Lundi 5 février 15 heures
Mickaël a quitté les bords du lac et s’est enfoncé dans la Galilée
profonde, la Galilée des vraies origines de Hanina. Il continue entre
Safed au nord et Nazareth au sud, et roule parmi ces collines partagées
entre des villages juifs et arabes. Dans les villes israéliennes, la
population est plus mixte et les différents quartiers sont moins marqués :
dans les immeubles, sur un même palier, un appartement peut
être occupé par une famille arabe et un autre par une famille juive.
Dans les campagnes par contre, les villages sont soit arabes, soit juifs.
Hanina est encore totalement sous l’effet de son expérience du
Mont des Béatitudes. Elle est consciente de visiter la région où sa
famille a toutes ses racines. Sur ce plan-là, sa lucidité est entière : elle
sait que c’est d’ici qu’ils ont été tous chassés. Pour eux le transfert a
bien eu lieu, à tel point qu’il ne reste aucune trace de plusieurs siècles
de présences. Tout s’est perdu dans l’exil. Autant le camp de réfugiés
était une étape de transition dans la vie de ses parents et de sa
famille, autant ici, elle se trouve à l’endroit même du drame, la terre
de l’arrachement.
Le vrai lieu de son pèlerinage est ici : elle n’a aucun élément pour
retrouver le lieu du village. Tout juste sait-elle que c’est à l’ouest de
Tibériade, à l’intérieur des terres.
Hanina avant son départ, n’avait pas voulu déplier une carte
d’Israël sous les yeux de son père et lui demander d’essayer de se rappeler,
de se situer.
Subitement une idée lui vient : elle la soumet à son guide.
– Je voudrais bien avoir une vue d’ensemble de la Galilée. Tu ne
connaîtrais pas un endroit où il y a un panorama ?
– Si : le mont Thabor !
– Et tu peux y aller ?
– On en est à un quart d’heure à peine.
– ça me ferait plaisir !
Dix minutes plus tard, la Punto est rangée sur le bas-côté dans
un des nombreux virages de la route qui monte en lacets jusqu’au
sommet. Hanina y a une vue plongeante sur le nord de la région. Elle
sort du véhicule et s’avance de quelques mètres : à sa droite, part une
petite forêt en pente raide, faite de taillis de pins. Et devant elle, le
terrain lui offre une éclaircie. Le sol caillouteux et sec est parsemé de
buissons verts. Elle se choisit un endroit et s’assied. La chaleur persiste,
pour une fin d’après-midi. Au mieux, le soleil va être encore
présent une petite heure. Elle tourne la tête pour voir vers où il va se
coucher. Il va l’éclairer jusqu’à ses derniers rayons. Pour l’instant,
Hanina regarde de son promontoire tout ce que l’horizon lui montre
: elle voit surtout des collines boisées et des champs à perte de
vue, des champs de couleur brune ou rouge.
Elle voit aussi clairement quelques villages arabes. Ils sont entourés
de vergers. Il fait chaud mais Hanina frissonne. Elle aime ce paysage.
Elle aime voir ces terres qui ont porté et vu naître sa famille. Et elle aime
surtout ne pas souffrir. Elle aime la paix qui l’habite maintenant. Sa
gorge est nouée, non de chagrin et de douleur, mais d’émotion.
La paix de son Père. Maintenant elle peut la maintenir à tout
moment, c’est la sienne pour toutes circonstances.
Après avoir laissé Hanina seule quelques instants Mickaël la
rejoint et s’assied à côté d’elle. Les deux amis restent en silence
devant le panorama de la Galilée. Hanina continue d’observer et de
scruter chaque morceau de cette région, laisse aller ses pensées,
imagine la vie de sa famille du temps de l’empire ottoman, puis du
temps du mandat britannique. Puis elle imagine la guerre israéloarabe
et refait tout le film du peu qu’elle sait sur sa famille,
identifie tout en images.
Elle a le sentiment de construire les éléments manquants de son
existence. Au gré des images que la vision de cette terre produit en
elle, Hanina se construit un passé et l’intègre à sa vie en France. Elle y
inclut son petit garçon. Inévitablement il a un lien avec cette terre, lui
aussi. Elle comprend à ce moment que le message principal que lui
envoie cette terre, est de construire l’avenir. Son fils s’appelle Maxime.
Elle ne peut changer le prénom, mais elle peut changer son éducation.
Elle sait alors, en voyant cette terre, qu’il ne faut pas qu’elle ait
peur de lui apprendre des mots d’arabe. « Et des mots d’hébreu ! »
Cette phrase avait jailli des pensées de Hanina. Les battements
de son coeur s’accélèrent aussitôt. Qu’est-ce que cela veut dire ? Une
angoisse la saisit. Elle est effrayée devant cette supposition. Cette
phrase qui vient d’émerger lui fait peur. Et pourtant, elle est arrivée
de la même façon que lui sont venues les images magnifiques sur le
passé de sa famille.
Si elle veut inclure la réalité du passé dans l’éducation de son
fils, elle doit le faire en l’ouvrant non seulement à la réalité de ses
origines, mais aussi à la réalité de la présence d’un État juif en
Palestine. Subitement, son ciel s’obscurcit. « Ce n’est pas juste ! »
Mais où est la logique ? Va-t-elle introduire son fils, lui qui est, à ce
jour, totalement ignorant de toutes ces choses, uniquement dans la
réalité de sa naissance française ? C’est ce qu’elle s’était dit. Elle a toujours
pensé qu’elle était la dernière descendante de la lignée palestinienne.
Naturellement, elle en était venue inconsciemment à croire
que c’était à elle de rompre avec cette lignée.
Et toutes ces années de tourment, d’absence de paix, ne
venaient-elles pas de cette formidable erreur ? Qui consistait à continuer
l’arrachement qu’a vécu sa famille. Oui, devant ce panorama de
la terre qui est celle où ses ancêtres sont nés, où ils ont vécu et travaillé,
Hanina se sent pousser de nouvelles racines. Oui, elle va
continuer la descendance. Qu’importe l’exil.
Mais des choses ont changé.
Oui: n’apprendre que l’arabe à Maxime serait une erreur. Oui,
elle a un prix à payer pour que son fils n’ait pas lui aussi à en payer
plus tard. Si elle ne lui apprend que des mots d’arabe, elle va lui
apprendre et lui faire perpétuer le malheur des siens. Si elle lui
apprend aussi des mots d’hébreu, elle va lui donner un avenir et une
identité nouvelle, plus complète.
La gorge de Hanina se noue. Il y a cette paix qu’elle a maintenant
en elle. Elle en a tant rêvé : elle n’avait vraiment aucune idée, auparavant,
de la manière dont elle pourrait la trouver. Et à présent, elle l’a
trouvée. Si elle se ferme à cette suggestion«scandaleuse»(qui consiste à
apprendre aussi des mots d’hébreu à son fils, descendant de réfugiés
palestiniens), la paix disparaîtra. Elle le sait. Et elle sait qu’elle ne lui
apprendra certainement jamais de mots d’arabe non plus dans ce cas…
Elle lève les yeux vers le ciel et repense aux versets des Béatitudes.
Pratiquement tous ont rapport avec le dilemme qui la travaille à cet
instant. « Offrir un tel cadeau aux Israéliens ? Que voudraient ses
ancêtres, que lui conseilleraient-ils ? Cet arrière-grand-père qui commerçait
avec les Juifs, que dirait-il dans sa sagesse aujourd’hui ? »
Hanina ne prête pas attention à la présence de Mickaël. Lui,
depuis une demi-heure qu’ils sont là, n’a dit mot : il pense à son
amie et il pense à lui, à son utilité depuis le début de ce voyage.
Hanina s’en remet au futur, à ce que son voyage lui réserve
encore, comme surprises. Elle sait que lentement ce pèlerinage
construit des changements qui, apparemment, transforment sa vie.
Elle regarde encore la Galilée une dernière fois, cette terre où elle
vient de comprendre l’essentiel : « Rien ne meurt jamais. Tout peut se
transformer. »
Elle se lève, comme on se lève pour prendre résolument une
direction.
À ses pieds se trouve un flambeau qu’elle ramasse, le flambeau
de sa famille. Elle va continuer à le faire vivre. Non, rien n’est jamais
fini. C’est elle qui va ressusciter un passé de ses décombres et le faire
vivre dans le présent. Oui, Maxime apprendra aussi des mots d’hébreu.
Scandale pour la justice, mais logique d’expression de la paix.
Oui, être plus fort que la vengeance. Plus lumineux.
Le crépuscule arrive. Hanina revient à la voiture. Elle regarde sa
montre: 16 heures. Elle est restée une heure à regarder ce paysage.
Mickaël déverrouille la Punto, et ils s’y installent. Mickaël met le moteur
en marche et au moment de démarrer, Hanina se renseigne sur les lieux.
Dans la descente, Hanina regarde à nouveau le panorama de
nuit, cette multitude de lumières qui révélait toute la vie que portait
cette contrée en elle.
– Quand tu venais avec tes groupes d’amis, tu les emmenais à ce
panorama ?
– Oui, c’est, avec le Golan, une des seules grandes hauteurs. Mais
ici, c’est plus beau !
– Et quand tu venais avec tes groupes, tu logeais où ?
– Soit à Tibériade à l’hospice luthérien, soit chez des amis israéliens.
– Tu as des amis israéliens, toi ? ironise-t-elle.
Subitement, quelque chose arrête Hanina : elle se tourne vers
Mikaël :
– Mais il n’est même pas 17 heures. On peut leur rendre visite ?
– Tu veux rendre visite à des Israéliens ? demande Mickaël sans
cacher son étonnement.
– Tout à fait ! Je veux être invitée dans un foyer israélien. Mickaël
ralentit sa conduite sans même s’en apercevoir… Il lui faut d’abord
imaginer une soirée entre Ron et Hanina.
– Comment s’appellent-ils ?
– Ron et Shoshana.
– Et je pense qu’ils parlent l’anglais.
– Pas la peine : ils sont francophones !
– Quoi, mais c’est génial ! Il faut y aller. S’il te plaît, Mick.
– Oui, mais…
– Allez, je saurai me tenir. Promis ! Au fait, ils savent que tu es
en Israël ?
– Non, puisque je n’avais pas prévu leur rendre visite.
– Et tu les connais assez bien ?
– Assez pour débarquer à l’improviste.
– Alors, il faut y aller.
– Mais on risque de rentrer à une heure du matin !
– Et alors ? On préviendra les soeurs.
Mickaël regarde Hanina. L’enthousiasme qu’elle affiche le décide.
Il se gare sur le côté, se saisit de son portable, et chiffre un numéro.
– Ken ? {Oui ?}
– Erev tov, Shoshana. Ma shlom ra ? {Bonsoir Shoshana, comment
vas-tu ?}
Deux secondes de silence passent avant que Shoshana ne reconnaisse
Mikaël…
Une voix en proie à une grande joie se fait entendre.
– Mickaël, comment ça va ? Où es-tu ?
– Eh bien en Israël.
– Quoi ? Mais tu ne nous en as rien dit !
– Oui, je ne savais pas si j’aurais le temps de passer.
– Et là, tu es où maintenant ?
– Près d’Affula.
– Bon, eh bien tu es là dans une heure ! Sans faute, n’est-ce pas ?
– Oui. Au fait, je ne suis pas seul.
– Tu es avec un groupe ?
– Non, avec une amie !
Un cri de joie retentit dans le téléphone.
– C’est magnifique. Bravo mon vieux. Bon, eh bien viens nous
la présenter. On vous attend. Ron va être fou de joie. Ça tombe bien
ce soir, il rentre de Milouim…
– Ok, à tout à l’heure.
Hanina dissimule avec peine un fou rire dans ses mains.
– Eh bien, je crois que l’on va bien rigoler ce soir ! dit-elle.
– J’espère, fait pour toute réponse Mickaël…
Et il reprend la route en direction de Haïfa.
À présent, la nuit avait entièrement enveloppé la Galilée. Hanina
allume son plafonnier et scrute la carte. Elle y trouve Qyriat Ata. Mais
pas Milouim.
– Dis, je ne trouve pas Milouim, c’est où ?
Un courant glacial travers le dos de Mickaël. En d’autres circonstances,
il aurait bien souri du quiproquo. Mais là, le sourire se bloque
dans sa gorge. Hanina le remarque.
– Mick, qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce que j’ai dit ?
– Euh… Hanine, Milouim n’est pas un lieu. C’est ainsi que l’on
appelle en Israël les périodes militaires que tous les hommes font,
surtout en période de guerre.
– Eh bien voilà, ce n’est pas la peine d’en faire tout un fromage
je ne parle pas hébreu, moi.
L’irritation de Hanina montre à Mickaël que ce fait ne la laisse
pas dans toute sa quiétude.
Hanina prend alors conscience qu’elle va passer sa soirée en face
d’un soldat israélien et se l’imagine devant elle.
Pendant ce temps, Mickaël reste crispé. Il sait qu’une question va
tomber sous peu. Il l’appréhende déjà. Mais pourra-t-il mentir à son
amie ?
Quelques instants passent, pendant lesquels Hanina se projette
dans la soirée.
– Au fait, il sert dans quelle arme ? demande-t-elle.
Mickaël hésite à donner la réponse. Il prononce alors péniblement:
– Il est dans les gardes frontières.
Un effroi subit fait bondir le coeur de Hanina. Ce n’est pas un
artilleur, pas un fantassin, c’est un gars qui vient de passer un mois à
se battre contre le peuple palestinien.
Subitement, Hanina a envie d’appuyer sur les freins de la voiture.
Non pas qu’elle ne se sente pas à la hauteur pour se confronter avec
un soldat israélien, au contraire : cette perspective l’enchante plutôt.
Mais elle a peur d’une résurgence de ses émotions d’amertume.
Rapidement, elle comprend qu’il lui faut du courage, un autre
courage que celui dont elle a besoin habituellement. Et surtout une
confiance, une foi dans les expériences, qui l’ont guidé jusqu’ici. Et
surtout une confiance en son Papa. Elle s’adosse contre son siège et
ferme les yeux… Pour goûter un instant à cette paix qui est la sienne,
cette paix qui ne vient pas d’en bas mais d’en haut ! Puis elle parle en
elle à son Dieu-Papa. Elle lui dit quelques mots. Elle lui parle de tendresse.
De confiance. D’amour.
À présent, la voiture se trouve dans Qyriat Ata, sorte de banlieue
aisée de Haïfa. Pris dans le flot routier, Mickaël a le temps de présenter
plus amplement ses amis à Hanina : leur histoire, leur vie, leur
personnalité. Ce faisant, le trajet se termine et Mickaël gare la Punto
contre une haie, dans une rue pavillonnaire. Le soir apporte déjà sa
fraîcheur et Hanina prend une petite laine. La rue bien éclairée lui
permet de voir les alentours. Sans les palmiers, sans le climat, on
pourrait se croire dans le village de son plus jeune frère, près d’Évry.
Ils entrent par une porte en fer forgé qui ouvre sur le jardin engazonné.
Tout est propre et ordonné. Ils n’ont pas besoin de sonner, un
éclairage automatique les annonce. La porte du pavillon s’ouvre et
une charmante jeune femme fluette s’élance vers Mickaël, suivi d’un
homme plutôt costaud. Les deux Israéliens manifestent une joie exubérante.
Rarement Hanina a été accueillie de cette façon.
Puis Ron et Shoshana font entrer leurs invités dans leur maison.
Leur premier réflexe est d’examiner la jeune femme qui accompagnait
leur ami de longue date.
À ce moment, Mickaël se tourne vers son amie et dit à ses hôtes :
– Je vous présente Hanina.
Ron et Shoshana cachent difficilement leur surprise. De prime
abord, ils identifiaient Hanina à son physique et à son teint comme
une Juive. Et le prénom de la jeune femme les trouble. Certes, le prénom
est oriental. Etait-ce une Séfarade d’origine marocaine ou une
Juive ayant un père Arabe ?
Ron saute sur l’occasion des mots d’accueil pour tenter de lever
le mystère :
– Bienvenue en Israël, Mademoiselle Hanina. Mais ce n’est peutêtre
pas la première fois que vous y venez ?
– Si, si ! C’est bien la première fois, mais peut-être pas la dernière.
Vous habitez un pays magnifique… Et puis j’ai un très bon guide.
Ils arrivent au salon. Quatre enfants défilent pour les salutations.
De la plus âgée, Margalit, quatorze ans, au plus jeune, Ithzik, cinq ans.
Tous les quatre saluent les invités en hébreu. Hanina s’entend, pour la
première fois de sa vie, prononcer un mot d’hébreu. À chaque enfant
qui lui dit « Shalom », elle répond, elle aussi, par un « Shalom! »
Les quatre adultes s’installent dans un canapé d’angle en cuir
blanc. La décoration intérieure est exclusivement occidentale et
moderne, les murs résolument blancs ; les grandes surfaces vitrées donnent
une impression de volume aux pièces. La cuisine, le salon et la
salle à manger sont une seule grande pièce. Le salon est légèrement en
contrebas de la salle à manger et des plantes naturelles occupent les
angles. Le pavillon dégage une impression de bien-être et d’aisance.
Pendant que Hanina scrute les lieux, Ron, Shoshana et Mickaël
s’entretiennent de leurs familles respectives… Tous les membres des
deux familles y passent.
Puis ce sont les nouvelles du travail : l’hôtel de Mickaël occupe le
devant de la scène durant dix minutes, puis c’est à Ron de parler de son
boulot. Hanina apprend qu’il est informaticien dans une banque à
Haïfa, ce qui amène la discussion sur la situation économique d’Israël.
Ron en dresse un tableau désastreux. Tout va mal: des chômeurs par
milliers depuis ce deuxième Intifada, le tourisme au point mort, l’isolement
sur la scène internationale, l’injustice des médias et de l’Europe.
Plus l’énoncé dramatique de la situation d’Israël avance, plus Ron est en
verve. Il s’arrête, fataliste: « Que veux-tu, on ne peut rien changer! »
Hanina regarde fixement le tapis sur lequel repose la table basse où
sont disposés les apéritifs et les garnitures. Elle découvre Israël. Certes,
ce pays doit avoir de multiples facettes. Cette famille n’en est qu’une
parmi tant d’autres, mais c’en est peut-être une des plus représentatives !
Pendant ce temps, Ron revient à leur visite :
– Et toi alors, qu’est-ce que tu nous fais ? Tu nous téléphones
d’Affula ! Tu as peur de nous déranger maintenant ?
– Non, bien-sûr. Mais c’est que Hanina et moi sommes partis en
Israël sans programme précis. Donc, ce n’est qu’une fois sur place
que nous avons décidé de vous appeler. On n’était même pas sûrs de
monter au-delà de Tibériade. On est venu surtout pour visiter
Jérusalem et ses alentours.
– Et surtout pour visiter la Palestine !
Hanina vient de s’inviter dans la discussion. Sa réflexion jette un
froid. Mickaël n’y touche pas. Ron et Shoshana restent donc sur leur
surprise. Hanina les regarde avec un sourire tout amical…
Ron reste bouche bée un court instant. Il hésite à tenter d’approfondir
ce que cache cette réflexion. Son épouse l’observe.
– Oui, si on a un bon guide, on peut découvrir des coins splendides
dans les Territoires. Enfin les rares coins où on puisse aller en
ce moment. Au fait, Mick, t’es prudent, tu vas pas n’importe où,
hein ? Parce que vous savez, Mademoiselle Hanina, notre Mick, c’est
un phénomène.
– Oui, Ron. Je commence à le connaître. Au fait, on peut aussi
se tutoyer ? Ça me fera plaisir.
– A la bonne heure.
Et les deux grands bras de Ron s’élèvent de joie vers le ciel, dont
l’un retombe affectueusement sur les épaules de son épouse.
Il continue :
– Au fait, Hanina savez-vous…, pardon ! Sais-tu comment Mick
et nous, nous sommes rencontrés ?
– Non, mais ça m’intéresse au plus haut point.
– Quoi, il ne te l’a pas dit? Et bien voilà: c’était en 1988: toi Mick,
tu étais encore célibataire, et tu venais de reprendre l’hôtel de tes parents.
Nous, on avait pris trois semaines de vacances pour notre voyage de
noces, et on voulait visiter à fond le pays d’origine de nos parents. Oui,
mon père et la mère de Shoshie ont grandi en France. Donc, notre périple
nous conduit en Alsace. Et on n’avait pas réservé d’hôtel. On était en
plein mois d’août. Partout complet, comme à Bethlehem. On arrive
donc par hasard à l’hôtel de ce monsieur, on demande une chambre, il
nous dit qu’il est complet. Et avant de franchir la porte, tu sais ce qu’il
nous dit ce zigoto, hein? tu devineras jamais.
– Non, je n’ai aucune idée, avoue Hanina.
– Il nous dit : « Vous ne seriez pas Israéliens par hasard » ? Tu te
rends compte ? Au fin fond de l’Alsace, tu rentres dans un hôtel, et on
te dit : « Vous, vous venez d’Israël ! » Alors on se retourne. Je passe
mes mains sur mon front, mes habits, et je lui dis : « ça se voit tant
que ça ? » Alors il me répond, « Non, mais ça s’entend : j’ai reconnu
votre accent ! » Et tout de go, il nous dit qu’il va souvent en Israël,
qu’il aime les Israéliens. Nous, on est les pestiférés de la terre et voilà
que l’on tombe dans un fond de vallée vosgienne, sur un mec qui dit
qu’il aime les Israéliens. Alors on commence à causer. Et voilà qu’il
nous apprend qu’il revient d’un séjour de deux mois chez nous, et en
plus dans les Territoires. On comprenait pas bien son truc !
– Rassure-toi, Ron, moi-même, je n’ai pas encore tout découvert !
– Ah, bon ? Tiens, tu nous diras où tu en es.
– D’accord. Mais excuse-moi, je t’ai coupé…
– Pas grave. J’en étais où ?
Hanina saute sur l’occasion :
– C’était complet comme à Bethlehem : vous arrivez dans un
hôtel tenu par un sioniste et il vous a proposé son étable… ?
Ron rigole franchement au parallèle. Shoshana, bien silencieuse
jusqu’à maintenant, lâche un sourire amusé. Ron reprend :
– Presque! Le soir tombant, il nous dit que l’on a très peu de
chance de trouver une piaule. Et tiens-toi bien: il nous propose son
salon. Tu te rends compte? bien-sûr, on ne voulait pas accepter. Mais il
ne nous laissait plus partir. Alors on a cédé. Et le lendemain au départ,
on lui a fait promettre de venir nous visiter à son prochain voyage en
Israël! Et comme ça, nous on est revenus dans son hôtel, mon frère
aussi, les parents de Shoshie, les miens aussi. Au fait Mick, demain
matin tu passes leur faire un petit Shalom, hein, je les ai déjà prévenus!
– Mais non, c’est impossible, Ron. On rentre ce soir encore à
Jérusalem ! rétorque Mickaël.
Ron regarde Hanina, surpris et reviens à Mick.
– Mais qu’est-ce que tu déconnes là. Ça te fera rentrer à une
heure du matin.
– Mais c’est prévu ! On se lèvera un peu plus tard demain matin.
– Et comment tu comptes rentrer ce soir ?
– Mais par Jéricho !
– Par Jéricho… Même moi, un Israélien en tenue militaire, ils ne
me laisseront jamais passer ! À 17 heures, les check point sont fermés.
Peut-être laissent-ils encore passer les colons. Et encore ! Jamais
l’armée ne prendra la responsabilité. Quant à passer par Tel Aviv, tu
arriverais à trois heures du mat ! Ou plus ! Non, vous dormez là.
Point barre ! Hein, Hanina, dis-lui.
Hanina ne se fait pas prier et déclame malicieusement :
– Oui, Mick, il faut dormir ici ! Écoute ton ami Ron. Tu téléphoneras
aux soeurs pour les prévenir.
– Bon, d’accord, concède Mickaël.
Aussitôt il rajoute.
– Mais vous avez deux chambres de libres ?
Ron et Shoshana marquent le coup.
– Il vous faut deux chambres ? demande Shoshana surprise. Je
croyais que vous… Enfin que… !
Hanina vole au secours de Shoshana :
– Mais Mick, pourquoi tu veux deux chambres ?
– Eh oui, pourquoi ? enfonce Ron.
Mickaël face à ses trois détracteurs, reste coi. C’est Hanina qui
tranche : elle pose une main sur le genou de son ami en rigolant :
– Dis, Mick, je te savais un petit côté traditionaliste, mais, là, je
crois qu’on n’a pas besoin de se gêner. Une chambre, ça ira très bien !
– Bien. Ron chéri, tu donnes à Hanina et Mick tout ce dont ils
ont besoin pour la nuit ? Ils vont s’installer, pendant ce temps, je fais
manger les gosses. Ainsi on sera plus tranquilles pour discuter. Et la
maman appelle mélodieusement les enfants pour le repas. Ceux-là
dévalent l’escalier dans un brouhaha joyeux…
Pendant ce temps, Mickaël et Hanina prennent possession de
leur chambre, où trône un grand lit ! Immédiatement Hanina cherche
à mettre Mickaël à l’aise :
– Bon, tu prends côté fenêtre ou côté porte ?
Mickaël reste silencieux !
Hanina insiste :
– Ho, Mick ?
Celui-ci semble perdu dans ses pensées. Péniblement, il répond :
– Euh, oui… qu’importe. Comme tu veux !
– Bon, je prends le côté fenêtre.
Elle y pose le pyjama que lui avait prêté Shoshana et s’allonge
sur le lit, testant du même coup le matelas.
– Ouf, il est dur ! Au fait, pourrai-je ouvrir la fenêtre durant la nuit ?
Hanina remarque alors que son ami n’est pas plus détendu
qu’avant. Agacée, elle cherche à crever l’abcès.
– Bon, tu m’en veux parce qu’on doit dormir dans le même lit ?
Mais je te boufferai pas.
– Mais pas du tout, c’est pas ça.
– C’est quoi alors ?
– Il y a trop de changements d’un coup ; laisse-moi m’adapter.
Dans dix minutes, cela ira mieux.
Hanina ne fut pas convaincue par la réponse et elle choisit de ne
pas insister. « Dormir séparément aurait été vraiment grotesque ! »
pense-t-elle.
Elle ne voulait pas paraître puritaine devant le couple
d’Israéliens. C’est vrai que sa décision a engagé Mickaël. Est-il possible
que cela soit un problème pour lui de devoir dormir à côté
d’elle ? « Étrange, je pensais qu’il réagirait mieux. On verra bien ».
Quelques minutes plus tard, ils rejoignent la salle à manger. Ron
et Shoshana sont fébriles ! Une magnifique table les attend : Shoshana
a sorti le service de marque. Et sa plus belle nappe brodée. Ils prennent
place et la maîtresse de maison apporte un odorant goulash de boeuf.
Elle sert pendant que Ron ouvre un vin rouge du mont Carmel.
– Celui-là, Mick le connaît bien, hein, mon cher ?
La discussion en reste un certain temps aux mondanités. Ron et
Shoshana sont partagés entre curiosité et crainte. C’est en discutant
gastronomie que la soirée démarre vraiment, lorsque Shoshana s’enquiert
des plats préférés de son invitée.
– Je suis la championne du Makloube.
– « Du Makloube ? » répondent en choeur les hôtes.
– Mais comment as-tu découvert ce plat ? demande Shoshana,
qui connaît ce mets comme étant le plat identitaire palestinien.
– Par mes parents ! répond innocemment Hanina.
– Mais tes parents sont originaires de quel coin ? lance Ron.
La réponse tombe, sèche :
– D’un petit village de Galilée, aujourd’hui disparu.
La fourchette de Ron reste en l’air. Lentement Shoshana repose
son couteau sur le bord de son assiette. Mickaël quitte ses problèmes
de literie pour revenir au Proche-Orient.
Et Hanina dit une phrase qui va la bouleverser, une phrase
qu’elle n’a encore jamais dite :
– Je suis Palestinienne mais je vis en France.
À cette phrase, elle sent une joie et une force l’envahir. Elle se
sent prête pour la suite de la soirée !
©Tous droits réservés.