15 -ARIEL SHARON ÉTAIT LÀ

 
 
   

Mardi 6 février 5 heures

2e jour

Hanina s’avance doucement dans la maison endormie. À pas

feutrés elle va vers le jeans de Mickaël posé sur le coin du grand

canapé d’angle. Son ami dort encore… Elle soulève délicatement le

pantalon pour y chercher les clés de la voiture. Au moment où elle

les prend en main, Mickaël bouge. Elle s’immobilise, espérant qu’il

se rendorme. Hélas, non, il se réveille !

– Ah, c’est toi ? dit-il en s’asseyant sur le canapé, encore enroulé

dans une couverture.

Hanina s’assied à côté de lui et dit en chuchotant :

– Alors, c’est ça ta conception de la vie de couple ?

Mickaël, encore à moitié endormi, fronce les sourcils et regarde

si son amie est sérieuse.

À voir la tête mal réveillée de Mickaël faire ces yeux ronds,

Hanina ne peut empêcher un rire.

– Et alors tu m’as laissé tomber vers quelle heure ? dit-elle.

– Oh, je crois qu’il devait être une heure du matin.

– Mais qu’est ce qui s’est passé : j’ai ronflé ?

– Non, tu ne ronfles pas !

– Mais alors, pourquoi tu es parti ?

– Je n’arrivais pas à dormir, c’est tout.

Hanina choisit d’abandonner le sujet pour ne pas indisposer

Mickaël en poussant ses questions trop loin :

– Je te prends les clés de la voiture. Je vais y chercher mon gros pull.

Je profite de pouvoir être un peu seule et de faire quelques pas dehors.

– Dis donc, tu t’es réveillée tôt, fait remarquer Mickaël.

– Eh oui, c’est à mon tour maintenant d’être stimulée ! À tout à

l’heure…

Hanina rejoint la chambre d’amis et sort par la porte-fenêtre

pour se diriger vers la voiture. Mikaël, lui, s’affaisse à nouveau sur

son canapé.

Et, inévitablement, il repense à cette nuit. Où Hanina a commencé

par prendre son cahier, un stylo, et pieds nus est allée dans la

fraîcheur du gazon faire le résumé de sa journée, sous la lumière de

l’éclairage automatique. Lui, c’est depuis l’avion qu’il n’avait pas

fermé l’oeil. Il s’était affalé sur le lit et s’était immédiatement endormi,

tout habillé. Il se rappelle maintenant, que, après minuit, Hanina est

rentrée de son jardin et que cela l’a réveillé. D’un oeil seulement ! Son

amie, alors, pour ne pas déranger la maisonnée a dû ne pas juger

nécessaire d’aller dans la salle de bains pour se mettre en pyjama.

Il se rappelle, quand elle est entrée dans le lit, lui tout habillé, feignant

de dormir n’a plus pu fermer l’oeil. Et il savait qu’il ne pourrait

plus le fermer. Il a attendu qu’elle s’endorme pour aller se réfugier sur

le canapé. Et s’endormir à son tour, mais, bien plus tard.

Maintenant, en attendant que la maisonnée s’éveille, il se

demande pourquoi il a fallu que ses sens, et surtout ses sentiments,

se réveillent. Évidemment, dans l’immédiat cela ne change rien : le

voyage est tellement capital, tellement marquant pour Hanina que,

en dehors de moment suggestifs comme faire lit commun, ses sentiments

ne vont pas lui causer de grands tracas.

Mickaël garde précieusement au fond de son coeur l’émoi que

lui a provoqué cette nuit, mais il ne se trompe pas dans les priorités :

il doit remplir une mission durant ces six jours. Et s’y investir sans

 

rien attendre en retour.

Avant que la maisonnée ne se mette en mouvement, et

qu’Hanina ne revienne, Mickaël tient à s’habiller et à remettre la couverture

et l’oreiller sur le lit.

Puis, un par un, tous les habitants du pavillon se lèvent. Et sur

le coup des 6h30, tout le monde est rassemblé autour d’un gargantuesque

petit-déjeuner. Hanina est ébahie en voyant les enfants tremper

des crudités dans du fromage blanc. Les parents de Ron, voisins,

vinrent saluer le couple de Français. Hanina patiemment laissa passer

la demi-heure où à nouveau des nouvelles de toute la famille

sont échangées. Dans l’intervalle, les enfants sont partis à l’école et

ce n’est que vers neuf heures que Mickaël et Hanina s’arrachent à

leurs amis. Les adieux sont émouvants. Hanina était ébahie qu’après

tous les propos échangés la veille, l’amitié ait pu persister.

« Apparemment, les Israéliens aiment la franchise ! »

Mickaël reprend la direction du lac de Tibériade. Hanina garde

le regard fixé à l’horizon en repensant à la discussion de la veille et

elle regarde le paysage défiler sans y prêter vraiment attention. Elle

se projette aussi dans le programme de la journée que Mickaël lui a

proposé, il y a quelques instants. Il lui a proposé de visiter le Golan

pour commencer la journée. « Pourquoi pas ? »

Hanina a le regard tourné vers les bas-côtés qui défilent. Des

champs. Des champs fraîchement ensemencés. Subitement, elle

ordonne à Mickaël :

– Arrête-toi !

Mickaël attend de trouver un endroit favorable pour stopper le

véhicule. Hanina en sort précipitamment, ouvre le coffre et en prend

une bouteille d’eau vide. À l'aide des ciseaux de la trousse à pharmacie,

elle découpe le haut de la bouteille. Puis se dirige vers le premier

sillon du champ qui borde la route et, accroupie, remplit son récipient

improvisé de cette terre ocre.

Elle range soigneusement son précieux réceptacle, et rejoint

Mickaël, toute heureuse.

– On peut y aller !

 

Mickaël enclenche la première vitesse et démarre tout en regardant

l’air espiègle de son amie.

– C’est pour planter quelque chose chez moi. Tu te rends

compte ? J’aurai une plante qui aura ses racines en Galilée !

Subitement, Mickaël et Hanina entendent un bruit : ils se regardent.

Pas de doute : ils ont crevé !

Mickaël sort de la voiture, en bougonnant. Changer une roue en

plein soleil par 30° est bien ce qu’il déteste le plus. Tant pis se dit-il.

Il commence à vider le coffre à la recherche du cric. Hanina sort du

véhicule :

– Je vais t’aider.

Mickaël tente de desserrer les écrous. En vain ! Ils essayent à

deux. Peine perdue ! Ils comprennent que cette manivelle ne viendra

jamais à bout de ces écrous récalcitrants. Mickaël est devant cette voiture

immobile, au bord d’un champ, sous le soleil du matin. Il ne

craint qu’une chose, c’est la petite phrase assassine que sortent les

femmes dans pareille occasion. « Quelle idée de s’arrêter juste sur

une pierre pointue… »

Au lieu de ça, il entend :

– Là, une maison ! On va demander une clé en croix !

Émerveillé de n’avoir pas avoir à faire face à cette remarque que

dans son irritation il attendait, et qui, en toute bonne foi, l’aurait fait

exploser, il emboîte le pas à son amie.

Ils font les quelques pas qui les séparent d’une maison un peu

en retrait. En bordure de cette habitation, ils découvrent ferme, poulailler,

jardin, verger. Mickaël identifie la maison, d’après son architecture,

comme un foyer arabe. Tout en pierre, la maison présente de

magnifiques fenêtres arrondies. Du linge sèche sur le toit en terrasse.

Un petit «wadi » borde la propriété, d’où partent des buissons épineux

et un palmier. Les abords de la maison sont verdoyants mais

cèdent rapidement le pas à un sol aride et rocailleux.

Mickaël actionne la sonnette manuelle, sorte de gong en métal.

Une femme vient ouvrir. La cinquantaine. Joviale, un visage rond et

joyeux. Elle dévisage les deux visiteurs et fait entendre un sonore

 

«Shalom».

Hanina, surprise que cette femme les accueille par ce mot,

répond d’emblée : « Shalom ».

Mickaël lui emboîte alors le pas :

– Do you speak english ?

La femme fait vaguement tourner sa main :

– A little.

Mickaël explique alors, avec des mots simples, son problème.

La femme, perdue dès le départ, se tourne vers l’intérieur de l’habitat,

et hèle son mari :

– «Mounhir ? »

De loin on entend alors :

– «Aywah ?» {Oui}

– «Tal’lah hon. » {Viens} lui répond son épouse.

Un homme jovial, costaud et portant une moustache grisonnante,

fait son apparition.

Lui aussi à la vue des visiteurs déclame un « Shalom. »

Mickaël répond par la même formule de politesse, et reformule

sa demande.

D’aplomb, l’homme répond sans ambages :

– English, no. Arabi yes.

À ce moment, Hanina glisse à Mickaël :

– Dis : et si tu me laissais faire ?

Mickaël se pousse, et Hanina se retrouve devant le couple. Ceuxlà,

dans l’expectative de voir comment la jeune femme va s’y prendre

pour communiquer, attendent, curieux.

D’un geste poli de la tête, elle dit avec son meilleur accent :

– « Sabbah el her ! » {Bon matin !}

Les yeux du couple s’illuminent et, dans un large sourire, répondent

avec un enthousiasme non dissimulé :

– « Sabbah en nour. » {Matin de lumière.}

Hanina continue donc :

– « Fik tégi tshouf el sayarah ? » {Est-ce que vous pouvez venir

voir la voiture ?}

 

Tout le petit groupe alors se dirige vers la Punto cuisant au soleil.

Mickaël se penche vers la roue dont le pneu est crevé. Et,

mimant le geste de desserrer les écrous, dit :

– «Ana bihagé… »{J’ai besoin…}

Hanina indique alors que leur outil n’est pas adapté.

L’homme prend l’air de celui qui vient de comprendre et dit :

– « Ahh, ahh, intazir. » {Oui, oui, attendez !} Et il se dirige à

grands pas vers sa maison, d’où il ressort avec une clé en croix. Il se

met à l’ouvrage, et desserre les écrous.

Mickaël remet la roue et immédiatement, l’homme lui refixe les

écrous. Il se relève tout en sueur !

À ce moment la femme prend le bras de Hanina :

– «Ta’ala, ma’azoum ala al kahwa…»{Venez, on vous invite pour

le café…}

Hanina accepte avec joie. Et la petite troupe prend le chemin de

la maison. Hanina est aux anges. Elle exulte de joie en elle-même.

Elle voit cette maison s’avancer vers elle, s’y engouffre et, une fois

dans la place, se pénètre de tout ce qui peut lui donner le goût de

cette Galilée. Elle passe tous les détails de la maison au fil de son

regard. À ce moment, la femme se présente :

– « Ismi Samira, wa hada Mounhir, zwaj’i. » {Je m’appelle

Samira, et voici Mounhir mon mari.}

– « Ismi Hanina wa hada Mickaël. » {Je m’appelle Hanina et

voici Mikaël.}

– « Allah u shala. Fou’t. Tfat’dal ! » {Que Dieu vous bénisse,

entrez, installez-vous !

Samira regarde alors Mickaël et, en le désignant, demande :

– « Hada zawgik » ? {C’est ton mari ?}

Hanina, un peu intimidée par la question, laisse échapper :

– « Baad. » {Pas encore}.

Samira laisse alors échapper une formule joyeuse que l’on prononce

à l’annonce d’une bonne nouvelle…

Hanina se crispe et jette un oeil sur Mickaël. Visiblement, ses

connaissances réduites en arabe ne lui ont pas permis de suivre.

Samira disparaît dans la cuisine pour préparer le café. Pendant

ce temps Mounhir présente les lieux et arrive rapidement devant de

nombreux portraits disposés sur un imposant buffet. Il fait le tour de

toute leur famille : les fils et les filles, les gendres, les brus, les petits

enfants, leurs parents, leurs grands-parents. Dans l’intervalle, Samira

réapparaît avec un plateau chargé de tasses de café et de pâtisseries

orientales. Tout le monde s’installe dans les fauteuils. Avec prévenance,

Samira sert chacun dans une atmosphère amicale. Puis elle

reprend la parole.

{Le texte est écrit en français, traduit à partir de la discussion en

arabe. À noter que le vouvoiement n’existe pas en arabe.}

– Et vous venez d’où ? Vous habitez à l’étranger ?

– Oui, nous venons de France. Et nous visitons Israël et la

Palestine.

– Ah, c’est bien. C’est bien. Bravo. Et vous avez de la famille à

visiter ?

– Non. Plus. Ma famille est en France. Mes parents ont quitté la

Galilée quand ils avaient quatre ans.

– Oui, on voit ! « Les choses sont comme ça » !

Hanina hoche la tête, complètement prise et influencée par la

culture palestinienne. Elle se sent dans cette maison comme chez

elle. Mounhir et Samira la regardent fixement, avec des yeux paternels.

Samira tourne le regard vers Mickaël :

– Ton fiancé est Juif ?

Mickaël avait compris que l’on parlait de lui et avait saisi le sens

partiel de la question. Il secoua la main.

– Non, non.

Samira rigole franchement et déclare :

– Ce n’est plus possible.

{Elle indique par cette formule que les choses changent tellement.

Dans ce cas que même le prénom n’indique plus correctement

les origines}.

– Et tu lui fais visiter alors ton pays ? C’est bien ! Ça lui plaît ?

 

– Oui il aime beaucoup !

Hanina entend ces dialogues défiler comme dans un rêve et elle

répond aux questions comme en suivant un fil qu’on lui tend. Être

bien. Vivre ces quelques instants avec délectation. C’est tout ce qui

lui importe. Mickaël ne peut éviter de se sentir un tant soit peu étranger.

Il ne comprend que quelques rares mots. Néanmoins, il partage

la joie de son amie…

L’assiette avec les pâtisseries circule. Poliment Mickaël félicite

Samira. Hanina se régale avec les pistaches au miel. Et durant un

quart d’heure, la discussion continue. Faite de petites formules et

phrases simples, tournant autour de la gastronomie, des vêtements,

des traditions. Et aussi de la chaleur inhabituelle pour un mois de

février ! Puis, Hanina tente de revenir aux photos. Certaines sont vieilles.

Jaunies par le temps. Elle en aborde le sujet et, à la satisfaction de

ses hôtes, s’en approche. Sur l’une on voit un homme en tenue traditionnelle

: une robe blanche sous une tunique noire, ceint d’une large

ceinture d’où dépasse un magnifique poignard. Il a la tête recouverte

d’un keffieh rouge, dont les pans retombent à la perfection.

Le regard de Hanina reste fixé sur cette photo : toute la force de

l’identité du peuple palestinien s’en dégage. En arrière-plan, trône

une corbeille en osier sur une table basse, chargée de fruits. Sur une

autre photo, elle voit une jeune femme de petite taille, le regard très

sombre. Serein ! Elle porte une cruche en terre cuite, et est parée de

mille bijoux, aux poignets, au cou, aux oreilles. Le front, lui, est

enserré d’un diadème d’où pendent deux rangées de bijoux et sa tête

est couronnée d’un châle. Hanina s’attarde sur ses robes et gilets brodés.

Captivée par la moindre couleur, le moindre effet de lumière.

Cette photo la plonge dans une réflexion ! Pour elle, l’extrême

richesse des habits et la diversité des styles sont comme une représentation

de ce qu’était, il n’y a pas encore si longtemps, la force de

l’identité de son peuple. Chaque détail de la tenue lui démontre la

richesse de cet artisanat ancestral. Le regard qu’elle a sur la Naqbah

à ce moment est totalement différent : ce n’est plus seulement le

regard d’un gâchis humain. Mais aussi culturel : ce peuple éclaté en

 

mille morceaux a-t-il pu conserver de tels héritages ? Est-ce dans des

camps de réfugiés que de telles traditions ont pu se perpétuer ? Estce

que tout ceci n’a pas disparu dans le tourbillon de l’exode ?

Hanina s’écarte des photos et revient à Mounhir et à Samira. Elle

a du mal à imaginer que ce sont les portraits de leurs parents. Elle

pense à leur habitat, à ses alentours. À ce que cela est aujourd’hui.

Elle voudrait bien connaître l’histoire de ses hôtes, mais elle n’ose

pas se montrer trop curieuse.

La rencontre touche à sa fin. De nombreuses formules d’adieu et

de remerciements sont échangées. Et Mickaël et Hanina prennent

congé de Mounhir et Samira.

Puis, ils continuent leur route en direction du lac de Tibériade,

qu’ils abordent par le nord. Ils longent le lac durant quelques kilomètres

avant d’apercevoir devant eux un pont métallique. En le traversant,

Mickaël annonce « le Jourdain ! » La grosse rivière est camouflée sous

une végétation luxuriante. D’immenses massifs de roseaux la bordent.

Ce n’est qu’en le traversant qu’il se laisse voir. Puis devant eux, une longue

route en ligne droite monte vers le plateau du Golan, telle une

piste de décollage. Après quelques kilomètres, l’atmosphère change.

Ici, point de flore riche et abondante, points de petits villages,

plus de bananeraies, ni de champs d’orangers. Le sol est d’une autre

nature. Il fait penser à une steppe. Les bords de la route sont faits de

prairies. Au bout d’un quart d’heure de montée, Hanina n’avait

aperçu que des camps militaires, des parcs de chars et leurs terrains

d’entraînement. Régulièrement, de minuscules nécropoles militaires

rappellent la cruelle réalité des violents combats passés.

Au loin un troupeau de vaches paît en liberté ! Et à l’horizon, sur

la gauche, un massif montagneux impressionnant dont Mickaël

donne le nom : « Le Mont Hermon ». Hanina concentre son regard

sur le sommet et s’exclame, dubitative :

– Mais c’est de la neige ?

– Oui, et au sommet il y a une station de ski !

– Oh?

– Juré.

 

Hanina regarde encore quelques instants ce sommet en vue.

Subitement, une réflexion vient à Mickaël :

– Dans le 133e psaume, le Psalmiste, dit : « qu’il est doux pour

des frères de demeurer ensemble, doux comme la rosée de

l’Hermon ». Sans doute ne savait-il pas que ce serait aux pieds de

l’Hermon que ces mêmes frères se battraient un jour et sans cesser ?

Hanina ne répond rien. Elle regarde cette montagne, et pense à

son symbolisme. Mickaël fait bien-sûr allusion à la discussion de la

veille. Pas seulement à ces combats passés. La rosée sur des champs

de blés, sur les coquelicots. Au matin, au réveil. Quand le soleil se

lève éclairant une nouvelle journée, la rosée sur la mousse. Hanina

est plongée dans ses pensées.

Au fur et à mesure de la montée, la température baisse. Bientôt

la voiture ne monte plus mais traverse une longue plaine. Elle

remonte sa vitre.

– Tout droit, à dix kilomètres, c’est la Syrie, dit Mickaël.

– Déjà ? Mais alors on a quasiment traversé le pays.

– Oui ! De Haïfa, à la frontière devant nous.

– En 1h30.

Hanina reste stupéfaite en prenant conscience de la taille réelle

du pays. Sur une carte, cela reste quelque peu abstrait. Mais, là en

voiture…

Puis, pour passer le temps, elle allume le poste du véhicule et

fouille les ondes. Plusieurs stations délivrent de la musique ou des

discours en hébreu. Les « infos » pense-t-elle. Mais comme elle ne

comprend rien, elle cherche plus loin et elle capte une station qui

délivre de la musique orientale. Elle y reste. Et une mélopée joyeuse

envahit l’habitacle.

À ce moment, elle est intriguée par ce qui apparaît à l’horizon.

Devant eux, à faible distance, se révèlent des habitations. Mais elles

ne semblent pas habituelles : plus la voiture approche, plus cela

prend forme. Et Mickaël arrive dans ce qui fut un village. Il gare la

voiture contre une grande bâtisse dont seuls les murs, criblés d’éclats

de balles sont encore debout.

 

Aussitôt Hanina coupe la musique. Lentement, elle sort du véhicule

et s’avance dans cette désolation : autour de la bâtisse centrale,

des maisons. Soufflées, effondrées ! Les murs pliés sous les toits

affaissés ! Le tout en miettes. Naturellement, elle en vient à imaginer

les combats à l’arme lourde. Subitement, ce tableau devient vivant.

Elle entend les chars dans des bruits infernaux de moteurs tirer à des

cadences d’obus dans une atmosphère de mort.

Elle s’approche d’une maison comme on s’approche d’un

homme gisant au sol, pour regarder s’il est encore vivant. Seule

l’herbe verte commence à pousser entre les gravats… Elle retourne

vers la bâtisse centrale. Y entre. Était-ce la mairie ? La mosquée ? Une

partie de toit pend, retenue par l’armature du béton armé.

Mickaël a rejoint Hanina à l’intérieur du bâtiment.

– Mais ça date de 1973, tout ça ?

– Oui, la guerre du Kippour, et avant la Guerre des Six Jours, en 67.

« La guerre du Kippour… » Kippour. Ce mot revint subitement

à Hanina. bien-sûr. En hébreu, cela veut dire « le grand pardon », la

fête du Kippour. La fête du Grand Pardon. Les Israéliens ont appelé

cette guerre ainsi parce qu’elle avait été déclenchée par la Syrie et

l’Égypte en plein Shabbath, et de surcroît Shabbath d’une fête religieuse

: la fête du Grand Pardon !

Ce jeu de mots amuse Hanina au milieu de ce lieu de désolation.

Mais ce jeu de mots devient vite révélation pour elle. Grand et

petit pardon… les petits pardons. Ceux que parfois les hommes sont

capables de faire. Par calcul, par nécessité. Et puis les grands pardons.

Ceux que l’on jure impossibles.

Les Juifs ont donc une fête que l’on appelle « le Grand Pardon ! »

Mais que pardonne-t-on ? Et à qui ?

Hanina déambule, prise dans sa rêverie. Elle entreprend de faire

le tour de l’édifice par l’extérieur tandis que Mickaël est resté à l’intérieur.

Soudain, la voix de Hanina l’appelle au dehors. Il la rejoint

rapidement : elle est face au mur et lui montre quelque chose du

doigt. Elle montre une inscription en anglais sur la façade : « Ariel

Sharon was here, 1967. » {Ariel Sharon était ici, 1967.}

 

Ariel Sharon est l’ennemi de Hanina ! C’était lui, à son regard

qui a laissé faire les massacres de Sabra et Chatilah par les phalanges

libanaises. Alors qu’il avait les moyens de les stopper. Elle l’a toujours

considéré comme un boucher : ouvrir un couloir pour laisser

passer des assassins venus se venger de Son peuple. Et laisser massacrer

des centaines d’innocents. Sous les yeux de ses officiers. Les

Israéliens étaient à 200 mètres du camp où pendant 36 heures les

phalangistes ont tranquillement tué, torturé, violé Son peuple. Peutêtre

même des membres de Sa famille !

Devant ce mur, Hanina est perdue dans ses pensées. Mickaël la

regarde, ne comprenant pas bien l’objet de sa profonde réflexion. Elle

lui jette un regard sombre. Lourd. Et s’écarte pour être seule.

Immanquablement, le mot « grand pardon » lui revient. Tout chavire…

S’il n’y avait pas eu cette inscription… Maintenant il lui faut gérer sa

rancoeur. Sa haine… De plus ce chef de guerre est responsable, selon

elle, du déclenchement du deuxième intifada. Comme si son peuple

n’avait pas assez de drames, de poids douloureux sur les épaules.

Elle repense à cette visite d’Ariel Sharon sur l’Esplanade des

Mosquées en septembre 2000. Ah, cette visite qui mit le feu aux poudres!

Comment pouvait-il ne pas savoir qu’un geste aussi provocateur

engendrerait une révolte ? Et, en plus, il risque à présent de gagner les

élections !

Hanina bondit vers la voiture pour allumer le poste radio. Les

clés n’y sont pas. Elle crie :

– Mick, les clés, vite.

Mickaël les lui apporte, sans comprendre. Elle les lui arrache des

mains, les met au contact et met la radio, cherche les ondes arabes.

Malheureusement, le crépitement du poste, et l’arabe littéraire avalé

par les speakers font qu’elle n’en comprend pas le moindre mot. Elle

finit par tomber sur une station anglophone. Il était midi moins

cinq. « Peut-être aux infos de douze heures », se dit-elle.

Mickaël cherche à savoir ce qui agite ainsi son amie.

– On est le 6 février. Les élections législatives israéliennes, c’est

aujourd’hui.

 

– Oui, et alors ?

– Attends ! Tais-toi !

Hanina monte le son. Les infos commencent. La speakerine ouvre

le journal par le résultat à mi-journée des élections. « Tous les sondages

prévoient un triomphe de Sharon au scrutin. On estime que sa victoire

pourrait dépasser 60 %, contre moins de 40 % pour Ehud Barak ».

Un hurlement retentit dans le silence désertique du village

abandonné. Et Hanina, de désespoir va s’asseoir sur une pierre à

l’écart. Par compassion, Mickaël s’approche. Ayant enfin compris le

lien entre le malaise de la jeune femme et l’inscription du mur.

– Israël a le pire des Israéliens comme premier Ministre. Mais

comment est-ce possible ?

Dans l’immédiat, Mickaël choisit de garder le silence : il retourne

dans la voiture éteindre la radio, et s’assoit sur le siège passager.

Après quelques instants, Hanina le rejoint. Elle semble vidée de

toute énergie. Mickaël se lève et va prendre le volant. Il démarre, fait

demi-tour et, au croisement suivant prend la route qui longe la frontière

syrienne jusqu’à la rive orientale du lac de Galilée.

Après quelques instants, Hanina rompt le silence, froide :

– Pourquoi m’as-tu emmenée ici ?

– Tu m’en veux ?

– Oui !

Mickaël ne répond rien et continue à rouler.

Après quelques kilomètres, Hanina se renseigne sur l’itinéraire.

– On va quitter le Golan par l’est du lac. Puis, on va rejoindre

Affula, et refaire la plaine de Jéricho. Et, comme il est encore temps et

que l’on a les maillots de bain, on pourra aller se tremper dans la Mer

Morte…

Pour toute réponse, Hanina acquiesce. Après quelques minutes,

Mickaël se risque tout de même :

– Tu sais, Hanine, si tu regardes bien, les ministres qui ont été

soldats ont tous fait la paix. Begin, un ancien de l’Irgoun, a fait la paix

avec Sadate. Rabin a fait la paix avec Arafat. Barak a échoué de peu, le

temps lui a manqué. Attendons de voir !

 

– Sharon ? Impossible. Pas lui ! Il ne fera jamais la paix.

Le voyage continue. Dans une ambiance lourde… Hanina est toujours

en proie à une formidable tempête dans sa tête et dans son coeur.

La route a terminé sa descente et longe maintenant les berges du

lac. Hanina a le regard rivé sur les flots. Songeuse. Elle a descendu à

nouveau sa vitre, et sort son coude. Lentement, sa colère s’estompe.

Le paysage lui change les idées. Et ce foutu Golan est enfin derrière

eux. Et puis dans deux heures, elle pourra se baigner dans la Mer

Morte. Tout va bien. Néanmoins, elle n’est pas satisfaite. Son esprit a

en ce moment une image, celle de son coeur qui est dans le même

état que le village qu’elle venait de quitter, dévasté par la guerre.

Hanina est maintenant confrontée à une réalité qui l’effraie. Elle ne

peut pas y rester. Elle a laissé les chars labourer son coeur. Elle a laissé la

haine l’envahir. La peur la saisit, la peur de ne pouvoir s’en défaire. Tout

ce qu’elle a vécu depuis son arrivée sur cette terre, n’était-ce pas justement

parce qu’elle avait pu s’affranchir de son animosité et de sa haine?

Si elle garde ce ressentiment, quel sens aura le reste de son pèlerinage?

Car elle est bien décidée à aller au fond de toutes les réalités.

Aussi désagréables soient-elles. Le « plaisir de la haine » est confronté

maintenant au désir d’en être lavée. Son coeur est à nouveau un champ

de bataille : elle essaie d’arrêter les chars qui ont envahi et détruit son

coeur. Cela marche un moment, puis ils reviennent. Les images des

camps de Sabra et Chatila restent fortement ancrées en elle. Elle lutte.

Elle essaye de penser à autre chose, regarde au loin ! Et son regard

croise quelque chose qui brille. Elle met sa main en pare-soleil et

reconnaît le Dôme des Béatitudes. Son coeur bondit, comme dans un

sursaut de survie face à ses chars qu’elle n’arrive pas à évacuer. Elle

tourne la tête dans la direction de cet endroit si doux et si cher à son

coeur, appuie sa tête en arrière, et accepte enfin de se détendre.

Pendant quelques minutes, elle reste ainsi à regarder ce dôme

qui à présent est sur sa droite. Et dire qu’hier, de ce balcon, elle regardait

le Golan. Elle avait alors face à elle, sans le savoir, ce lieu où le

lendemain, elle viendrait vivre sa tentation.

Elle est déçue d’elle-même ! Déçue d’avoir été si fragile, d’avoir

 

été capable de paroles dures. Mais n’était-ce pas par orgueil ? L’orgueil

de croire que son expérience des Béatitudes la mettait à l’abri et audessus

des autres ? Elle repense à la vitesse où les chars de combat ont

envahi son coeur… Elle sait maintenant qu’il lui faut veiller.

Le Dôme des Béatitudes est derrière elle. Et le reste du voyage

devant… Elle a eu droit à un essai… Les autres jours, le Dôme ne sera

plus là pour lui rappeler qu’un coeur se protège. Pour lui rappeler

qu’elle est sur la photo, qu’elle veut rester la fille de Dieu !

Mickaël conduit prudemment. Bientôt Affula, est annoncé. Elle

sait qu’elle quitte la Galilée, qu’elle laisse derrière elle les Saint-Pierre,

les Béatitudes, Ron et Shoshana. Et Mounhir et Samira. Et le Golan

aussi ! Ils entrent dans Affula pour prendre un repas de midi, léger,

l’immense et plantureux petit-déjeuner israélien de Shoshana n’ayant

pas encore été digéré. Jamais Hanina n’aurait supposé que l’on pouvait

tant manger au petit-déjeuner. Hanina avait du poser sa tasse de

café en voyant Ron ingurgiter un hareng entier. Elle se rappelle encore