12- BÉATITUDE

 
 
   

Lundi 5 février 12 heures

Tibériade est une ville au fort cachet touristique. Elle a un côté

« riviera ». Un peu forcé par endroits, et qui se marie mal avec les

bâtisses anciennes qui témoignent de l’installation des premiers

colons Juifs il y a plus d’un siècle. Mickaël gare la voiture dans un

quartier de magasins. De l’autre côté de la route : une banque, des

restaurants.

– Il faut que j’aille changer de l’argent, je n’ai que des dollars sur

moi. Je n’ai plus de shekel*. (* Monnaie israélienne.)

Tu viens avec moi? demande Mickaël.

– Non, vas-y seul. Je reste dans la voiture !

Hanina n’apprécie pas cette planète irréaliste que représente

cette ville pour elle. Non pas parce que Tibériade lui semble être une

ville juive, mais venir de leur petit village palestinien, après avoir traversé

des ruines à la mémoire tragique et sortant d’une zone de

conflits, et brutalement se retrouver dans ce havre de confort et de

quiétude l’indispose.

Pour autant, elle ne s’interdit pas de découvrir tout ce qui se présente

à ses yeux. Si déjà elle est en Israël autant en profiter et se faire

une idée des lieux, se dit-elle. Son regard se pose sur les enseignes des

magasins. Étonnement : les noms d’exploitants sont tant de consonance

juive que de consonance arabe. Selon toute vraisemblance, les

restos arabes se font autant de concurrence entre eux que s’en font

les magasins d’habillement juifs. Son regard tombe sur Mikaël, visiblement

en train d’acheter quelque chose à emporter à un comptoir

de restauration. « Et mes Saint-Pierre ? Il a changé d’avis ? Moi qui me

réjouissais ! » se dit-elle. À ce moment, Mickaël rempoche son portefeuille

et revient les mains vides. Il reprend place dans la voiture.

– On peut aller manger les Saint-Pierre.

– Mais tu as acheté quoi au gars là ? demande Hanina, intriguée.

– Je ne lui ai rien acheté. Je suis allé changer mes dollars.

– Tu changes tes dollars chez un vendeur de falafel*?

(* Spécialité orientale à base de boule pois chiche frits.)

– Oui. Les banques, c’est pour les touristes.

Hanina hoche la tête.

– D’accord. je vois. Et tu as eu combien de shekel pour tes dollars ?

– Il m’a donné 490 shekels pour 100 dollars.

Hanina jette un oeil sur le tableau de change qui se trouve dans

les papiers du loueur. Et fait des yeux ronds.

– Effectivement : les banques c’est pour les touristes !

Ils sortent du véhicule, traversent la route et marchent en direction

des quais. En déambulant dans la rue, Hanina croise deux jeunes

filles arabes, portant le voile blanc et la tenue traditionnelle. Elles s’arrêtent

à la devanture d’un magasin d’habillement et commentent

gaiement les vêtements exposés en vitrine. Hanina ne peut s’empêcher

de s’arrêter et de se retourner. Coi, la bouche ouverte. Cette seule

vision l’oblige à se débarrasser de pans entiers de sa façon de voir les

choses : à 50 kilomètres plus au sud, dans des villes en Palestine, des

guérillas urbaines d’une violence inouïe se déroulent entre l’armée

israélienne et les révoltés palestiniens. Djénine, Naplouse,

Ramallah… Et là, dans cette tranquille petite cité balnéaire des

Palestiniens font vitrine voisine avec des Israéliens, des jeunes filles

arabes marchent tranquillement en regardant les devantures.

 

Certes, Hanina connaît la situation des Palestiniens qui ne

furent pas pris dans les combats de la guerre d’indépendance en

1948, et qui ne furent pas chassés de leur terre : elle sait qu’ils sont

devenus israéliens. Mais elle ne pensait que ce n’était que sur le

papier. Jamais elle n’aurait supposé que les Palestiniens installés en

Israël cohabitent, du moins à cet endroit, dans une si parfaite

entente. On le lui aurait dit, qu’elle ne l’aurait jamais cru, même de

la bouche de Mikaël ! Plus bas, ils se tuent et ici ils cohabitent.

Pourquoi la paix ne peut-elle franchir la ligne qui sépare Israël de la

Palestine ?

Hanina, qui était restée immobile, reprend sa marche et rejoint

Mickaël. Au détour d’un immeuble, une large rue pavée part sur leur

droite et ouvre sur le lac. Cette rue est bordée d’étals en plein air où une

vingtaine de vendeurs proposent tout le choix possible et inimaginable

de bijouterie et céramique. Hanina se jette au milieu des clients potentiels

et plonge le nez dans les présentoirs. Pour elle, ces milliers de colifichets

représentent chacun, une des multiples divergences culturelles de

cette région: devant ces innombrables métaux, précieux comme vulgaires,

Hanina a l’impression de se trouver devant toute la mosaïque orientale.

Ses yeux passent d’un bijou à l’autre avec chaque fois une identification.

Sa tête est bousculée: Yémen, Maroc, Égypte, Europe centrale,

Espagne. À d’autres moments elle hésite: Liban, non… Turquie.

À plusieurs occasions, des bijoux lui semblent autant d’appartenance

culturelle juive qu’arabe et cette impossibilité de classer telle

ou telle parure comme arabe ou juive l’agace. Elle aime bien séparer,

pour que les choses soient plus claires ! Et quel malaise pour sa façon

de fonctionner maintenant qu’elle se trouve devant une situation où

il lui faut admettre que des fois les choses sont indissociables.

À un autre étal, elle se trouve devant un ensemble de bijoux typiquement

européens. Occidentaux. Elle cherche quelque chose qui la

définisse, un ornement qui serait la fusion de ces genres opposés.

Elle avance maintenant, en rêvassant, ne se préoccupant même pas

de Mickaël, qui est en retrait et prend son mal en patience. Elle va de

stand en stand.

 

Puis ils se dirigent vers le bord du lac. Au carrefour du centre

ville, qui sépare la route qui va vers Haïfa de celle qui va au Golan,

ils tournent à droite et descendent une charmante ruelle qui donne

sur le lac et les quais.

Ils prennent place à une terrasse face au lac. Le décor du restaurant

est résolument oriental, même si quelques éléments de décoration

malvenus tentent d’accentuer la destination touristique du lieu

et donnent des allures de paillote à cette auberge. Le patron et son

serveur sont Palestiniens Israéliens {Arabes d’Israël selon l’expression

consacrée}. Bien qu’il n’y ait que très peu de convives, une seule

autre table est occupée à part eux et une agréable ambiance règne. Le

patron et son employé causent sans cesse. Les autres convives sont

apparemment des Israéliens Juifs : le serveur s’exprime en hébreu

avec eux et il semble à Hanina que ceux-ci d’ailleurs sont des habitués.

Au fil du repas, tout un petit monde gravite dans le restaurant.

Tour à tour on y entend parler arabe autant qu’hébreu. Tout en grignotant

sans grande conviction son Saint-Pierre, qui baigne dans la

graisse des frites accompagnant le poisson, Hanina s’imprègne de

cette atmosphère qu’elle n’aurait jamais supposée.

Elle se trouve devant un exemple typique des fossés qu’il peut y

avoir entre les images que l’on suppose sur une situation et la réalité

que l’on découvre une fois sur place. Ayant terminé son poisson, elle

délaisse les frites pour jeter son dévolu sur la petite assiette qui

accompagne le plat. Voyant Mickaël faire le plein de ses frites et trempant

son pain dans la graisse de friture, elle se risque :

– Les petites sauces ne t’intéressent pas, n’est-ce pas ?

Pour toute réponse Mickaël décline la proposition par un signe

négatif de la tête, avant d’essayer poliment de prononcer un « non »

sans offrir le spectacle de sa bouche pleine de nourriture.

Hanina termine donc le repas en mélangeant des bâtonnets de

carottes crues et de concombres aux diverses sauces orientales, plus

odorantes et piquantes les unes que les autres, en essayant de percer

le mystère de cette étrange cohabitation à laquelle elle ne s’était pas

préparée. Elle se sent maintenant sur une planète étrange. Elle savait

qu’une autre réalité, atroce celle-ci, existait à moins d’une demiheure

en voiture d’ici : un déchaînement de violences, et un océan de

haine. Comment se situer dans ce havre de paix ? Ce lac au doux clapotis

à leurs pieds, ces petits quais accueillant des barques de

pêcheurs. Au loin les plateaux du Golan se dressant au pied des premières

berges du lac de Galilée. Certes, refuser cette quiétude ne servirait

pas à grand-chose. Mais comment extirper ce malaise ?

Le repas est rapidement terminé et Mickaël et Hanina ne s’éternisent

pas.

– Et maintenant, on fait quoi ? demande Hanina, en rangeant sa

chaise contre la table.

– Si tu es d’accord, on longe le lac, puis on monte au Golan : de

là-haut tu verras toute la région ! Et en rentrant, on flâne dans la

Galilée profonde. On devrait être de retour chez les soeurs vers

20 heures. Ça te va ?

– Parfait !

La Punto roule doucement. Comme en vacances. La route longe

le lac. À bord, c’est le silence… De temps en temps Mickaël délivre

une information touristique qui lui semble importante. Hanina se

sent bien : tout cela représente pour elle quelque chose de nouveau

et elle n’a pas assez de ses deux yeux pour s’imprégner de toute cette

Galilée qui maintenant se déroule devant elle.

Ils sont maintenant en pleine nature : la route est bordée de

cyprès, les abords immédiats sont souvent des champs d’oliviers,

bien rangés. Les collines alentour portent des champs fertiles à la

terre couleur rouge ocre. Hanina coupe la clim et baisse la vitre pour

laisser entrer les odeurs de la terre dans le véhicule. Immédiatement

des bouffées d’air chaud remplacent l’air frais, une senteur de poussière

mêlée à des odeurs maritimes arrive jusqu’à son visage. Puis sur

un kilomètre de long, la route est bordée d’une bananeraie, annonçant

un kibboutz. Celui-ci, gigantesque tel un grand village se découvre

depuis la route.

Après quelques kilomètres, Hanina aperçoit un dôme à l’horizon.

Elle le pointe du doigt :

– C’est quoi ça ?

– ça c’est l’église que j’ai choisie de te montrer, puisque je n’ai

droit qu’à une seule…

Hanina rectifie : « par jour ! »

Mickaël a une expression de joie.

– Ah bon ?

– Oui, je ne voudrais pas te priver.

– Alors, allons-y.

Ils quittent la route principale qui longe le lac pour monter vers

la gauche par une petite route en lacets. Ils se rapprochent ainsi de

l’imposant dôme qui trône au milieu des champs d’oliviers et de

citronniers.

En approchant, Hanina émet un doute.

– Dis : ça ne serait pas une mosquée, ton truc, là ? D’habitude,

les églises, ça part en pointe, pas en dôme.

– Eh bien, celle-là, elle part en dôme !

– Bien, monsieur !

Mickaël gare la voiture aux abords de l’enceinte. Les bas côtés

sont brûlés par le soleil. Seul un bus de Grand Tourisme occupe le

parking. Sitôt entrée, Hanina a l’impression d’être dans un monde

étrange où tout n’était que perfection : autant les abords du lieu

étaient arides et caillouteux, autant ici tout est luxuriance. Un parc de

toute beauté ouvre sur l’édifice. Hanina s’arrête et contemple l’ensemble,

autant que la vue plongeante sur le lac, et le panorama lointain

sur le Golan. Et le sanctuaire planté là devant elle, émergeant de

ces milliers de fleurs.

Une petite esplanade précède l’église. Lentement les deux amis

descendent une à une les larges marches qui mènent à l’entrée. Le

soleil baigne l’ensemble.

– Et pour quelle raison y a-t-il une église ici ? Il s’est passé quelque

chose d’extraordinaire ? demande Hanina.

Mickaël s’arrête…

– Eh bien, curieusement, c’est une des rares églises de Terre

Sainte qui n’ait pas été érigée parce qu’il s’y est passé quelque chose

 

de miraculeux ou de douloureux… Et c’est pourquoi j’aime ce lieu :

cette église a été érigée parce que l’on symbolise en ce lieu l’ensemble

de la philosophie du Christ…

– De la philo ? s’étonne Hanina.

– Oui, les miracles, ce sont aussi les paroles, pas seulement les

actes. Tu vois là, à l’endroit de l’édifice, tu imagines Jésus, sur le promontoire.

Et à ses pieds le peuple. Des milliers d’hommes et de femmes,

assoiffés. Assoiffés de discours qui délivrent, des mots qui guérissent.

Des mots qui apaisent. Le peuple venait avec des coeurs asséchés

par les poids oppressants que les chefs religieux leur mettaient

sur les épaules. Ils venaient chercher la liberté, le peuple venait chercher

l’affranchissement dans les paroles du Christ.

Hanina écoute soigneusement, cherchant grâce aux explications

de Mikaël, à s’imprégner encore mieux du lieu, pour en tirer le meilleur.

Elle ne se sent pas touriste ici. Curieusement, Hanina identifie

ce lieu comme faisant partie de son pèlerinage. Elle reste silencieuse.

Immobile…

Elle imagine le lieu 2 000 ans plus tôt, elle imagine aussi le

contexte, l’occupation et l’oppression romaine : des milliers de croix

dressées. Des temps de souffrance. Et un homme qui vient. Qui se dit

Fils de Dieu. Les chefs religieux en colère qui veulent le faire mourir.

Cet homme, ce Jésus, les bras étendus, devant une foule avide du

moindre mot qui sort de sa bouche. Ces mots que les Pharisiens,

eux, sont incapables de délivrer à cette foule.

Hanina s’avance maintenant vers l’entrée, concentrée. La basilique

a une architecture circulaire, sur les murs sont gravés en plusieurs

langues les textes des Béatitudes. Hanina avait une petite

notion du thème et elle identifie les Béatitudes comme étant effectivement

celles du Christ. Mais sans les connaître vraiment toutes. Ou

alors tout juste « Bienheureux les pauvres en esprit » : pour elle, ce

simple thème donnait la mesure du Christ, selon elle. Un homme

venu apporter au peuple de quoi tenir dans sa misère.

L’ensemble est lumineux, pas oppressant et sombre comme

dans certaines églises. Pas d’odeur « saintes », cierges ou encens ! Ici

l’odeur est faite de ce que le vent amène du loin.

Elle se sent bien. Mickaël et elle sont les seuls touristes dans le

lieu avec le groupe de Japonais dont le bus stationne plus haut !

« Évidemment, la situation politique n’est pas propice à drainer des

foules » pense-t-elle. Tout ce petit monde avance dans un parfait

silence au gré des lectures des Béatitudes*.

(* Transcrites ici en français courant.)

Rapidement Hanina trouve le début du « circuit ». Elle entame

sa lecture, avec une soif qui l’étonne. Avant d’avoir commencé la lecture,

un étrange sentiment l’envahit : cette sensation de soif la transpose

dans ce peuple qui il y a 2 000 ans, avide, écoutait.

Troublée, elle commence par le premier tableau. Elle semble

entendre autant que lire :

« Heureux ceux qui sont conscients de leur pauvreté spirituelle,

car c’est à eux que le Royaume des Cieux est réservé ! »

Cette phrase lui tombe dans la tête, assourdissante. Le sentiment

d’une vérité trop dure à assimiler. Rapidement, Hanina se rend

compte qu’elle ne va pas pouvoir gérer, digérer, chaque citation. Elle

se rend compte qu’elle n’a qu’à écouter. Oui, c’est ça : elle ne va plus

lire, elle va écouter. Elle décide de laisser tout simplement les versets

se faire toute leur place, là où ils pourront en trouver.

Elle avance au deuxième tableau :

« Heureux ceux qui sont dans l’affliction, car Dieu les consolera ! »

Elle va vers le troisième tableau :

« Heureux ceux qui sont humbles et doux, ceux qui renoncent à

leurs droits, car Dieu leur donnera la terre entière en héritage ! »

Circonspecte, Hanina avance :

« Heureux ceux qui aspirent de toutes leurs forces à vivre comme

Dieu le demande, car ils seront pleinement satisfaits. »

Elle reste songeuse : pleinement satisfaits. Satisfaction. Une mélodie

de sa jeunesse remonte en elle. Sa mélodie. « Sêtisfektienne ».

 

Cinquième tableau :

« Heureux ceux qui ont un coeur compatissant, sensible à la

misère d’autrui, car Dieu aura aussi compassion d’eux. »

En avançant vers la sixième représentation, Hanina ressent un

sentiment d’enrichissement. Une sensation nouvelle. Semblable à de

la joie. Elle apprécie cette planète étrange, où l’on rend un culte à un

discours de vingt siècles d’âge.

« Heureux ceux qui sont sincères et droits, car ils verront Dieu. »

Son regard reste songeur : voir Dieu ! Elle n’avait jamais songé à

ça. Une sensation de crainte domine. « Ça doit être effrayant de voir

Dieu. Et pourtant si c’est une récompense, pourquoi serait-ce

effrayant ? » Sa réflexion continue. « Dieu serait-il bon, plaisant ? »

Elle s’avance jusqu’au verset suivant, toujours le regard dans le

vague : « voir Dieu, et se sentir bien avec lui. ! » Cette notion lui paraît

étrange. Sans arriver pourtant à l’évacuer, elle lit le septième tableau :

« Heureux ceux qui répandent autour d’eux la paix, Dieu les

reconnaîtra pour ses fils. »

Plus elle avance, plus cette notion de Dieu change au plus profond

de son esprit. En entrant dans la basilique, Dieu était pour elle

quelque chose d’abstrait. Elle se rend compte que plus elle avance,

plus cette notion de Dieu quitte le« quelque chose »pour devenir«

quelqu’un». Ces textes ne sont pas seulement vivants et pleins de

force, ils rendent Dieu vivant. « Avoir des fils. » « Dieu a des fils. » Elle

fait une moue dubitative. Elle imagine ce Dieu au ciel sur un nuage,

entouré non pas d’anges, mais de fils. Et subitement, ce Dieu cesse

d’être un Dieu anonyme, et devient un père. Son imagination se

modifie, devient floue. Dieu n’est plus sur un trône. Il est debout

avec des fils. Comme pour une pose photo ! Et ce Dieu-là sorti de ces

tableaux, devient abordable. Oui, c’est ça : abordable ! Ah, là, oui !

Là, Hanina le sent bien, le sixième tableau. Voir ce Dieu là, ce Père !

L’envie de se joindre, elle, une femme, à ce groupe d’hommes, ce

groupe de fils, rejoindre la photo… Fille de Dieu !

Le flou de ses yeux cesse, l’imaginaire s’estompe pour aborder le

huitième verset :

« Heureux ceux qui sont opprimés pour avoir fait ce que Dieu

leur demande, car le Royaume des Cieux leur est réservé. »

Hanina est secouée. Son inspiration imaginaire est toujours

ouverte, mais elle est stoppée par une notion qui la rebute énormément:

le dolorisme ! Selon elle, la religion chrétienne est trop liée à

la douleur. Servir Dieu fait souffrir. Doit faire souffrir ! Brusquement

son image de réunion de famille pour la pose photo s’estompe. C’est

un signal, forcément quelque chose cloche ! Fébrilement, elle passe

au tableau suivant.

« Heureux serez-vous quand les hommes vous insulteront et

vous persécuteront, lorsqu’ils répandront toutes sortes de calomnies

sur votre compte, parce que vous êtes mes disciples. »

À cette lecture, l’image de la réunion père-fils revient avec force

en Hanina. Si le croyant est confronté, à cause de sa foi, à la souffrance

sur terre, ce n’est dû qu’au fait qu’il fait partie de la famille

réunie. Le fait d’entrer dans la filiation de ce« Super Dieu-Père », provoque

donc le rejet de ceux qui ne sont pas sur la photo. Qu’à cela

ne tienne ! Hanina reste vissée sur cette image toute nouvelle pour

elle. Elle y tient, à ce cadeau que représente la visite du Dôme des

Béatitudes.

Elle ne remarque même pas qu’elle s’approche du dernier

tableau, le dixième :

« Oui, réjouissez-vous alors et soyez heureux, parce qu’une

récompense magnifique vous attend dans les cieux ! »

À ce moment, à la lecture du dernier, la synthèse des dix versets

se fait en elle. Une explosion de joie part d’elle. Elle regarde ses

mains, ses pieds, pour s’assurer que son apparence n’a pas changé.

Elle a le sentiment d’être une outre pleine d’une eau fraîche, pleine à

ras bords, elle en entendrait presque le clapotis.

Elle est sortie de la basilique. Et se tient au balcon surplombant

le lac.

« Soyez heureux! » Comme un vieux disque vinyle rayé, cette phrase

tourne en boucle devant ses yeux. Le Père dit à ses enfants: « Soyez heureux

». Il existe un Dieu qui dit: « Réjouissez-vous et soyez heureux ». Se

 

réjouir dans notre enfer et notre misère. Mais oui, bien-sûr! « Parce

qu’une récompense magnifique vous attend dans les cieux! ».

« Être sur la photo. » Hanina ne peut s’arracher à cette image.

Elle s’y voit. Les yeux bien ouverts, elle s’y voit encore. Elle a maintenant

un Dieu à elle. Le sien. Ce n’est pas le Dieu de tous… Ou si,

peut-être, pourquoi pas ? Mais c’est avant tout le sien, elle a une

image de lui. C’est donc d’abord le sien. Accoudée au balcon, elle

donne maintenant libre cours à ses rêves les plus fous. La photo est

finie, tout le monde reprend ses aises et elle, elle se précipite dans les

bras de son nouveau Papa. Ce Dieu Papa. Elle se voit virevolter dans

les airs, folle de joie. Comme une gamine. À ce moment, elle en rit

elle-même, sans se rendre compte qu’elle rit à voix haute.

Mickaël a terminé la visite à son tour et s’approche de Hanina :

– Tu rigoles ! Pourquoi ? Ce disant, il scrute, surpris, le visage de

Hanina. Celle-ci tente de dissimuler son hilarité. Peine perdue. À ce

moment, elle s’entend dire :

– J’ai été prise en photo à l’intérieur !

Mickaël ne peut s’empêcher d’esquisser un geste critique de la tête.

– Ces Japonais, ils sont incorrigibles !

Et cette phrase déclenche chez Hanina un fou rire. Et toute la

gaieté et la joie qui s’était accumulée dans son âme s’écoulent tel un

flot. On eût dit un« baptême de fou rire ». Elle ne cherche plus à se

retenir, cela lui serait d’ailleurs impossible. Elle a la sensation, à chaque

vague de rire qui sort de son ventre, que des poids la quittent.

Amertume, blessure, rancoeur. Ces rires lui font l’effet d’un grand nettoyage

intérieur…

Et cette image de famille réunie autour de son Papa-Dieu, qui,

chaque fois qu’elle revient, crée une nouvelle crise de fou rire ! Son

imagination évolue. Elle se voit maintenant prendre son Dieu dans

ses bras. Et, tel un enfant qui a besoin d’affection, en serrer le cou.

Mickaël est silencieux à côté de Hanina. Il ne sait quoi penser.

Au mieux peut-il supposer que la visite du Dôme des Béatitudes a

marqué son amie.

Hanina reste encore un certain temps à goûter à cet éclatement,

à ce souffle, dont elle en quitte lentement les effets. La réalité lui

apparaît à nouveau, sans pour autant retrancher le contenu, la

mémoire de cette folle expérience de ravissement.

Puis Hanina s’arrache à son balcon, renaissante :

– On y va ? lance-t-elle à l’adresse de Mickaël, le visage encore

marqué de ce débordement.

Et ils prennent la direction de la sortie, gravissent ensemble les

marches qui conduisent tout en haut du parc. Hanina se retourne

une dernière fois pour contempler le Dôme des Béatitudes. Mickaël

fait de même. Puis elle reprend la marche… Subitement elle prend

la main de Mickaël. Celui-ci, surpris, tourne son visage vers elle. Un

sourire l’attend.

– Tu sais que tu es mon frère, toi ?

En une fraction de secondes, Mickaël saisit toute la signification

du propos et son visage s’illumine.

 

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