hanina semble déçue. Elle regarde le petit édifice de pierre surmontée

d’un toit retenu par quatre colonnes. Rien de bien extraordinaire.

Elle en fait le tour. Des inscriptions en arabe ornent la pierre

centrale. Elle se dit que si Mickaël l’a menée ici, c’est que cela doit en

valoir la peine !

Elle fait preuve de bonne volonté et émet des suppositions :

– C’est la tombe d’un chef de tribu locale ?

À cette phrase, elle voit le visage de Mickaël s’éclairer comme un

flash.

– Oui. Mais, oui bien-sûr. Le chef de la tribu locale. Mais comment

n’y ai-je pas pensé avant? C’est fantastique.

– Et il s’appelait comment, ce monsieur ?

– Moïse.

– Quoi ?

– Oui, Moïse.

– Tu veux dire que c’est la tombe de Moïse ?

– Oui, enfin une des tombes. On lui en a encore fait ailleurs. Il

y en a aussi une en Jordanie.

Hanina reste stupéfaite : elle refait le tour du petit édifice. Et ne

peut cacher son étonnement.

– J’aurais cru que l’on aurait attribué au souvenir de ce personnage

une plus grande place. Mais au fait, c’est vrai. J’y pense. C’est la

première fois que j’entends parler de la tombe de Moïse. Pourquoi

l’édifice est-il si anodin ?

– Parce que Moïse n’est pas mort ! répond Mickaël.

Hanina marque son étonnement.

– Non, il n’est pas mort !

– Mais alors pourquoi on lui a-t-on érigé une tombe ?

– Aucune idée ! En tout cas, c’est une tombe symbolique. Son

corps n’y est pas.

– Ah, c’est de toi, les marques, là. Tu es venu lors d’un de tes

voyages avec un pied-de-biche vérifier. Dis donc, je ne te savais pas

une nature d’Indiana Jones.

Hanina pouffe de rire en passant ses mains à la recherche de traces

d’effraction du petit mausolée.

– Mais s’il n’est pas mort, il est allé où ?

– On ne sait pas exactement mais sa mort n’est pas citée dans les

écrits sacrés. Il est écrit que Dieu le prit dans ses bras.

Vraisemblablement, l’Éternel ne tenait pas à laisser le corps de Moïse

au peuple.

Hanina s’attarde un peu sur le site. Elle regarde les collines désertiques

alentour et revient à la stèle. Elle réfléchit. Mickaël observe son

amie occupée à faire travailler ses méninges : en abordant le thème du

personnage de Moïse, Hanina s’est mise à réfléchir à l’exode antique

du peuple hébreu.

– En fait, pourquoi ils ont quitté déjà à l’époque la Palestine ?

– Tu veux dire Canaan ?

 

– Canaan, oui bien-sûr !

– Eh bien, d’après le récit biblique, les descendants d’Isaac

avaient, comme toutes les tribus de la contrée à l’époque, trouvé

refuge en Égypte pour fuir une sécheresse. Ils y restèrent un peu trop

longtemps. Et il est à supposer qu’ils aient été réduits en esclavage.

– Et donc c’est là que Moïse intervient pour libérer le peuple

hébreu.

– Absolument !

Hanina reprend sa réflexion.

– Mais, il y a un truc que je ne comprends pas ! Les Hébreux sont

restés plusieurs siècles en Égypte. Entre-temps, Canaan laissé vacant

est habité par des peuplades étrangères. Culturellement les Hébreux,

s’étaient modifiés au contact des Égyptiens. Quand Moïse a conduit

le peuple hors d’Égypte, il aurait très bien pu prendre racine au Sinaï,

dans la famille de sa femme. Son beau-père était chef de tribu. De

surcroît, il aurait demeuré au pied de la montagne sacrée, où il avait

reçu les Tables de la Loi. Et il n’aurait embêté personne. Pas besoin

de faire la guerre aux populations établies dans l’intervalle à Canaan.

Et en plus, quand les Hébreux, enfin je veux dire les Juifs, sont revenus

au XXe siècle, c’est donc au Sinaï qu’ils seraient naturellement

revenus, et nous, palestiniens, on aurait eu la paix !

Mickaël avait écouté, perplexe.

– Alors, tu en penses quoi ? demande Hanina.

– Tu veux que je t’explique pourquoi Moïse a ressenti le besoin

d’emmener le peuple sur la terre de ses lointains ancêtres, plutôt que

de se chercher un coin tranquille dans les environs ?

– Oui.

Mickaël grimpe alors un petit promontoire rocheux, d’où il a

vue sur l’horizon.

– Viens voir !

Hanina le rejoint.

Mickaël s’oriente du bras :

– Bon, on va faire le point. Tu me corriges si j’ai faux. Donc,

Abraham est venu de Chaldée, aujourd’hui l’Irak. C’est là-bas, à l’est,

 

derrière la Jordanie. Dieu l’a poussé vers ces territoires qui sont

aujourd’hui Israël et la Palestine. On est d’accord ?

– Si tu le dis !

– Mais tu me suis ?

– Oui, vas-y, continue.

– Il se fait une place en Canaan, que personne parmi les habitants

locaux ne pense à lui contester. Il a deux fils : l’un reçoit Canaan

et l’autre toutes les contrées alentour. Les descendants du fils qui

reçut Canaan firent un long voyage, là en bas, en Égypte. Et donc tu

veux savoir pourquoi, en y revenant, ils auraient dû abandonner

Canaan ?

– Non, c’est vrai ça, je peux le comprendre : 400 ans d’exil n’effacent

pas le souvenir d’une terre. De plus, les Hébreux en Égypte

étaient restés les Hébreux de sang. Les douze tribus étaient restées

constituées. Toutes les lignées ont été préservées.

Ils sortent d’Égypte, c’est donc naturellement à Canaan qu’ils

cherchent à retourner. Mais pour moi en tant que Palestinienne

d’origine, ce qui reste mystérieux est l’exode juif moderne. Ça, c’est

ahurissant. Parce que là, on a dix-huit siècles d’absence du foyer

national. La lignée de sang est quasiment, sinon entièrement, perdue.

Les douze tribus descendant de Jacob, cela ne relève même plus

de l’arbre généalogique ! Bref, tu vois ce que je veux dire ?

– Oui, bien que l’agence juive pourrait facilement le contester.

– Et subitement, des gens de Hongrie, d’Allemagne, de France,

d’États-Unis ou de je ne sais trop où se disent : « Tiens, mais on est

Juifs. Rentrons à la maison ! » Dix-huit siècles d’exil n’ont pas effacé

une identité, et même pas le souvenir d’une terre, Pourquoi ?

– Pourquoi quand Abraham est venu s’installer en Canaan, les

Cananéens ne lui contestèrent-ils pas la place ?

– Je ne sais pas : il y avait certainement assez de place pour tout

le monde.

– Certes, mais moi, je pense que c’est parce que les gens voyaient

en Abraham quelqu’un qui venait en qualité de personne physique !

Et non en qualité de personne morale !

 

– J’comprends pas.

– Les nombreuses tribus de Cananéens croyaient qu’Abraham

venait juste poser sa tente et trouver un coin de dune pour ses troupeaux.

Ils se sont dit : « Tiens, un nouveau! Pas de problème! » Quand

les Hébreux revinrent d’Égypte, ils ne venaient pas en tant que personnes

physiques planter leur tentes et faire paître leurs troupeaux : ils

venaient en qualité de personnes morales, ils venaient pour autre chose.

– Pour quoi ?

– Justement, c’est maintenant que ça devient compliqué !

– Encore ? Ah non ! C’est pénible !

– Bon, eh bien voilà : ils sont venus pour modifier le monde.

– Eh bien, là on est d’accord… Tu vois, tu es enfin devenu antisémite

! Il t’en a fallu du temps quand même…

Les deux amis se regardent chacun en souriant.

– Tu sais quoi, ta conférence, tu vas la continuer à l’ombre. On

cuit ici !

Et Hanina redescend vers la voiture, ouvre le coffre et se saisit

d’une bouteille d’eau, boit et la tend à Mickaël qui est descendu à

son tour. Elle se cherche une pierre où s’asseoir et prend place.

– Alors, la suite ?

Mickaël termine de boire, range la bouteille d’eau puis il

s’adosse contre le mausolée.

– Quelle était la revendication de Moïse face à Pharaon ?

– Qu’il libère son peuple de l’esclavage.

– Non!

Hanina ne cache plus son irritation.

– Avec toi on est toujours inexact ! En fait, on est tous des cruches.

– Mais je n’y peux rien si je fais une autre interprétation des textes.

Je suis désolé. En plus il s’agit justement des vrais textes.

– Eh bien, il voulait quoi alors, Moïse ? Les 35 heures ?

Hanina pouffe entre ses mains alors que Mickaël tente de garder

tout son sérieux.

– Non, il demandait que Pharaon laisse aller le peuple hébreu

 

au désert pour rendre un culte à l’Éternel. Moïse demandait donc la

liberté religieuse !

Hanina se focalise à nouveau sur le fil du récit.

– Et Pharaon la lui refusait ?

– L’Éternel avait l’intention de transmettre au monde par le peuple

qu’il s’était créé au travers de la filiation d’Abraham un Code de

Lois : 4 000 ans plus tard, tu retrouves toujours quasiment dans tous

les pays démocratiques, l’esprit de ces règles dans le Code du Travail,

le Code Civil, le Code Rural, le Code Pénal. Dieu l’avait bien dit à

Abraham: « Toutes les nations seront bénies en ton nom ! »

Hanina regarde dans le vague.

– Et pour cela les Hébreux devaient « buter » tout le monde en

rentrant à Canaan ?

– Une loi, parmi celles que l’Éternel a donné à Moïse, a retenu

mon attention. C’est la suivante : «Vous ne livrerez aucun de vos descendants

par le feu en l’honneur de Moloch ».

– C’est qui, Moloch ?

– C’était un des nombreux dieux que vénéraient les tribus qui

avaient colonisé Canaan pendant l’absence des Hébreux.

– Et tu veux dire quoi par là ?

– Imagine la culture des peuples de l’époque. Pour apaiser la colère

d’un dieu, les gens prenaient leurs gosses et les brûlaient jusqu’à ce que

les prêtres leur disent : « C’est bon: Moloch est calmé! ». Tu donnerais

ton gamin à brûler, toi ?

– bien-sûr que non.

– Pourquoi ? Si tout le monde le fait ! Si tu refuses, systématiquement

c’est toi que les prêtres iront accuser d’être responsable de la

colère du dieu. Si les Hébreux s’étaient mélangés, ils auraient obligatoirement

dû se plier aux coutumes locales. Ils auraient poliment

rangé les Tables de la Loi et, pour avoir la paix, auraient filé quelques-

uns de leurs gosses pour calmer Moloch. Tu comprends ?

Hanina hoche la tête.

– Donc, si les Israéliens ont tous ces problèmes au Proche-Orient,

c’est parce qu’ils sont venus en qualité de personnes morales au lieu d’y

 

venir juste y planter quelques kibboutz, et se trouver quelques collines,

et qu’ils persistent à rester Juifs au lieu de se mélanger et de devenir

Musulmans. C’est ça ?

– Tiens ? Alors comme cela tu penses que les tribus qui ont colonisé

Canaan pendant l’absence des Hébreux étaient des descendants

d’Ismaël ?

– Pourquoi ? C’est possible ? demande Hanina.

– On ne sait pas ! Et c’est mieux ainsi ! Les récits bibliques restent

mystérieux sur les descendants d’Ismaël. Apparemment, Dieu a

plus dans l’idée de rassembler les descendants des enfants

d’Abraham que de les voir se diviser. Plusieurs fois, on trouve cette

parole dans l’Ancien Testament : « Des deux, Il n’en fera qu’un ! » Si

Dieu avait voulu rejeter les descendants d’Ismaël, pourquoi a-t-il

sauvé celui-ci au désert ?

Subitement, Mickaël remonte sur le promontoire, lève les bras et

hurle :

– C’est ça, Canaan : une terre pour deux peuples ! Deux peuples

destinés à découvrir l’amour de Dieu et à s’aimer.

– Au fait, si le premier retour d’exode du temps de Moïse avait

pour but d’apporter la Loi, qu’est-ce que le deuxième retour d’exode

contemporain à nous est censé apporter au monde ?

Mickaël redescend de sa hauteur et revient, essoufflé auprès de

Hanina :

– Eh bien : le Messie. Le monde entier en a besoin, pas que les

Juifs !

– Mais qu’est-ce qu’il viendra faire, le Messie ?

– Réaliser les desseins de Dieu. Les hommes vivent pour remporter

des victoires sur leurs prochains. Dieu vit pour les rassembler.

Mais j’ai bien peur que sa venue soit surprenante.

– À quel titre ?

– La vision chrétienne du Messie donne l’idée d’une nouvelle terre,

de nouveaux cieux et d’une nouvelle Jérusalem. D’un espace où le mal

religieux et le mal tout court auront disparu. L’Apocalypse développe

nettement l’idée d’une résurrection du paradis. D’ailleurs ce qui est surprenant

c’est que la vision chrétienne du Messie colle étonnamment

avec une prophétie d’Esaïe. «De nouveaux cieux, et une nouvelle terre,

vont être créés. On ne se rappellera plus les évènements du passé ! »

Hanina garde le silence. Elle repense à la vision de la photo de

la réunion de famille. Instantanément, elle sait que c’est une vision

qui concerne ce nouveau monde. Elle regarde le petit mausolée et se

dit : « Les choses anciennes auront disparu. Si les textes sacrés donnent

Moïse comme étant pris dans les bras de Dieu, pourquoi lui

avoir érigé une tombe ? Pour refuser la réalité de ce monde à venir où

Moïse doit maintenant demeurer ? De ce monde où ce ne seront plus

les hommes violents et religieux qui domineront ? »

Et Hanina réfléchit au fait qu’elle s’ouvre à de nouvelles réalités,

des réalités qui normalement captivent les croyants. Elle ne s’est pas

seulement mise à croire à la paix, mais à l’incroyable ! Et elle en ressent

du bonheur. Elle a accès maintenant à un univers qui lui élargit

ses raisonnements et qui la fortifie.

Les deux amis remontent dans la Punto et Mickaël rebrousse

chemin.

Ils passent à nouveau devant le caravansérail et arrivent à la

grande route qui monte à Jérusalem.

Au croisement, en face d’eux, un soldat israélien fait du stop à

un abribus. Mickaël ne semble pas ralentir pour le prendre :

– Et alors, tu vas le laisser au bord de la route ? l’apostrophe-t-elle.

Mickaël paraît étonné.

– Si je n’étais pas là, tu sais bien que tu l’aurais pris. Tu avais promis

de ne pas me faire de régime de faveur. S’exclame Hanina.

– C’est vrai tu as raison, pas de régime de faveur !

Et Mickaël se range contre l’abribus, à hauteur du soldat. Hanina

baisse sa vitre et sourit poliment au soldat.

Il salue les passagers du véhicule.

– «Shalom! »

C’est Mickaël qui répond :

– «Shalom! »

Le soldat jette un rapide coup d’oeil à la voiture, regarde Hanina. Et,

 

après deux ou trois secondes qui semblent être d’hésitations, demande:

– Do you go to Jérusalem ?

– Yes.

– Ok. Thank you!

Et il monte à l’arrière.

La voiture démarre. Le soldat se met à l’aise, dispose son gros sac

à côté de lui, cale son fusil entre ses genoux, et aussitôt entame la

conversation.

– Where you come from ? {Vous venez d’où ?}

C’est Hanina qui répond.

– From France. And you?

– Israël ! répond-il, narquois.

– Yes, of course, but where in Israël ? Tel Aviv, or Jerushalaïm ?

{Oui, bien-sûr, mais où en Israël ?}

– Yes, Jerushalaïm.

À la prononciation en hébreu de Jérusalem, le soldat suppose

que les deux touristes sont Juifs.

Il reprend :

– Is that the first time in Israël ? {C’est la première fois que vous

êtes en Israël ?}

– For me yes. But my friend have already been twelve times in Israël.

{Pour moi, oui, mais pour mon ami, c’est la douzième fois je crois.}

Le nouvel arrivant marque son étonnement :

– Really ? {Vraiment ?}

Mickaël ne désire pas s’étendre :

– Yes, I’M. coming also in Israël for business. {Oui, je viens aussi

en Israël pour affaires.}

– Oh, I see. And, you like Israël? {Ah, je vois, et vous aimez Israël?}

Hanina prend Mickaël de vitesse, taquine :

– Yes, very much. Very nice land. We was in the Dead See today.

{Oui, énormément. Très beau pays. Nous étions à la Mer Morte

aujourd’hui.}

Et durant quelques minutes, la discussion continue, polie, portant

sur des futilités. Et le silence se fait. Mickaël est concentré sur sa

 

conduite, Hanina a le regard perdu dans les collines désertiques de

Judée… Et les kilomètres défilent. De temps en temps, Mickaël arrive

à doubler quelques-uns de ces nombreux camions âgés, bariolés de

mille couleurs qui font la route entre Amman, la capitale jordanienne,

et Jérusalem ! Ceux-là peinent dans cette montée ardue, chargés

sous le poids de leur cargaison.

Désirant reprendre la conversation avec l’Israélien, Hanina se

retourne vers lui et, surprise remarque que celui-ci s’est endormi. Elle

regarde Mickaël :

– Dis : il s’est endormi.

– Tiens, oui ! Tant mieux ! Il se sent en confiance !

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Rien. Simplement, on lui inspire confiance ! Normalement,

les soldats israéliens n’ont pas le droit de faire du stop. Mais la plupart

le font quand ils voient une voiture israélienne.

– Ah, c’est pour ça qu’il a hésité avant de monter.

Le crépuscule commence à recouvrir le relief. Hanina peine à voir

les campements de bédouins que l’on aperçoit au loin, depuis la route.

Aux alentours de ces campements, les collines désertiques sont pigmentées

de multiples petits points: les troupeaux de moutons disséminés,

occupés encore à dénicher les derniers buissons épineux de la journée.

À son tour Hanina s’assoupit… Dans la nuit tombante, le paysage

ne lui apporte plus rien. Elle pense à ce soldat endormi derrière

elle, avec son M16 entre les genoux. D’où vient-il ? Pas de Ramallah.

Trop au sud. Ramallah est plus haut. Jéricho ? C’est la seule ville de

Palestine apparemment épargnée par la guerre.

« Il doit venir d’une de ces nombreuses installations militaires

qui se partagent le désert avec les bédouins » se dit-elle.

Mickaël quant à lui est plongé dans une réflexion : quelle route

prendre pour rejoindre Jérusalem ? Il n’a pas envie de se retrouver sur

les grandes artères du nord de la métropole. À cette heure-ci, il perdrait

une bonne demi-heure, alors qu’en coupant par le Mont des

Oliviers, il sera à la station de bus de la porte de Jaffa en cinq minutes,

où il pourra déposer le soldat avant de rejoindre le Mont des

 

Oliviers. En plus il va offrir ainsi à Hanina une extraordinaire ballade

en voiture le long des murailles illuminées. Et le retour de nuit se

passera par Jérusalem intra muros.

Donc, il reste sur la route qui va vers Jérusalem. Il passe à ce

moment juste sous une gigantesque colonie qui brille de mille feux

sur une colline qui surplombe la route.

– Mais c’est quoi, ce truc? dit Hanina en penchant son visage contre

le pare-brise pour avoir le maximum de vision: devant elle, en hauteur,

s’étend une véritable ville encadrée par d’impressionnants grillages.

Dans le noir le plus absolu, cette cité semble être descendue dans la nuit

d’une autre planète, pour se poser sur ce promontoire aride et dénudé.

– C’est Maale Adumim!

– Mais c’est immense ! dit Hanina.

– Oui, 60 000 habitants…

– Quoi ?

– Ce que tu vois là, c’est rien. La ville s’étend sur plusieurs vallées…

Hanina est incrédule. Le dernier village palestinien avant le

désert était Azzarieh qui est d’ailleurs visible maintenant devant eux.

Quasiment en vis-à-vis de cette exubérante métropole. Et là où les

Arabes se sont arrêtés de construire, les Juifs eux, ont continués.

– Mais quand il y aura un État Palestinien, ils vont aller habiter

où, ces 60 000 braves gens ? Et que va-t-on faire de ces immeubles ?

Ils vont les emmener avec eux ? Parce que les Palestiniens ne vont pas

s’y intéresser. C’est pas leur genre. Habiter en appart…

Mickaël regarde Hanina et fait une moue désolée :

– Je crois qu’elle restera là.

– Mais, d’après les accords de la « feuille de route », les colonies

doivent être démantelées ! proteste Hanina.

– Il y a une vingtaine d’années, c’était une colonie sauvage. Mais

aujourd’hui, ce n’est plus une colonie sauvage, c’est un faubourg de

Jérusalem !

– Je vois. Ok. J’ai compris ! Et, bien-sûr, tous ces gens, ce sont des

colons ?

– Non. Ici les loyers sont moitié moins chers qu’à Jérusalem. Ici,

 

il y a beaucoup de Juifs russes…

– Évidemment, les Russes. Remarque, ça doit les changer question

climat. De Saint-Pétersbourg au désert de Judée !

Subitement, Hanina se tait. Et réfléchit. Elle n’avait jamais pensé

à ça. Certes, elle savait bien que plus d’un million de Russes de

confession juive avaient émigré depuis la chute du bloc soviétique.

Mais, à voir leurs fenêtres illuminées, dans ce désert, ça devient autre

chose. Mais qu’est-ce qui a pu motiver ces gens à tout quitter ? Leur

terre, leur culture, leurs amis, leur travail, leur sol, tout quoi ! Pour

venir sur un sol étranger, auquel rien ne les lie sinon la religion…

L’espoir d’une vie meilleure ? Peut-on déménager de 6 000 km,

uniquement dans l’espoir d’une vie un peu meilleure ? Parce qu’on

en a parlé de ces physiciens, musiciens, médecins russes devant se

contenter de postes dans le secteur tertiaire.

Donc tout ça uniquement pour se retrouver dans le foyer national

de leur religion. Quel qu’en soit le prix ?

Tout chavire pour Hanina. Tout va si vite dans sa tête qu’elle a

perdu le fil de ses pensées. Elle essaye de revenir au départ quand

brusquement Mickaël sans avoir le temps de mettre le clignotant,

quitte le grand axe routier illuminé pour virer sur sa gauche afin

d’emprunter un petit chemin goudronné qui gravit une colline, sur

laquelle elle distingue un village illuminé. Elle identifie de loin ce

village comme étant probablement palestinien. Effectivement, point

de mirador éclairé aux quatre coins de la petite bourgade. Au

contraire. Le village parsemé semble tranquillement sombrer dans le

sommeil. À peine illuminé depuis l’intérieur des maisons. Hanina

s’amuse de cette montée dans le noir, quand brusquement un cri,

parti de l’arrière, l’effraye.

– Hey, where are you going ? {Eh ! Où est-ce que vous allez ?}

Mickaël se retourne immédiatement pour s’enquérir de ce qui

inquiète le soldat. Plutôt que de se retourner aussi, Hanina regarde

son ami et attend de voir où est le problème. En même temps qu’elle

voit une expression de stupéfaction sur le visage de Mickaël, elle

entend le bruit caractéristique d’une culasse que l’on arme. Et, en

 

une fraction de seconde, elle sent simultanément un bras qui

l’agrippe à la gorge et le canon du M16 planté dans la joue.

À ce moment le soldat hurle :

– If you stop, I kill your wife. {Si tu t’arrêtes, je tue ta femme.}

Pour Hanina, tout bascule. Elle comprend immédiatement la

méprise : le soldat s’est réveillé brusquement dans le noir, et immédiatement

a dû penser à un piège ! Croit-il que Mickaël et elle allaient

le livrer à des combattants du Hamas ? Est-ce possible ? En tout état de

cause, le soldat s’estime en danger de mort. Hanina a sa tête comprimée

contre son siège, la respiration quasiment coupée par la crispation

du bras du soldat. Son regard n’a plus que le plafond du véhicule

comme vision. En baissant les yeux, elle peut à peine encore apercevoir

le bas côté dans la nuit. Instinctivement, elle essaye de tourner sa

tête vers la gauche afin de voir si le soldat a le doigt sur la détente.

Ce qu’elle ne peut voir. Elle entend seulement Mickaël parler au

soldat et à sa voix, elle comprend qu’il est en train de perdre les

pédales. Il balbutie. Il passe dans un désordre indescriptible de l’anglais,

à l’hébreu. Il tente de gérer son stress. Il essaye d’expliquer au

soldat que ce chemin est tout simplement un chemin habituel pour

lui, qu’il a pris ce raccourci pour gagner du temps.

Le soldat le coupe, toujours en hurlant d’angoisse.

– Drive, drive. Quick ! {Roule, roule, vite}

Mickaël a le souffle court, il semble au bord de la panique. Il se

rend compte qu’un simple incident, un enfant qui traverse en courant,

une pierre jetée contre la voiture, et le soldat risque de faire le geste

fatal. Le fait de conduire supposant ce risque, Mickaël doit lutter contre

l’envie irrépressible de s’arrêter.

Hanina a fermé les yeux. Elle se concentre sur son stress : étrangement,

elle sent l’affolement de Mickaël. Sa main gauche est libre.

Elle la pose sur la cuisse de son ami. Elle sent son calme passer en

lui. La conduite saccadée devient à ce moment plus régulière.

Mickaël a compris que lui seul peut apaiser la situation.

Subitement, contre toute attente, alors que la voiture n’avait pas

encore atteint l’entrée du village, le soldat baisse son fusil, reprend sa

 

place, repose son fusil, penche la tête en arrière et souffle. Un

immense poids quitte le véhicule. À ce moment, Hanina a envie de

laisser sortir l’immense tension à laquelle elle avait fait face… Dans

ses années de police, elle a eu souvent à gérer des situations de péril.

Ses collègues connaissaient son calme devant la mort. Mais savaient,

qu’une fois le danger passé, elle cédait à des crises de larmes. Mais là,

elle fait tous les efforts possibles pour contenir son flux émotif…

Le soldat lui aussi a pu se reprendre.

– Sorry ! {Désolé !}

Il cherche quoi dire d’autre, mais rien ne vient. Il ne peut que

répéter le même mot.

Hanina, vidée, ne lui en veut même pas.

Dès l’apparition des premières maisons, la main de l’Israélien se

repose instinctivement sur son M16. Ce geste n’échappe pas à

Hanina. L’Israélien fouille les maisons du regard, les bas-côtés.

Mickaël passe le village rapidement, tendu lui aussi.

Maintenant il a compris le danger : avec un soldat israélien dans

sa voiture, il n’est plus un simple touriste ! À ce moment, il prend

totalement conscience de la haine que peuvent vouer les Palestiniens

aux Israéliens. Et à plus forte raison aux soldats. Il comprend que son

inconscience les a tous mis dans un danger réel.

La voiture franchit le village, et arrive au sommet du Mont des

Oliviers que Mickaël redescend de l’autre côté, pour se retrouver au

pied des murailles de la Vieille Ville de Jérusalem, qu’il longe jusqu’à

la Porte de Jaffa qu’il atteint deux minutes plus tard. La porte antique,

immense, véritable croisement des murailles ouest de la ville se

dresse dans la nuit sous les illuminations, franchie par un flot routier.

Il n’est pas encore 18 heures, toutes les boutiques sont ouvertes

et de nombreux taxis attendent un hypothétique client. En contrebas

de la porte, c’est la station de bus…

Mickaël gare la Punto sur l’esplanade de la Porte. Le soldat

agrippe son sac, prend son fusil. Mickaël se tourne, appréhendant

néanmoins le regard du soldat. Celui-ci tient à le saluer :

– Thanks. And… Be careful. You are not prudent. {Faites atten-

 

tion, vous êtes imprudent.}

À ce moment, il se tourne vers Hanina et se prépare à lui renouveler

ses regrets pour les émotions qu’il lui a fait subir. Contre toute

attente, celle-ci sort du véhicule. Intrigué, le soldat sort aussi. À ce

moment, Hanina lui tend la main :

– My name is Hanina, and you? {Mon nom est Hanina, et vous?}

Tout en marquant la surprise devant ce prénom qui ne laisse

aucune équivoque quant à l’origine de la jeune femme, il répond :

– Yoram.

Hanina lui tend alors la main, que celui-ci prend.

Elle le regarde dans les yeux et, grave, dit :

– « Shalom, Yoram! »

Le soldat reste arrêté, le regard plongé dans celui de la jeune

femme. Un court instant de silence, puis le soldat fait mouvoir lentement

sa main, et répond :

– «Shalom! »

Puis il disparaît dans les escaliers !

Une immense déception étreint Hanina. Elle aurait tant voulu

que lui aussi l’appelle par son prénom. Pourtant il avait compris,

c’est sûr. Elle l’avait vu dans son regard.