14 - UN PERE AVAIT DEUX FILS

 
 
   

Lundi 5 février 21 heures.

Ron regarde tour à tour Mickaël, puis Hanina : il ne sait pas ce

qui le choque le plus. Est-ce de se retrouver à table chez lui avec une

Palestinienne ? Ou est-ce parce que son ami le met dans cette situation? Mais pourquoi ?

Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Shoshana regarde

fixement Hanina. Elle semble voir en elle un être surnaturel.

Ron est sous le choc et Shoshana sous l’effet de la surprise.

Comme le silence n’a été rompu par personne, Hanina continue.

– Mes parents sont nés en 44 dans un petit village de Galilée. En

48, ils ont dû fuir avec leurs parents et se sont retrouvés réfugiés dans

la plaine de Jéricho. Puis en Jordanie. Et suite aux aléas de la vie, ils

se sont retrouvés en France, où je suis née. Voilà…

Toujours le silence. Mickaël mange lentement. Il relève la tête et

ne peut s’empêcher le jeter un oeil vers Hanina. Un léger sourire

commence à poindre sur son visage. Ron n’est toujours pas remis du

choc : une Palestinienne à sa table, amenée par Mikaël !

À ce moment, Shoshana pose sa main sur le bras de Hanina.

– Nous t’avions souhaité la bienvenue en Israël. Mais je crois

que nous avons oublié de te souhaiter la bienvenue chez nous ?

Ron bondit sur l’occasion :

– Eh oui, c’est vrai. On est vraiment heureux que Mick et… et toi

vous soyez là. C’est… C’est juste une surprise. Mais comment vous

êtes-vous rencontrés ?

Hanina prend Mickaël de vitesse.

– Exactement comme vous.

Et elle regarde ses deux hôtes avec un large sourire.

– Comment ça«comme nous» ? s’étonne Ron.

– Oui, je suis cliente de son hôtel. Sauf qu’à moi il n’a pas dit

que j’avais l’air d’une Israélienne. À moi il m’a dit…

Hanina se tourne vers Mickaël :

– Tu m’as dit quoi de nouveau, quand tu m’as vu pour la première

fois ?

– Je ne sais plus. Ah, si : je t’ai demandé si le repas t’avait plu ?

– Et ensuite ? demande Shoshana.

– Ensuite, je me suis assis à sa table.

– Dis donc, Mick, t’es un rapide ! s’esclaffe Ron.

– Non, ce n’est pas ce que tu crois. Je me suis assis parce que je

n’avais plus de jambes.

À ce moment Mickaël regarde Hanina et y vit son un accord

pour raconter la suite.

Ron et Shoshana sont au comble de l’impatience. C’est

Shoshana qui se lance :

– Mais plus de jambes à cause de quoi ?

Mickaël se concentre quelques secondes pour mieux choisir la

façon de faire comprendre à ses amis comment Hanina et lui se sont

rencontrés.

– Ma charmante cliente venait de m’annoncer qu’elle travaillait

pour les Renseignements Généraux, et qu’elle était venue parce que…

– Parce que ce jeune homme m’intéressait !

Quatre yeux ébahis étaient maintenant braqués sur Hanina, qui

avait des difficultés à contenir un fou rire à la vue des yeux de merlans

frits que faisait Ron. Tout allait trop vite pour les deux hôtes israéliens.

Mille questions leur viennent, qu’ils n’ont pas le temps de poser :

Hanina les devine et livre le fond de l’histoire de leur rencontre.

– Oui, je travaille pour les RG. Et je me suis tellement attachée à

Mick que je n’ai pu le lui cacher. Je savais que j’allais devant une relation

authentique.

– Et vous êtes tombé amoureux comment, si je peux demander ?

demande Shoshana, intriguée.

– Là, je crois que l’on est en train de vous tromper, on est seulement

amis, dit Hanina en regardant Mickaël.

– Ouais, c’est ça. Shoshie, ils nous prennent pour des cruches.

– Non, c’est vrai. Mais je crois qu’il faut que je vous dise tout. Ma

mission était de rendre un rapport à ma direction sur les risques d’embrasement

entre les communautés juive et arabe sur le sol français, suite

à l’explosion du conflit israélo-palestinien. Et j’avais sur Mick un lourd

dossier en qualité de militant sioniste. Or, j’ai remarqué que le bonhomme

entre-temps avait changé, et j’ai voulu en connaître la raison.

Et j’en ai fait une affaire personnelle. Effectivement, je n’avais jamais

réussi à me rendre en Israël pour faire un pèlerinage sur la terre qui fut

celle de mes parents. Et comme vous le constatez, j’ai réussi à le faire.

Shoshana brûle en dedans d’elle ! Elle décide d’engager irrémédiablement

la soirée dans une discussion de tous les dangers. D’une

voix chargée de sollicitude, elle se lance :

– Et tu peux nous dire comment tu le vis ?

La réponse, grave, tombe :

– Aujourd’hui, j’ai visité le camp de réfugiés où mes parents ont

passé leur enfance.

Un silence lourd s’installe ! Mickaël s’en détache immédiatement.

Pour lui les choses sont claires. Il a amené Hanina ici, et il laisse

faire. Impatient, il attend de voir quels vont être les dividendes que

son amie, – et ses amis –, vont retirer de l’expérience qu’ils vont vivre.

Shoshana sent immédiatement que son problème va et doit être

réglé ce soir. C’est elle qui reprend : à ce moment, elle ne pense qu’à

elle. Elle ne tient compte de rien d’autre, si ce n’est du poids qui

demeure en permanence sur son coeur de mère israélienne. Au bord

des larmes, elle s’adresse à Hanina :

– Si tu savais comme la Naqbach est un problème pour moi aussi.

Cette phrase tombe au plus profond de l’âme de Hanina. Elle

regarde fixement l’Israélienne. La phrase de Shoshana continue à

tourner en boucle dans sa tête. Elle sait que cette phrase ne la quittera

jamais. Les deux amies continuent à se regarder fixement, l’une

comme l’autre vivant le moment vraisemblablement le plus important

de cette rencontre.

Shoshana se sent délivrée d’avoir dit un mot qu’elle n’a jamais

prononcé auparavant, ce mot si tabou en Israël, et tabou aussi dans

son foyer et sa famille. À ce moment, Hanina se tourne vers Ron.

Celui-ci regarde fixement la nappe, l’air grave : impossible de découvrir

ce qu’il pense… Il écoute juste. Et il pense à son épouse. Jamais

il n’aurait supposé qu’elle portait ce fardeau. En lui aussi, cette

phrase tourne en boucle. À cet instant, il se tourne vers son épouse.

Elle le regarde.

Shoshana pose sa main sur celle de son mari. Ses pensées provoqueraient

plutôt de la colère que de l’apaisement. Si Shoshana souffre

du problème entre les Israéliens et les Palestiniens, lui il le fuit. À

ce moment, il n’a rien envie de dire. Il n’a en tout cas, pas envie de

parler de choses sérieuses. Il s’était juste réjoui de décompresser après

sa journée dans les Territoires avec la venue de son ami de France.

Et là, ce problème qui est la base des problèmes de la société israélienne,

cette question cruciale qui est le fait, qui est le front de l’actualité

du pays depuis des dizaines d’années s’invite chez lui. Il tente d’y

échapper. Mais comment le pourrait-il ? Pourrait-il être mufle maintenant

et se mettre à parler des vins d’Alsace qu’il aime tant ?

Il est le seul qui pour l’instant reste en réserve, qui ne livre pas le

fond de ses sentiments, car Ron n’a pas l’habitude de s’ouvrir facilement.

De plus, la présence de Hanina l’agresse, car la tournure des

évènements de la soirée place la visiteuse dans le camp des victimes.

Et cet état de fait le bloque. Il ne peut entrer dans cette atmosphère

de condescendance. Cela le met mal à l’aise : il décide donc de ne pas

aller sur ce terrain, mais de rester sur le sien.

– Tu vois Hanina, en Israël, on vit avec un fardeau ! On vit avec

un poids en permanence ! Je sais bien que le retour des Juifs au

Proche-Orient n’a pas fait que des heureux. Il y a eu plein de problè-

mes. C’est vrai. C’était un peu la faute à tout le monde. Pas qu’à nous.

– Ron, excuse-moi, je te coupe. Je ne voudrais pas que ma présence

provoque des débats. Il y a assez de conflits dans cette région.

Je suis désolée. Je ne tiens pas spécialement à parler de ça. Si vous,

vous voulez éviter, je le comprends très bien.

– Non, on y est, et c’est bien ! C’est vrai que ta visite est une surprise.

Il faut le dire : on n’attendait pas à ce que Mick nous… Enfin,

je veux dire, tu vois.

Hanina vole au secours de Ron, avec un sourire :

– Oui, je vois. C’est vrai, j’y pensais en venant.

– Mais est-ce qu’il n’aurait pas dû venir parce qu’il avait une

amie dont les parents sont Palestiniens ? reprend Ron.

– Non, avoue-t-elle. bien-sûr que non !

– Donc, moi je trouve bien qu’on en parle. Et excuse-moi si je dis

des choses avec lesquelles tu ne serais peut-être pas d’accord, ou qui

pourraient te faire de la peine. Mais comme je l’ai dit : en Israël, on vit

avec un poids en permanence. Je viens de passer un mois dans les territoires

pour mes périodes militaires. Je préfèrerais me lever le matin

pour aller au boulot. Avec les copains, dans le camion, à six heures du

mat’il n’y en a aucun qui parle. On est tous résignés. On attend qu’un

jour enfin tout ça soit réglé. Et, c’est con, mais je crois que dans le

camion il n’y en a pas un seul qui y croie encore. On a tout essayé.

Tout négocié. Le sentiment que l’on a, c’est que le problème sera réglé

quand on sera parti de la région. Et comme on partira pas…

– Donc, tu ne crois pas à la paix ? intervient Hanina.

– Mais je la veux, cette paix. Je ne sais pas comment on pourrait y

arriver. Je voudrais bien, moi, ne plus vivre avec ce poids. On voudrait

bien être comme tout le monde. Vivre dans un pays où tu ne t’occupes

que du boulot, de ta famille, de ta vie de loisirs. Une vie normale, quoi.

Ce cri du coeur de Ron a plongé chacun dans une réflexion.

– Et si toi tu y crois, à la paix, comment tu vois les choses ?

– Moi? Moi je sais bien que les Israéliens sont installés au

Proche-Orient pour toujours et qu’ils ne partiront pas. Ont-ils à partir

d’ailleurs ? Je n’en sais trop rien. C’est vrai que je vois la situation

de mon peuple comme une injustice. Le peuple de mes parents a

vécu une spoliation. Est-ce qu’elle peut être réparée ? Les choses sont

irrémédiables maintenant. Peut-on revenir aux frontières de 1948 ?

Tous ces villages détruits lors de la guerre d’indépendance, ne peuvent

plus être reconstruits. La maison où mon père fut enfant n’existe

plus, et n’existera plus jamais.

Mickaël se tourne vers Hanina, pour l’observer du coin de l’oeil.

La voix de cette dernière est chargée. Ron a mille envies d’intervenir,

mais le fardeau de l’invitée le stoppe net.

Hanina regarde Ron:

– Combien tu penses que le conflit israélo-palestinien a déjà

coûté à Israël ?

– Des milliards ! Peut-être des dizaines de milliards !

– Sans compter ce qu’il coûtera encore ! Eh bien moi, je dis que

c’est le prix de l’irrespect !

Les trois auditeurs marquent leur étonnement à cette phrase.

Ron relève les yeux mais Hanina continue :

– Quand un Israélien embauche un Palestinien qui vit en

Palestine, celui-ci est payé moins de la moitié sous prétexte que la vie

en Palestine est deux fois moins chère, n’est-ce pas ?

Shoshana, voyant que son mari se prépare à argumenter, le prend

de vitesse.

– Oui, c’est exact !

– Voilà, d’après moi, l’origine du problème. L’origine du problème

n’est pas seulement votre installation au Proche-Orient, l’origine du

problème c’est comment vous vous y êtes comportés. Que penser de 25

années d’administration militaire israélienne sous lesquels le peuple

palestinien a vécu, que penser des dispositions invivables qui lui sont

imposées depuis bientôt dix ans sous le prétexte sécuritaire ?

En dix secondes l’ambiance amicale qui avait réussi à se maintenir

depuis le début s’effondre: Ron se ferme comme par automatisme,

Hanina a gardé ses coudes sur la table, Mickaël ne peut s’empêcher de

lever les yeux vers ses amis. Shoshana lui sourit timidement. Ron semble

absent, plongé dans ses pensées. La discussion lui paraît sans issue.

« Tant pis, se dit-il. On peut encore sauver les meubles avec le dessert et

passer poliment à autre chose. »

Pourtant, il n’est pas satisfait. Il a envie de continuer le débat. Étaitil

capable d’accepter que Hanina critique Israël ? Son idole, son dieu ?

Il se tourne vers son ami.

– Mick, tu en penses quoi ?

Celui-ci, pour une fois, serait bien resté neutre. Il trouve la solution.

– Moi je pense que tu as demandé l’avis de Hanina, et que

Hanina te l’a donné !

Ron éclate de rire, profitant par la même occasion pour faire

tomber la tension. Il n’avait pas encore croisé le regard de Hanina

depuis qu’elle avait fait sa fameuse déclaration.

– Qui est croyant ici ? Voyons, toi Mick, je sais, en plus tu es pratiquant.

Toi, Shoshie, je sais, t’es croyante. Et toi Hanina ?

– Depuis ce matin seulement !

Ron marque sa surprise.

– Oui, une des premières choses que j’ai trouvé lors de mon

pèlerinage, c’est la capacité de croire dans les choses de Dieu.

– Hier tu ne croyais pas, et aujourd’hui tu crois ? demande Ron,

étonné.

Hanina acquiesce de la tête.

– Ah bon! répond-il simplement, ne voulant pas quitter« la

bombe»qu’il prépare :

– Bon, eh bien je suis le seul athée !

– Ou du moins, le seul qui n’arrive pas encore à croire, rectifie

Mickaël.

– D’accord si tu veux ! Donc, j’accepte les remarques de notre

amie Hanina. Et maintenant, j’ai autre chose à dire, un truc que je

garde pour moi depuis que je suis gosse, et qui mûrit d’année en

année : comme vous le savez tous, à l’école on apprend aussi l’histoire

du peuple juif. Et quand on est gosse, on écoute. En plus, mon

père tenait à ce que j’aille au Shabbat. Écouter le Rabbin. Et bien,

gosse, j’ai compris quelque chose, donc je vais faire un peu de religion.

Parce que moi, il y a un truc que j’ai jamais compris. Pourquoi

les Arabes nous haïssent tant ? Je ne dis pas ça pour fuir les critiques

de Hanina. Ce qu’elle a dit, on va dire que… Allez, c’est un peu vrai !

Bon. Même vrai tout court ! J’ai des copains que l’on doit vraiment

freiner quand on est au check point. Ils ont le mépris. Plusieurs fois,

des camarades, si on peut appeler ça comme ça, m’ont traité de collabo.

Tu vois, Hanina je ne suis pas un ennemi !

– Je ne l’ai jamais pensé.

– Oui mais je te le dis quand même. Donc, mon problème était de

savoir pourquoi ils nous en veulent tellement. Et je ne dis pas ça seulement

des Palestiniens. C’est vrai que, eux, ont de vraies raisons. Parce

qu’on est venu s’installer en… Enfin pour nous c’est en Israël. C’est la

Terre de nos aïeux. Mais tous les autres, tout le monde arabe. Tous ceuxlà,

avec lesquels on n’a même pas de frontière. Alors pourquoi veulentils

nous rayer de la carte ? On pourrait penser que c’est par solidarité

avec leurs frères arabes. Pourquoi pas? Mais je n’y crois pas trop. Parce

qu’alors, cette solidarité, on la verrait dans d’autres domaines.

– Ah bon, elle ne fonctionne pas, d’après toi ? s’étonne Hanina.

– Enfin, tu sais quand même à qui l’Autorité Palestinienne doit

d’être debout financièrement ? Aux Européens. Pas au monde arabe !

Tu connais les moyens financiers astronomiques des monarchies du

golf ? Ce qu’ils donnent est une goutte de pétrole !

– Mais les Palestiniens n’ont pas à mendier. Ils ont à prospérer

comme tout le monde, par exemple en faisant marché commun avec

les Israéliens. C’est bien par le Marché Commun que l’Europe est

devenue prospère, et qu’en plus elle vit en paix ?

Une fois de plus Hanina vient de stopper le dialogue par une

déclaration de choc, qu’elle espère imparable.

– Oui, d’accord. C’est vrai. Donc je disais…

– Oui excuse-moi, Ron. Je t’ai coupé.

– Ah, ça, mon cher. Je peux te dire que tu auras du mal à aller au

bout. J’en sais quelque chose, surenchérit Mickaël.

– Bon.

Ron se lève, irrité.

– Hanina, viens avec moi.

Celle-ci étonnée se lève de sa chaise sans mot dire et suit Ron,

poliment, qui se dirige vers une porte qu’il ouvre. Elle donne sur une

pièce d’environ 6 m2. Elle a l’allure d’un débarras. Elle y voit entreposer

de la nourriture en conserve, de l’épicerie, divers éléments

ménagers. Gênée, elle arrête son inspection et attend de savoir pourquoi

Ron lui montre cette pièce.

– Tu sais ce que c’est ?

– Non.

– C’est notre abri anti-atomique, anti-chimique. Anti tout ce que

tu veux. Et là-dedans, comme tous nos compatriotes, on a vécu avec

les enfants trois longues semaines. Hein, Shoshie ? Margalit avait

quatre ans et Yossé, notre deuxième, 18 mois.

Hanina reste bouche bée devant ce réduit, ne comprenant pas

bien.

– Vous avez vécu là-dedans trois semaines avec un bébé ?

– Trois semaines en journée, mais plus de deux mois de nuit ! Tu

vois, les lits pliants sont prêts, dans les cartons là.

Hanina reste coi, ne comprenant toujours pas.

– Mais pourquoi vous avez vécu là-dedans ?

– Mais à cause des Scud. La guerre du Golfe. En janvier 1991.

Toutes les nuits, notre pays était bombardé. Chaque Scud qui n’était

pas intercepté par les missiles Patriot était susceptible de porter une

charge chimique. En un mois, Saddam a réussi à envoyer 39 missiles

sur nos villes…

Ron se rassoit. Hanina reste debout devant le réduit qu’il a laissé

ouvert. Elle imagine la vie à quatre dans cette pièce. Puis se rassoit à son

tour.

Ron continue :

– Pourquoi? Pourquoi la Syrie, l’Irak, l’Iran, et tant de pays veulent-

ils nous détruire ? Qu’est-ce qu’on leur a fait ? Avec les Arabes, tant

qu’on était dispersé en diaspora, et une grande partie de la diaspora

juive était dans les pays arabes, les choses allaient bien ! Ils ne ressentaient

pas le besoin de nous détruire. Mais depuis que les Juifs sont

revenus en Palestine, tout a changé. Pourquoi? Alors, moi je sais !

Ron fait une courte pause, afin de vérifier si tout le monde est

attentif. Il reprend.

– Moi, je ne n’arrive pas à être croyant, pourtant, les histoires des

Patriarches de l’Ancien Testament, j’y crois. Je suis convaincu que

c’est l’histoire, qu’ils ont existé. Abraham, Isaac, Jacob… Vous, vous

avez les Gaulois, et vous, vous avez…

Hanina voyant que Ron se tourne vers elle, anticipe :

– Abraham aussi.

– Justement. C’est à ça que je pense : quand j’étais gamin, le

Rabbin nous expliquait que notre ancêtre, Abraham, avait eu un fils,

Isaac, de Sarah sa femme. Et que c’était les débuts de l’origine de

notre peuple. Seulement voilà : j’ai aussi appris que Abraham avait

eu un premier fils, Ismaël, de sa servante, Hagar, parce que sa femme

était alors stérile.

– Servante qui lui fut donnée par sa femme elle-même, ajoute

Hanina. Sauf, que c’est Ismaël qui est le fils de Sarah, et Isaac le fils

de la servante.

Ron fait de grands yeux.

Hanina, amusée, ne peut s’empêcher de sourire.

– Je te taquine, je sais bien que pour les Juifs et les Chrétiens,

c’est Isaac qui est le fils de l’épouse d’Abraham, et Ismaël le fils de la

servante. Et pour nous les Musulmans, c’est au contraire Ismaël qui

est le fils noble. Mais où veux-tu en venir ?

– Mais à la suite de l’Histoire. Quand Sarah découvre qu’elle est

enfin enceinte, elle chasse la servante et son fils. Et celle-ci se réfugie

au désert.

– Et Ismaël donne naissance à la nation arabe, et donc, d’une

certaine manière, il est pour vous l’ancêtre des Musulmans ! conclut

Hanina. Et alors, tu en déduis quoi ?

– Est-ce que tu connais la suite de l’histoire ?

– Oui, la descendance d’Ismaël. Enfin pour vous, Isaac.

– Non, je pense à autre chose : qui est encore dans l’affaire entre

les deux fils d’Abraham?

– Je ne sais pas ! répond Hanina.

– Hagar, évidemment. Lorsque Sarah la chasse, elle va mourir au

désert. Mais le Rabbin nous a dit la chose suivante : L’Éternel envoya

un ange pour prendre soin de Hagar et de son fils. Et l’ange fit une

promesse à Hagar. Une promesse de protection, mais aussi d’héritage.

Les descendants du fils d’Hagar recevraient en patrimoine toute

la contrée où elle s’était réfugiée. Toute une immense étendue. Une

étendue qui est justement celle où habitent les Arabes aujourd’hui.

Et, en plus, ils reçurent une promesse de prospérité. Tu sais de quoi

est fait le sous-sol des terres qu’ils reçurent ? Ils s’enrichissent sans

même travailler. Ils creusent juste un puits, et hop ils peuvent arrêter

de bosser ! 70 dollars le baril. Alors que les descendants du fils de

Sarah ont reçu un tout petit morceau de terre. Et celui-là, on doit

bûcher pour en tirer de quoi vivre. Alors, si les descendants du fils de

Hagar veulent notre pays, moi je suis d’accord, et nous on va chez

eux ! Hein, Shoshie, un puits de pétrole, ça ne te dirait pas ?

– Si, bien-sûr, mais moi je suis née ici.

Les mots de Hanina sortirent automatiquement de sa bouche :

– Mes parents aussi.

À ce moment, Mickaël se mêle à la conversation.

– Oui, car Ismaël et Isaac sont tous deux fils de l’Éternel, car ils

sont fils d’Abraham. Et Dieu a été juste ! Il a secouru Hagar et son fils.

Et leur a donné un héritage… Alors, certes, ils ont reçu, effectivement

comme tu l’as dit Ron, un héritage distinct. Or, l’héritage d’Isaac a été

délaissé pendant dix-huit siècles. Et dans l’intervalle, une partie des

descendants d’Ismaël a occupé l’héritage d’Isaac. Alors, aujourd’hui

qu’est-ce qui est le plus logique, le plus humain : que les 3 millions

d’Arabes soient déracinés de leur sol de naissance et devienne réfugiés

dans des terres ou ils ne sont pas nés, ou que les descendants

d’Ismaël et d’Isaac s’entendent sur la même terre ? Or, pour cela il

faut se tourner vers une nouvelle forme religieuse.

Hanina regarde son assiette. Elle pense qu’elle comprend.

– Quelle nouvelle religion ? questionne Ron.

– L’écriture.

– Quoi, l’écriture ?

– L’immense problème des religieux, c’est de croire que les religions

sont finies d’êtres écrites. Et qu’elles sont immuables. Il ne leur

viendrait pas à l’idée de croire que c’est à eux de continuer à écrire la

religion par leurs actes. Tu as raison, Ron de chercher la solution

dans la religion, car c’est effectivement la religion qui est l’origine

numéro un du problème. Il faut donc toucher aux interprétations

actuelles des religions pour régler le problème. Vous voulez savoir

qui est vraiment le fils noble d’Abraham? Vous voulez savoir si c’est

Ismaël ou Isaac ? Le fils noble sera celui qui arrivera à faire la paix.

– Oui, mais si seul un fils désire la réconciliation, et pas l’autre ?

demande Ron.

– Alors il ne reste plus comme solution à ce fils que d’aimer son

frère malgré tout. Ce sera le seul moyen d’amener l’autre un jour à la

réconciliation. C’est ça, continuer à écrire la religion.

– Ok. Mais comment tu veux aimer un frère qui veut ta mort ?

surenchérit Ron.

– Et comment, tu crois ?

– Mais je ne sais pas !

– C’est archi-simple !

– Tu te fous de moi ? Quand tu prends des Scud sur la gueule,

quand les Palestiniens viennent se faire exploser dans nos rues tuant

nos familles, toi tu trouves archi-simple de les aimer ?

À nouveau, un silence s’installe. Hanina aurait de quoi dire,

mais elle opte pour la sagesse. Tant pis pour Mickaël. À lui de se sortir

seul de son guêpier.

Le silence dure de longues secondes. Ron éprouve un sentiment

mitigé. Certes, avec des arguments concrets, c’est facile de clouer le

bec aux idéalistes. Pourtant il n’est pas satisfait. Ron ressent le besoin

de revenir au vif du sujet.

– Si tu étais Israélien, tu ferais comment, toi ?

– Je crois que je ferais ce que je fais déjà dans mon quotidien

quand je suis confronté à la haine.

– Que sais-tu de la haine ? Un collègue à moi a perdu sa

femme dans un attentat. Il est seul avec ses gosses. Je vais lui dire

quoi : d’aimer les Arabes ?

Le silence revient.

Mickaël regarde un à un ses interlocuteurs, calme silencieux. Puis

il reprend la parole :

– Ron, tu sais bien que lorsque l’on est confronté à ce niveau de

haine, l’on n’a pas le choix : ou on en sort, ou elle nous détruit. Je suis

convaincu que ce que je ferais est la chose suivante : j’écrirais un mot

de soutien à une mère palestinienne qui a perdu son fils ou son mari

dans un bombardement israélien. Cette démarche toute simple en fait

serait la preuve de ma volonté de passer par dessus la haine pour avancer!

Le silence revient.

– Mick, qui prendrait ce risque ? Que le pardon aide à détruire

la haine, je veux bien l’admettre ! Ça doit être vrai, mais dans le cas

d’une politique globale, le pardon passe pour de la faiblesse.

À ce moment, Hanina reprend la parole :

– Ron, as-tu déjà entendu parler des savons fabriqués à Naplouse*?

– Comme tout le monde !

– Et en trouves-tu dans ton hypermarché ? Et dans ton magasin

de déco, y a-t-il un catalogue des tapis de Gaza ? Trouve-t-on en Israël

la vaisselle de Jéricho et d’Hébron ? Le problème de la paix entre les

Israéliens et les Palestiniens vient seulement du fait que vous les

Israéliens n’avez jamais considéré que la paix incombe d’abord à

Vous. C’est vous qui vous êtes installés sur une terre où vivaient d’autres

gens. Les gestes de bonne volonté qui construiront la paix dont

vous rêvez doivent venir de vous. En aurez-vous le courage ? Je ne

vous demande pas de renoncer à votre sécurité : je vous demande de

faire les gestes qui vous feront accepter des autres ! Parce que vous ne

devez pas abandonner l’idée que les Palestiniens, malgré le mal que

vous leur avez fait et qu’ils vous font depuis, sont toujours prêts à

vous accepter ! Mais cela dépend de vous.

Hanina a vidé son coeur et regarde fixement la nappe, pensive.

* Ville palestinienne

Elle réfléchit à ces mots qu’elle vient de prononcer sans même les

choisir. Elle se repasse ces phrases pour analyser la teneur et la valeur

de ce qu’elle vient de dire. Shoshana est au comble de l’émotion et

n’a pas quitté des yeux sa nouvelle amie.

– C’est vrai, je crois aussi aux échanges de commerce comme

moyen de créer la paix. Les échanges d’argent tissent des liens.

Mickaël a pris la parole pour tenter de sortir de l’ornière.

Shoshana l’approuve.

– Ce que vient de dire Hanina est vrai.

Ron est toujours songeur ! Étrangement, il ne s’est pas fermé aux

paroles de Hanina. C’est vrai, elles lui ont élargi sa façon de penser.

Mais Ron pense à quelque chose de précis.

Il se tourne d’abord vers Hanina :

– Oui, ce que tu as dit est juste, Hanina ! La balle de la paix est

dans notre camp !

Puis, il se tourne vers Mickaël :

– Mick, tu as déjà imaginé ce que sera la société française dans

100 ans ?

– Non pas vraiment. Pourquoi, tu penses à ce que sera Israël

dans 100 ans ?

– Oui, et pas qu’un peu ! Beaucoup même. Nous avons les

mêmes problèmes. Mais vous vous fonctionnez par assimilation,

même si les Français n’y croient pas, parce que votre société n’est pas

fondée sur une identité religieuse. Alors, si dans un siècle, dans une

école maternelle en France, il ne reste plus que trois ou quatre petites

têtes blondes sur 25 enfants, qu’importe !

Et il continue :

– Pour nous, ce n’est pas pareil. Ici, tout repose sur l’identité religieuse

: la raison d’exister d’Israël c’est justement d’être majoritaire

dans ses murs. Si en Israël on a 30 % de Juifs et 70 % d’Arabes, et que

l’on fonctionne sur un mode démocratique ? Tu vois le dessin. Hop,

fini Israël !

– C’est donc pour ça que vous construisez un mur ?

À nouveau Hanina a laissé échapper une phrase sans l’avoir pré-

méditée.

La réponse de Ron est immédiate cette fois :

– Mais merde, on n’a pas le choix !

Shoshana prend la suite.

– Tu sais, Hanina, aujourd’hui, ce mur nous en avons besoin.

bien-sûr je rêve qu’un jour il soit enlevé. Mais aujourd’hui, il nous le

faut ! Plus personne en Israël ne peut supporter les attentats. Nous

sommes à bout. Tout le monde sait que ce mur n’est pas l’idéal. Il me

fait honte aussi, et il m’effraie. Nous aussi nous allons vivre derrière

un mur. Pas que nos voisins. Et j’ai peur que ce mur ne renforce une

mauvaise identité. Mais si nous le construisons c’est parce que nous

n’avons pas le choix.

Hanina hoche la tête. Par respect pour la façon de voir de son

amie israélienne. Et aussi un peu parce qu’elle approuve. Elle sait que

les paroles de Shoshana l’ont touchée. Hanina sait qu’elle a à s’ouvrir.

Elle est face à ce mur. Elle espère qu’il va être enlevé un jour.

Mais quand ? Par qui ?

– Je vous souhaite de tout mon coeur, oui, vraiment, je vous souhaite

qu’il soit démonté ensemble par des mains israéliennes et

palestiniennes. Tout ne se réglera que lorsque les brèches que vous

laissez dans le mur seront insuffisantes pour permettre le transit des

marchandises qui résultera du marché commun entre vous. Alors,