11- SOLEIL SUR LA PALESTINE

 
 
   

Lundi 5 février 4h30

1er jour

Hanina est plongée dans un sommeil lourd quand subitement,

un écho éclatant brise le silence de la nuit et le son qui se propage

dans tous les méandres endormis du village arrache Hanina à son

sommeil. À demi-consciente, elle se dresse comme une somnambule

dans son lit. Pendant deux ou trois secondes elle fait face au désarroi

de ce réveil brutal se frotte les yeux pour parvenir à un réveil complet.

Elle tourne la tête de droite et de gauche, regarde les murs blancs de

sa chambre. Les sons qui ont provoqué son réveil arrivent maintenant

clairement à sa mémoire :

« Mais bien-sûr ! Que je suis sotte : le Muezzin (Religieux musulman qui appelle

les fidèles à la prière du haut du minaret. (De nosjours, aidé par une sono.)» se dit-elle. Elle

bondit de son lit, et va à la fenêtre. Là, le spectacle la stupéfie et elle

reste bouche bée, son corps parcouru de frissons : sous ses yeux, la

Palestine s’étend à perte de vue, immense au gré du jour qui lentement

se lève. Le village qui se déroule sur les collines du désert de

Judée proche devient visible. Face à elle, des collines lointaines à

l’horizon : la Jordanie. Une joie intense la saisit : elle bondit dans son

jeans et enfile le gros pull qu’elle avait prévu pour les heures fraîches.

Elle sort de sa chambre et se met à la recherche de l’accès au toit,

qu’elle avait pu deviner la veille dans la pénombre. Après une exploration

fébrile des lieux, elle découvre une porte qui cache un escalier : elle

le gravit prudemment, pousse de la main une lourde porte en fer et se

retrouve sur une immense terrasse faisant office de toit.

Cette terrasse est bordée d’une rambarde : Hanina y prend appui

et donne, le souffle coupé, un long regard circulaire de la droite vers

la gauche, filmant du regard chaque détail, chaque fragment du

panorama de ce morceau de la Palestine. Les oreilles envahies par la

voix du Muezzin. Elle sait que ce que dit cette voix est intimement

lié à la culture de ses origines. Cette voix emportée au loin par le vent

et l’écho donne une atmosphère mystérieuse à ce panorama.

Puis après quelques instants, le Muezzin se tait. Elle sait que ce

n’est que pour quelques instants, que cinq fois dans la journée, de

nuit comme de jour, cet appel à la prière couvre la population.

Maintenant, le silence est revenu et le regard de Hanina est attiré à

l’horizon par les montagnes de Moab, droit devant elle, qui sont les

vis à vis des montagnes de Judée. Une lueur pointe : le soleil s’annonce

dans un rougeoiement qui colore et donne du relief aux

déserts. Puis après quelques minutes, les premiers rayons du soleil

jettent une lumière sur son visage et illuminent avec puissance sa

Palestine. Maintenant le jour est entièrement levé et tout apparaît

clairement à ses yeux.

Hanina a le regard songeur: ce soleil qui commence maintenant à

l’aveugler lui amène une image: elle regarde ce village et elle sait que

dans chaque maison habite le drame de l’histoire palestinienne. Le

soleil en se levant a amené sa lumière. « Combien, se dit-elle, sa

Palestine a besoin que ce soleil puisse lui amener une autre lumière,

une autre délivrance! » Certes, les rayons qui percent en ce moment

sont synonymes de chaleur, de gaieté aussi. Mais, ces rayons-là ne suffisent

pas à enlever la tristesse et la douleur dans toutes ces maisons.

Qui pourrait être ce soleil ?

Son regard s’attarde sur une colline au loin, peut-être distante de

cinq kilomètres du village. Elle y voit un scintillement qui semble être

un ensemble d’habitations. Elle met sa main en pare-soleil, fronce les

sourcils et reconnaît des habitations à l’occidentale. Peut-être une

centaine de maisons. Subitement, comme une vigie qui vient de

reconnaître un navire ennemi, elle s’exclame : « Une colonie juive ! »

Hanina reste braquée dans la direction de cette colonie, songeuse.

Curieusement, elle ne ressent pas de haine, elle ne trouve même pas

que cette colonie isolée dans cette immensité fait injure et cette constatation

lui fait, dans un premier temps, honte, la déçoit même.

Pourtant, n’a-t-elle pas rêvé d’être affranchie de ce ressentiment à l’encontre

de tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte au sionisme ? Elle

est là, devant l’aspect le plus représentatif du sionisme politique – et la

tempête n’envahit pas son coeur !

Hanina est troublée : non, elle ne sent pas qu’elle trahit son peuple,

non, elle ne s’est pas laissée intimider par l’aspect de la puissance

d’Israël. Non, elle n’a pas honte d’être une partie de la chair du peuple

palestinien. Elle regarde cette colonie, accoudée, et essaye de comprendre

: pourquoi a-t-elle pu dépasser ce cap de haine primitive ?

Dans quel but ? Subitement, la perspective que cet affranchissement

lui ouvre la porte à des considérations qui lui sont inconnues, l’effraye.

Elle en vient à vouloir faire marche arrière, à regretter ses émotions

primitives : est-elle prête à vivre des découvertes qui pourraient

remettre en cause la façon dont elle fonctionne depuis tant d’années ?

Est-elle prête à vivre ce que Mickaël a déjà vécu ? À « passer dans

un moulin », et à être broyée ? Mais comment exhaler le parfum ou

la richesse d’un grain si on ne le moud pas ?

À ce moment, Hanina quitte la balustrade, pour voir ce que

donne la vue de l’autre coté de cette grande terrasse. Elle fait quelques

pas et sursaute : devant elle, tout sourire, se tient Mikaël !

Il se dirige vers Hanina qui s’est arrêtée sous la surprise. Mikaël

lui fait deux bises.

– J’ai entendu quelqu’un monter. J’étais certain que c’était toi, dit-il.

– Mais, tu es là depuis quand ?

– Je suis monté à une heure.

– Quoi, à une heure ? répond Hanina, sidérée.

– Oui, je ne dors jamais la première nuit quand j’arrive en Israël.

Voyant son amie stupéfaite, Mickaël lui donne des explications :

– Ici, j’ai toutes mes racines spirituelles et quand je suis sur cette

terre, je vis entièrement. Je la retrouve. Je ne peux dormir.

– Mais tu as fait quoi toute la nuit sur cette terrasse ?

– J’étais dans ma couverture, à regarder les étoiles. À parler à Dieu.

– Tu as passé ta nuit à parler à Dieu ?

– Oui.

Hanina regarde Mickaël étrangement, ne sachant que répondre.

À la fois étonnée du mysticisme de son ami et attirée par cette

dimension. Mickaël à l’air serein, parfaitement détendu.

Après quelques instants de réflexion, elle dit dubitative :

– Tu as de la chance !

Puis elle se dirige à nouveau vers l’autre bord de la terrasse, face

au désert, où Mickaël la rejoint. Ils sont accoudés côte à côte contre

la balustrade.

– Pourquoi tu ne m’as pas rejointe quand tu m’as vue ?

– N’étais-tu pas mieux seule ?

– Si ! concède Hanina.

Le silence se fait entre eux deux.

– Tu penses à quoi ? lance alors Mickaël.

– Je ne comprends pas que tu te sois levé plus tôt que moi. Ça me

blesse. Toi, tu es un étranger ici. C’est moi qui n’aurais pas dû dormir.

Mickaël ne répond rien…

Hanina reste pensive.

– La Palestine, tu l’aimes mieux que moi, dit-elle subitement.

Pour toi, elle n’est pas divisée. Toi, tu la vois unifiée. Cette terre, tu

en profites entièrement, moi à moitié seulement. C’est terrible non ?

– Tu ne voudrais pas être moins dure avec toi ? rétorque Mickaël.

– C’est toi qui es dur !

– Comment ça ? s’étonne Mickaël.

– Oui, tu as la chance de vivre ton idéal. Tu te mets à la place de

ceux qui voudraient le vivre et qui ne le peuvent pas ? Plein de

Palestiniens voudraient la paix. Ils ont essayé. Les Israéliens n’acceptent

de tendre la main aux pacifistes que lorsque le Hamas se sera tu

pendant au moins six mois. Tu vois cette colonie, en face ?

– Oui.

– Que crois-tu que j’ai ressenti en la voyant ? demande Hanina.

– De l’amertume, je suppose ?

– Non: rien ! Je n’ai rien ressenti. C’est étrange, non ?

– Oui. Et tu en penses quoi ?

– Je ne sais pas. On verra. Inch Allah.

Pendant ce temps, le village s’était éveillé : de la route centrale

s’élève le bruit du trafic matinal. Une nouvelle journée commence,

une journée ordinaire pour tous ces habitants, pense Hanina. Et

pour eux deux, le commencement de leur périple. La joie pointe

dans son coeur à cette idée.

– Bon, tu as prévu quoi aujourd’hui ? demande-t-elle.

– On descend à Jéricho. Ensuite, on va vers le nord, en Galilée.

Puis Mickaël regarde sa montre :

– Zut, la messe va bientôt commencer. On y va ?

– À la messe ? s’étonne Hanina ?

– Oui, tu es d’accord ?

Après une petite moue dubitative, elle hoche la tête :

– On y va.

Mickaël ramasse sa couverture qu’il dépose en passant dans sa

chambre.

Et ils entrent en silence dans la chapelle. La célébration vient de

commencer. Mickaël s’agenouille dans la travée en se signant avant

de prendre place. Une fois assise, Hanina scrute la chapelle qui lui

paraît grande par rapport à la maisonnée : haute et voûtée, son architecture

ne semble pas spécialement orientale. D’immenses fresques

représentant des scènes de l’Évangile ornent les côtés : l’une montre

Jésus accueillant des enfants, une autre représente la Nativité. Des

bergers y contemplent l’Enfant-Jésus dans les bras de sa mère Marie.

Une autre montre cet enfant devenu adulte portant une croix sous les

coups de fouets des soldats romains. Hanina quitte les fresques pour

s’attarder sur le public qui participe à la messe.

bien-sûr Marie-Catherine et Maryam sont présentes. Ainsi que les

enfants. D’autres religieuses âgées sont là. Quelques femmes sont présentes,

peut-être des villageoises de confession Chrétienne. Le prêtre

s’exprime en arabe. Néanmoins Hanina ne peut saisir le moindre mot.

L’homme parle à une vitesse qui ne lui permet pas de suivre. Affable, il

parle avec douceur, en regardant fréquemment les enfants.

Apparemment, l’homélie s’adresse à eux. Les enfants semblent captivés.

Hanina est marquée par l’ambiance sacrée du lieu. Les rares messes

où elle eut à se rendre dans sa vie, elle y était allée par convenance.

Mariage, décès… Certes, elle en profitait pour s’enrichir de l’expérience

nouvelle que cela constituait. Non sans garder ses a priori. Ici, cela lui

apparaissait différent et il lui semble que cette messe la concerne.

Puis Maryam se lève et entonne un chant: à peine le premier son

de la voix sorti de la bouche de la religieuse, Hanina est traversée par un

courant de frissons. La chapelle paraît s’être figée sous la voix cristalline

de Maryam. Dès les premières paroles du chant, Hanina reconnaît le

« Notre Père ». Elle en traduit les phrases d’autant plus facilement qu’au

fur et à mesure le souvenir de la prière lui revient. La beauté de la voix

grave les paroles de la prière chantée au fond du coeur de Hanina.

« Notre Père qui es aux Cieux, que ton nom soit sanctifié »

À chaque phrase, l’émotion grandissait en elle.

« Que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre

comme au ciel »

Les mots de cette prière produisaient en elle des images fortes,

donnant à ces mots sacrés du relief mais aussi un sens. Ce n’était plus

une récitation mais une audition de sentences à l’encontre de la dualité

qui pouvait encore régner dans sa vie.

« Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons nous

aussi à ceux qui nous ont offensés »

Hanina courbe sous le poids de la voix de Maryam. Jamais elle

n’avait été face à une voix si chargée de douceur et de profondeur.

Elle sent son coeur incapable de résister. Hanina remarque que quel-

que chose entre en elle, lentement, et y fait une place.

« Et délivre-nous du mal ! »

Maryam se rassoit. Le chant cesse, les notes retombent comme

des plumes que le vent ne porte plus. Les voûtes semblent attendre

la suite.

Le prêtre se lève et, tendant les mains, reprend la parole :

– Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre

temps.

Hanina relève les yeux, stupéfaite : le prêtre venait de s’exprimer

dans un français parfait, en modulant chaque mot. Inévitablement,

elle sut que cet« écart »était fait spécialement pour eux. Une femme

du village d’ailleurs se retourne, et regarde, en souriant, un court instant

les deux visiteurs. Le prêtre continue :

– Par ta miséricorde, libère-nous du péché, rassure-nous devant

les épreuves en cette vie où nous espérons le bonheur que tu promets,

et l’avènement de Jésus-Christ Notre Sauveur.

Le prêtre reprend la fin de la célébration en arabe. Puis lentement,

les enfants et les femmes sortent et le prêtre rejoint la sacristie. Hanina

a le visage baigné de larmes : son coeur n’avait pas réussi à tenir face au

chant et à la voix de Maryam, face à l’amour de la voix du prêtre. Elle

n’avait pas tenu face à la piété des femmes. Elle avait compris que pour

tenir face aux drames qu’elles vivent, ces femmes avaient besoin chaque

jour du pouvoir des mots qu’elles venaient d’entendre. C’était

donc ça aussi la foi : un pouvoir contre le mal !

Mickaël et Hanina sont debout, à attendre leur tour pour sortir des

bancs. Une phrase résonne en elle, qui s’installe dans son coeur labouré.

« Délivre-nous du mal ». En d’autres temps, la traduction aurait été

immédiate: « Délivre-nous des Israéliens ». Mais en cet instant, son coeur

envahi par la douceur que lui avait apportée cette messe, cette traduction

ne se faisait pas. «Délivre-nous du mal» devenait: « Délivre nous de la

haine! »

Mickaël et Hanina passent directement dans la salle à manger : les

religieuses avaient préparé le petit-déjeuner sur une table et la cafetière

attendait bien chaude. Hanina ne dit mot pendant qu’elle reprenait

des forces en avalant ses tartines : son esprit était préoccupé.

Après le petit-déjeuner, ils préparèrent leurs affaires. Hanina

n’avait emmené qu’un appareil photo. Elle avait longuement hésité

à propos d’un caméscope. Et, en définitive, elle l’avait laissé à Paris.

Le caméscope, c’est pour quand elle reviendrait avec Maxime.

La Punto franchit la grille et plonge sur la gauche vers la sortie du

village. En charge du programme, Mickaël avait hésité. Finalement, il

décida de commencer directement par ce qui tenait le plus à coeur à son

amie en Palestine : visiter le camp de réfugiés où ses parents avaient

grandi. Ce serait aussi l’occasion de pousser en Galilée, distante seulement

de cent kilomètres. Tout le reste de ce que Hanina devrait voir et

vivre serait central à partir de leur logement chez les soeurs.

Une route raide et défoncée les amène, après un kilomètre, à une

route à grande circulation. Derrière eux, sur le sommet de la colline, ils

laissent leur village. Alors que devant eux cette large route fend le désert

de Judée en direction de Jéricho. Les dunes désertiques défilent à

grande vitesse et la Punto croise des camions âgés chargés de bestiaux

provenant des campements de bédouins. Ces camions montent la

route péniblement jusqu’à Jérusalem.

Hanina ne dit mot devant le paysage qui défile, parfois perdue

dans ses pensées, parfois admirative devant la beauté du désert, devant

ces collines ocres : certaines sont couronnées de troupeaux qui broutent

nonchalamment les rares herbes sèches et les buissons qu’offre le

sol sec. Après une dizaine de kilomètres, Mickaël bifurque à gauche et

quitte la grande route. Un chemin goudronné laissant à peine passer

une voiture, part se cacher en serpentant entre les plis du désert. Tantôt

un petit ouvrage en pierre les fait enjamber un wadi (Lit au cours d’eau asséché)

 à sec, tantôt un

virage serré leur ouvre la route à flanc de paroi. Du grand axe qu’ils

viennent de quitter, ils se trouvent maintenant seuls au monde.

– Dis donc: tu connais tous les coins, toi ? C’est quoi cette route ?

– C’est l’ancienne voie qui va de Jéricho à Jérusalem. Elle dessert

aujourd’hui les campements de bédouins isolés. Tu es sur un des

chemins les plus vieux du monde. Normalement on doit être à l’altitude

zéro. On commence à descendre sous le niveau de la mer. Au

fait, tu sais à quelle profondeur est la plaine de Jéricho ?

– Oui, bien-sûr. - 393 mètres !

Après quelques lacets, la voiture s’immobilise sur un terre-plein.

Mickaël invite Hanina à le suivre afin de contempler un des plus beaux

points de vue sur le désert de Judée. Ils escaladent une petite pente et

Hanina se trouve devant une dépression rocheuse de 300 mètres de

profondeur ouvrant sur un panorama gigantesque. À perte de vue le

désert avance au gré des collines. Et sous ses pieds un wadi où coule une

cascade bordée d’une végétation luxuriante. Le souffle coupé devant

tant de beautés, elle tend la main à Mickaël pour qu’il la rejoigne.

– D’où vient cette eau ?

– Elle sort d’une oasis en amont : le wadi Kelt.

– Et tu connais ces montagnes ? Je veux dire, tu pourrais m’emmener

y marcher ?

– Oui, bien-sûr. Ça peut se faire ! Une boucle de trois heures. Tu

te sentirais d’attaque pour les faire ? demande Mickaël.

– Et comment ! Alors, c’est promis ?

– C’est promis ! Le dernier jour. Le jour de repos.

Les deux amis restent encore quelques instants devant le panorama.

Un léger vent se lève. Hanina remarque nettement la différence

de température entre les premières heures du jour dans le village

et au désert. Elle se débarrasse d’ailleurs déjà d’un léger pull

pour ne rester qu’en tee-shirt.

La voiture reprend sa route, et avance lentement pour ne rien perdre

de la beauté de ce désert caché. La Punto emprunte à ce moment

un magnifique petit viaduc enjambant un précipice. Ce passage insolite

ramène le silence dans la voiture. Hanina reprend son observation.

Tour à tour, ils croisent un campement de bédouins que Mickaël passe

au ralenti. Plus loin, un magnifique dromadaire orné de tapis colorés

est monté par un bédouin à fière allure. Puis c’est un troupeau de chèvres

qui traverse la route, surveillé de loin par un enfant. Celui-ci, juché

sur un âne, salue joyeusement les occupants de la voiture.

Cependant, Hanina ne peut entièrement profiter de ce moment

de quiétude que représente cette petite virée dans ces dunes désertiques.

Son pouls commence à s’accélérer. Elle se situe parfaitement. Elle

sait que dans quelques instants, la plaine de Jéricho va s’ouvrir devant

leurs yeux.

– C’est bien… !

– Qu’est-ce qui est bien ? demande Mickaël.

– Je vais voir le camp de réfugiés aujourd’hui… Dès le début de

mon pèlerinage, tu as bien choisi.

La Punto continue sa route sur quelques kilomètres et bifurque

à droite, dans un chemin caillouteux. Mickaël le suit durant quelques

centaines de mètres et profite d’un élargissement pour y garer

la voiture.

Dans un grand silence, les deux amis quittent la voiture. Hanina

saisit son appareil photo, puis hésite : elle regarde Mikaël qui ne dit

rien. Finalement, elle le repose dans la boîte à gants :

– Non, c’est mieux ! dit-elle.

Et elle claque machinalement la portière de la voiture… Mickaël

appuie sur la télécommande pour la verrouiller.

– C’est loin ?

Mickaël tourne la tête :

– Non, au tournant.

Hanina lui emboîte le pas. Le chemin monte un peu. Le tournant

apparaît et subitement, surgit devant eux un immense campement à

l’abandon. Hanina se fige et son coeur bat à se rompre dans la poitrine.

Ses mains sont moites. Elle se tourne vers Mickaël puis regarde à nouveau

le camp. Le visage de ses parents apparaît alors à son esprit.

L’appartement à Sarcelles. Son enfance – tout défile. Son regard se perd

dans ces multiples ruelles taillées au cordeau. Et cette centaine de maisons

en ciment qui se détériorent avec le temps. Une cinquantaine de

mètres sépare Hanina de l’entrée du camp. Elle s’avance lentement, la

gorge nouée. Maintenant, elle veut imaginer – imaginer son grandpère.

– Et son père enfant, à quatre ans. Elle veut se représenter ce qu’a

été la vie ici. Elle essaye. Mais ces maisonnettes, ces pierres, ces places

de terre battue ne lui livrent aucune image. Elle continue à avancer.

Elle est maintenant à l’intérieur du camp. Elle se baisse et prend dans

ses mains une poignée de cette terre ocre, semblant chercher à renforcer

ses émotions en elle.

D’abord déçue, elle se rend vite compte qu’en insistant pour vivre

cela, elle ne fera que réveiller des douleurs mortes. Elle avance lentement.

Le soleil est déjà haut dans le ciel. La chaleur devient lourde

alors que nous ne sommes qu’en février. Elle imagine la vie de ce camp

en août ! Les seules images qui lui viennent à l’esprit sont celles de ses

parents à Sarcelles, et non ici. Et la seule alternative à la douleur et la

colère bloquées dans sa gorge est un flot d’amour pour ses parents qui

germe dans son coeur.

Hanina ne voit plus les maisons du camp, elle semble même ne

plus y être! À cet instant, une division se fait dans ses pensées: là, maintenant,

dans ce camp, elle peut donner une autre direction à sa vie. La

direction que son père a voulue pour elle? Pendant des années, n’a-t-elle

pas souffert de regarder en arrière? Mais aurait-elle pu éviter cela? Ces

années de tiraillements ne peuvent prendre fin qu’ici. Maintenant, elle

peut enterrer en elle à jamais ce noeud de souffrance. Ce camp doit être

le cimetière d’un passé, ici, elle doit se défaire de son fardeau. À quoi

bon s’obstiner à ramener des images de ses parents ici? Ils n’y sont plus!

À ce moment, un flot d’amour pour son père revient avec force,

volant au secours de son esprit torturé. Oui, il a grandi là. Oui, elle peut

ressentir du bonheur à avoir vu ces minuscules habitations où il a

grandi. Oui, cette visite ne peut avoir comme but que de la rapprocher

encore plus de ses parents.

Lentement, Hanina sort du camp. Elle se trouve maintenant à sa

sortie ; à la frontière du passé, et de l’avenir, elle regarde la terre qu’elle

a gardée dans une main. Elle pourrait en emmener… se dit-elle. Elle

sait qu’elle emmènerait alors avec elle le poids du passé. Elle sait

qu’elle va devoir lâcher cette terre. Un court instant, un combat a lieu

dans son coeur, ce déchirement lorsque l’on doit choisir irrémédiablement,

ce moment où l’on sait que l’on ne va pas pouvoir faire un com-

promis. Où quelque chose doit mourir pour donner naissance à quelque

chose de meilleur.

Si elle lâche cette terre, c’est son amertume qu’elle va lâcher. En prenant

conscience de ce choix, une joie monte du milieu d’elle, une joie

qui annonce une délivrance! Des larmes de bonheur pointent déjà. Elle

laisse tomber ses bras contre elle. Et desserre la main qui tient le peu de

terre qui n’avait pas encore filé entre ses doigts. Puis elle se retourne et

regarde à nouveau le camp: il n’a plus la même signification. Elle lève

les yeux au ciel: immédiatement le soleil l’éblouit. Elle repense à ce

soleil qui s’est levé devant elle il y a quelques heures à peine.

Puis Hanina passe devant Mickaël et prend la direction de la voiture.

Il lui emboîte le pas. Ils y grimpent et repartent. La Punto poursuit

son chemin sur la piste, qui les ramène sur la route à grande circulation.

– Je ne peux pas rentrer dans Jéricho avec notre immatriculation !

– Oui, j’imagine bien !

– On va contourner la ville par la route qui va à la Mer Morte. Et

on prendra à gauche en direction d’Affula.

– Affula ?

– Oui, c’est la prochaine ville israélienne à la sortie de la Palestine.

Hanina prend la carte routière dans la boîte à gants, et abandonne

le paysage pendant dix bonnes minutes pour se familiariser

encore plus avec l’itinéraire du jour.

– Et maintenant, on fait quoi ? demande-t-elle.

– On va longer la frontière jordanienne par une route qui traverse

la plaine de Jéricho. À Affula, on bifurque vers la Galilée. Et on

va déambuler dans les alentours. Si tu veux, on fait du tourisme ?

– Tu proposes quoi ?

– Tibériade, le lac de Génésareth. Et une ou deux églises, si tu veux.

– Une ! réplique Hanina.

– Ok, une. Et ensuite retour.

– ça me va.

La voiture file sur une longue route droite. Au fil des kilomètres,

apparaissent d’immenses cultures irriguées par les eaux du Jourdain.

Des villages arabes alternent avec des exploitations agricoles d’israé-

liennes, les Moshav. Puis ce sont des plantations de dattiers et de

figuiers qui défilent. Sur le flanc gauche, naissent les premiers contreforts

du désert de Judée.

La voiture longe maintenant la frontière jordanienne marquée

par de hautes lignes de barbelés. Hanina a le regard braqué vers la

droite, vers cette terre où ses parents ont été accueillis. Où ils se sont

mariés. Où elle a été conçue. Et d’où ils ont fui !

– Donc, là, plus bas coule le Jourdain.

– Oui, absolument, répond Mickaël.

– Et on le verra dans la partie israélienne ?

– Oui, mais moins beau! Là derrière il est absolument magnifique.

Il serpente en d’innombrables méandres. Ça te dirait de le voir ?

– Oui, pourquoi pas ? Tu connais le coin ?

– Pas de problème.

Mickaël laisse défiler encore quelques kilomètres, ralentissant par

moments. Subitement, il freine et tourne à droite, engageant la voiture

dans une piste de jeep, et à quelques mètres de la route range la Punto.

Il se tourne, enthousiaste, vers Hanina qui le regarde, bouche bée.

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? demande Mickaël.

– Ne me dis pas que tu ne l’as pas vue ?

– Mais quoi ?

– Mais la pancarte. « Military area, do not trepassing ».

– Ah, mais ça, c’est pour éloigner les touristes. En face c’est le no

man’s land. C’est tout !

Hanina devine les pensées de Mickaël.

– Donc, tu veux m’emmener là-dedans ?

– Pourquoi ? Tu ne veux pas ?

– Je ne veux pas passer la nuit dans une base militaire israélienne.

Mickaël, sort de la voiture, et se penche vers Hanina. Il arbore un

sourire géant, enthousiaste. Elle sort à son tour, saisit son appareil

photo. Non sans déclamer sévèrement :

– Si on se fait arrêter, je te noie dans la Mer Morte. Et j’y arriverai !

Mickaël ouvre la marche. Hanina le suit docilement. Après une

centaine de mètres, Mickaël s’arrête. Semble chercher à s’orienter.

– Oui, là ça doit être bon ! C’est là-haut.

Ils gravissent ensemble un surplomb et arrivent devant un plateau,

où Hanina voit un dédale de ravins avec des cavités qui lui semblent

être artificielles…

– C’est quoi ? demande-t-elle.

– Ce sont les chemins de ronde pour les jeeps le long de la frontière.

Hanina hoche la tête.

– J’espère que tu sais ce que tu fais, toi !

– Pas de problème : suis-moi. Je suis souvent venu !

Ils se laissent glisser dans un de ces ravins et remontent de l’autre

côté.

– Et ça, c’est pour éloigner les taupes ?

Hanina indique du doigt une pancarte à un jet de pierres, non

loin du double grillage marquant la frontière. Elle indique une tête

de mort avec l’inscription (en anglais) : « danger, mines ».

– Ah, il n’y a pas de problème: les mines sont de l’autre côté des

grillages, dans le no man’s land. Tu peux venir. S’il y avait des mines ici,

il y a longtemps que j’aurais sauté.

Hanina a les mains sur les hanches et scrute les alentours du

regard. Mikaël, lui, s’est déjà avancé et elle le rejoint à contre coeur.

Cela faisait longtemps qu’elle avait renoncé à sa vue sur le Jourdain.

Mais Mickaël paraissait si sûr de lui ! Après une vingtaine de mètres, ils

tombent nez à nez sur un formidable panorama : plus bas, le Jourdain

apparaît, serpentant au milieu d’un foisonnement de verdure. À cette

vue, Hanina ne résiste pas à son envie de prendre des photos. Sitôt fait,

elle ne désire pas s’attarder, et rebrousse chemin la première, dévale le

ravin et attend impatiemment Mickaël qui ne tarde pas.

– Alors, c’était beau, non ? Ça valait le coup ?

– Certes, certes ! Allez, on va à la bagnole. J’ai comme un pressentiment.

– Ah, le sixième sens féminin !

Tout en disant cela, Mickaël se baisse pour ramasser quelque

chose qui avait attiré son regard.

– Tiens, des douilles !

Hanina ne cache plus son irritation :

– Tu es emmerdant, viens ! Tu ne m’as quand même pas emmenée

en Terre Sainte pour fouiller le sol à chercher des douilles

comme un gamin.

Mickaël s’attarde, en passant la main dans la terre.

– Bon, tu te ramènes ? À Paris, j’en ai une boîte à chaussures

pleine. Je te la donnerai, c’est promis !

Hanina a à peine terminé sa phrase, qu’un bruit de jeep la glace.

Mickaël se relève et la rejoint. Celle-ci fouille du regard à droite et à

gauche, inquiète. Rien. Seul le bruit sauvage de ce moteur qui se rapproche.

Impossible de savoir d’où il va surgir. Il va déboucher d’un

instant à l’autre devant eux.

Mickaël s’approche d’elle et lui prend la main.

Il lui crie :

– Il faut jouer les naïfs. On marche main dans la main comme

si de rien n’était…

Dans la précipitation du moment, Hanina a le réflexe de se calmer

et de laisser faire Mickaël. Le bruit du moteur est maintenant

tout proche d’eux, peut-être à quelques mètres. La jeep va déboucher