10 - «HAVE A GOOD HOLIDAY IN ISRAËL»

 
 
   

Dimanche 4 février 2001 9 heures

L’Airbus s’élève pesamment de l’aéroport de Roissy. Il fait un

mauvais -5° et le temps est bouché avec, au sol, une fine mais tenace

couche de neige.

Hanina prend la place côté hublot, Mickaël côté rangée. Hanina est

folle d’excitation. Peut-être pour camoufler une anxiété. Peur, non pas

de prendre l’avion. Non, mais l’anxiété de poser le pied en Israël dans,

normalement, quatre heures. Et cette anxiété s’efface devant la joie

intense à l’idée de ressentir dans sept heures si tout va bien, les premières

odeurs de Palestine. « Peut-être si tout va bien fera-t-il encore jour.

Peut-être…» se dit-elle. En attendant, c’est Mickaël qui fait les frais de

son exaltation et qui subit sans broncher les sarcasmes de son amie.

Hanina se calme dès que l’altitude de croisière est atteinte. Déjà,

les hôtesses circulent avec les premiers rafraîchissements, et lentement

les passagers prennent leurs aises. Hanina a remarqué lors de

l’attente dans la salle d’embarquement qu’ils sont parmi les rares

jeunes et elle ne voit quasiment personne qui a l’air de touristes.

Hanina est partagée : d’un côté l’enthousiasme de partir en

vacances, l’enthousiasme de vivre l’expérience dont elle rêve depuis

qu’elle est enfant. Et d’un autre côté, cette terre qui les attend. Cette

terre où se déroulent chaque jour des drames horribles. Chaque jour-

née passée construit lentement un édifice d’une haine qui semble

devenir irréversible. Elle sait qu’elle va être plongée dans une région,

qu’elle va être témoin de manière charnelle, et non plus détachée, de

l’oppression que vit le peuple de ses origines.

Hanina lutte pour éloigner cette sensation, afin que son anxiété

ne grandisse pas. Elle regarde Mickaël, qui à défaut de pouvoir parler

à quelqu’un tente de dormir. C’est vrai qu’ils se sont levés à trois

heures du matin.

Celui-ci après plusieurs tentatives pour trouver le sommeil,

renonce, se tourne vers Hanina et, en la voyant songeuse, lui dit :

– Alors, prête ?

Hanina se tourne vers lui et répond dans un souffle rieur :

– Non!

Mickaël cherche alors à dérider Hanina :

– Au fait, tu étais déjà à Ouarzazate ?

– Non, mais à Djerba. Au Club Med.

– Il ne faut pas aller à Ouarzazate.

– Ah bon ? Pourquoi ? demande Hanina inquiète.

– Tu sais ce qu’on dit sur Ouarzazate ?

– Non.

– Ouarzazate et mourir.

Hanina pouffe de rire sans retenue et, gênée, termine dans ses

mains.

Mickaël lui fournit encore une dizaine de ses meilleures blagues

dont il avait eu l’occasion, à maintes reprises de vérifier les effets sur

ses clients.

Un semblant de bonne humeur revient.

– Dis : en milieu de semaine, il est possible que je te laisse continuer

le voyage seul, dit Hanina.

Mickaël cherche, bien-sûr, la blague. Néanmoins, l’air subitement

sérieux et grave de la jeune femme l’intrigue :

– Ah, bon pourquoi ?

– Cette semaine il y a les élections en Israël. Si Sharon passe je

suis obligée de rentrer.

– Pour le boulot, tu veux dire ?

L’air ébahi de Mickaël fait plonger Hanina pour la deuxième fois

dans un fou rire.

Quand elle en sort avec peine, essuyant ses yeux larmoyants, elle

ne peut s’empêcher de pousser un :

– Ah, Mick, t’es géant !

Mikaël, cette fois, a croisé ses bras et regarde bien à l’opposé de

Hanina. Celle-ci le remarque et, à son tour, se tourne vers le hublot.

Et, au bout de trente secondes fredonne un « Tiens, voilà du boudin,

pour les Alsaciens et les Lorrains ».

Et subitement, elle se retourne et agrippe le bras de Mickaël :

– Mais tu es Alsacien ?

Celui-ci reste silencieux quelques instants, puis dit :

– Au fait, c’est vrai ce qu’on raconte sur les RG ?

– On raconte quoi des RG ? répond Hanina, soupçonnant une

vengeance de Mickaël.

– Que vous aimez bien les drogués ! Ce sont les indics les moins

chers du marché !

– Et pourquoi seraient-ils les moins chers sur le marché ?

– Parce qu’ils seraient payés en drogue !

– Mais bien-sûr que c’est vrai, qu’est-ce que tu crois, qu’on jette

les saisies ? On est peut-être flics, mais pas cons.

Et Hanina, furieuse du mauvais caractère manifeste de son ami,

se tourne vers son hublot.

Mickaël tend alors la main à Hanina et déclame dans un sourire :

– Bienvenue chez les Alsaciens.

Hanina revient de sa mauvaise humeur, et secoue la main de

Mickaël :

– Merci !

Cette anecdote les ayant calmés, ils rentrent tous deux dans un

moment de sommeil.

C’est une hôtesse qui les réveille sur les 11h30 avec le plateaurepas.

Mickaël se redresse et fait un peu d’ordre pour recevoir le plateau.

L’hôtesse dépose sur sa tablette un plateau scellé d’un ruban portant des

lettres en hébreu.

Il hèle aussitôt l’hôtesse :

– Excusez-moi, je n’ai pas réservé de repas casher*.

– C’est une erreur alors.

Et elle le lui reprend.

Hanina s’engouffre dans la brèche, et dit avec humour :

– Ah bon, tu as honte d’être Juif maintenant ?

Cette fois-ci Mickaël choisit la répartie :

– Tais-toi ou je descends.

– Bien, bon appétit !

– À toi aussi !

Et ils prennent leur repas en silence. Au bout de quelques instants,

Hanina se met à manger plus lentement. Elle semble être

absorbée par ce qu’elle voit à l’extérieur de l’appareil. Elle s’arrête de

mâcher, la fourchette en suspens.

– Tu ne remarques rien ?

Mickaël, surpris, s’arrête aussi mais ne voit pas ce qui dérange

Hanina.

– Non, rien !

– Ah bon.

Ils continuent à manger. Mickaël met cela sur le compte des

bizarreries de Hanina.

Elle reprend la parole, évasive.

– À propos de drogue, notre pilote de ligne, il ne devrait pas

mélanger les lignes. Parce que, là, il s’en est au moins mis quatre

dans les sinus.

– Quoi ?

– Oui, c’est bien à Tel Aviv qu’on est censé se poser ?

– bien-sûr.

– Eh bien, si le co-pilote ne raisonne pas le commandant, on va

loger à Istanbul ce soir.

– Mais qu’est-ce que tu veux dire ?

* Nourriture répondant aux règles diététiques juives.

– Que cela fait plus d’une minute que notre avion décrit un

virage à gauche. Ça fait trois heures qu’on a décollé, donc à gauche

il y a la Turquie.

– Tu es sûre ?

– Cinquante dollars, tu tiens ?

– Non, je perds toujours au jeu. Bon, je te laisse surveiller la trajectoire

de l’avion, moi je vais essayer de redormir !

Mickaël n’en a pas le temps. La voix du commandant de bord le

fait sursauter : en anglais puis en français, il indique que, pour des

raisons techniques, l’appareil n’est pas autorisé à atterrir à Tel Aviv.

Immédiatement un immense émoi se fait dans l’appareil. Un

brouhaha remplit la carlingue et la voix du commandant de bord

reprend pour donner l’ordre de ne se servir sous aucun prétexte des

portables, l’appareil étant en approche d’Ankara.

Quinze minutes plus tard, l’appareil est posé. Le commandant de

bord reprend le micro pour indiquer qu’à ce stade, il ne peut indiquer

quand l’appareil sera autorisé à décoller à nouveau. Il autorise à nouveau

l’usage des téléphones portables : tous ceux qui en possèdent un

s’en servent immédiatement, téléphonant à leur famille pour leur

demander d’allumer immédiatement radio et télé afin de savoir si

l’aéroport de Tel Aviv avait fait l’objet d’un attentat terroriste.

Après un quart d’heure, alors que les passagers eurent beaucoup

échangé entre eux, un apaisement se fit : selon toute apparence, il

s’agissait effectivement d’un problème technique sans gravité

notoire. Bien que… L’inquiétude demeura cependant.

Hanina et Mickaël échangèrent quelques suppositions :

– Tu as une idée de ce que cela peut être ? demande Mickaël.

– Soit une anomalie dans le plan de vol, ou un truc qui colle pas

sur le plan administratif, soit il y a sur la liste des passagers un indésirable,

une « personne non grata » en Israël.

– La liste, quelle liste ?

– Oui, une fois qu’un appareil a décollé, les autorités aéroportuaires

sont chargées de fournir au pays destinataire de l’avion la liste des

passagers. Ils peuvent alors, dans le pire des cas, exiger le détournement

de l’appareil si quelqu’un à bord ne leur convient pas. Tiens, regarde…

À quelques mètres devant eux, le commandant de bord, le copilote

et l’hôtesse chef de cabine se sont approchés d’un groupe de

passagers voyageant apparemment ensemble. Une discussion se fait,

courte, mais sèche. Puis le groupe d’une dizaine de personnes se

lèvent, saisissent leurs bagages à main et se dirigent vers la sortie de

l’appareil, où la passerelle les attend.

Les pilotes rejoignent le cockpit. La voix du commandant de

bord se fait à nouveau entendre, annonçant un prochain décollage et

s’excusant pour ce désagrément. À nouveau, les portables sont mis à

contribution. De nombreux bruits circulent entre les passagers.

Hanina et Mickaël en sont exclus, ceux-ci se déroulant pour la plupart

en hébreu.

Hanina hèle la passagère devant eux. Celle-ci se lève et se

retourne, toute heureuse de lier conversation avec ses voisins.

Elle leur confie :

– D’après ce que je comprends, ils auraient expulsé des néonazis.

Vous vous rendez compte ?

Hanina demande à Mickaël :

– Tu y crois à cette histoire de néo-nazis ?

– Pourquoi pas ? Mais plus probablement un groupe de révisionnistes.

Le rêve de tout révisionniste est d’étaler ses thèses en Israël.

– Quand même, détourner un avion pour ça : il aurait suffi qu’ils

les gardent à l’aéroport, et, hop, dans le prochain avion vers l’Europe.

– Non, je pense que pour un Juif, le sol israélien doit être par

principe exempt de gens qui nient la Shoah. Ce sol est par destination

la terre qui fit fonction de refuge après le génocide des Juifs

d’Europe. Pourraient-ils accepter sur ce sol des gens qui nient les horreurs

qu’a vécues le peuple juif ?

Hanina garde le silence : la question de la Shoah était un problème

pour elle. Jamais elle ne fut prise par l’envie de remettre en cause ce

génocide. Elle savait qu’il s’agissait d’une réalité. Par contre, elle en éludait

toujours la force, la profondeur, refusait de rentrer dans la réalité

de l’extrême violence que fut ce drame. De peur de devoir l’admettre

comme une raison qui aurait justifié la création d’un État juif en

Palestine ?

L’épisode qui venait de se dérouler devant elle la mettait au pied

du mur. Elle voulut cesser de penser à ce qui venait de se passer mais,

curieusement, elle n’y arriva pas. Elle supposa donc que cette anecdote

avait un rapport avec son voyage. Bien qu’elle résistât à l’idée de devoir

accepter que la Shoah puisse constituer une légitimité à la création de

l’État d’Israël.

Il était clair, à son regard, que la Shoah avait été l’élément qui avait

pesé sur les décisions des chancelleries étrangères quant à la décision

de créer un État juif en Palestine. Le processus de création de cet État

avait été lancé antérieurement à la Seconde Guerre Mondiale mais,

indéniablement, la tragédie de la Communauté Juive d’Europe avait

été l’élément accélérateur définitif : sans le génocide juif, la création de

cet État se serait probablement passée différemment, ou n’aurait peutêtre

pas eu lieu ? Et probablement avec des conséquences différentes

pour le peuple palestinien.

Ainsi, Hanina avait toujours eu le sentiment d’une décision « mal

prise », et le sentiment que les Palestiniens ont payé pour les crimes

des Européens durant la Seconde Guerre Mondiale. Pour autant, elle

ne peut admettre que parce que ce peuple a souffert en tant que peuple

juif, il aurait eu le droit d’hériter d’une terre, sous prétexte qu’elle

aurait appartenu à ses lointains ancêtres, il y a 2000 ans…

L’avion s’approchait à mille kilomètres à l’heure du coeur du problème.

Et Hanina se crispait à cette idée. Bientôt, elle allait devoir donner

son passeport à un douanier israélien qui lui dirait « Shalom »*.

Elle n’est pas prête, elle le sait : elle se croyait prête. Mais l’anecdote

de l’expulsion des révisionnistes lui a révélé le contraire. Elle approche

de l’État d’Israël, qui s’est installé sur la terre de ses ancêtres et cela elle

n’a, bien-sûr, jamais pu l’accepter. Elle repense alors au mobile qui lui

fait entreprendre ce voyage. Elle fait ce voyage pour faire définitivement

le point sur la question de ses origines, pour traiter ce point de souf-

* Expression utilisée en Israël pour dire « bonjour ». Mot signifiant « paix » en hébreu.

france, cette question qui cause en elle une instabilité et la poursuit sans

cesse. Elle veut visiter la Palestine, découvrir la région de ses parents,

mais elle veut aussi y trouver la paix. Elle sait qu’elle doit se préparer à

ce que sa façon de voir les choses évolue. Pourra-t-elle trouver la paix si

elle reste sur ses positions qui la torturent ?

Est-ce possible que son pèlerinage commence par l’acceptation

de la légitimité de la présence d’un État juif en Palestine ?

Cette seule idée provoque une explosion de colère dans son coeur.

Alors, faisant abstraction de la Shoah, les Juifs pouvaient-ils

reprendre un bien qu’ils avaient si longtemps délaissé ? Son coeur

résonne de son refus « Non, non, en aucun cas ! Ce serait légitimer

le drame de son peuple ! »

Comment sortir de cette impasse ? Et leur avion qui fonce. Dans

une demi-heure, les côtes vont être visibles. Elle doit régler le problème

maintenant. Mais comment ? Ses pensées se bloquent.

Comment sortir de ce labyrinthe ?

À cet instant, elle pense à l’île de Chypre, que l’avion vient de survoler,

Chypre, l’île où se déroula entre autres l’épisode de l’Exodus.

Elle se remémore le film qu’elle a vu jusqu’au bout. Et à ce moment,

une idée en gestation émerge en elle, une idée nouvelle, tranchante !

Lorsqu’elle était confrontée à la Shoah, Hanina avait toujours vu

la souffrance d’un peuple, la souffrance d’hommes et de femmes.

C’est tout. Mais à présent, elle prend conscience qu’elle est en train

d’intégrer l’idée que si ces gens ont eu à subir ce génocide, c’est parce

qu’ils étaient Juifs.

Hanina est bouche bée devant cette idée qui change entièrement

la donne pour elle : certes, la très grande majorité des gens qui sont

morts dans les camps de concentration, n’avaient plus grand chose

de commun avec les lignées sémites des Hébreux du temps des

Romains. Pourtant ils sont morts parce qu’ils étaient Juifs !

Un « non » répétitif revient en force dans sa tête. Non, ce n’était

pas possible pour elle, maintenant, à quelques minutes de l’atterrissage

sur le sol israélien de se dire : « Certes la Palestine était bien aux

Juifs ». Impossible ! Ces gens, ces étrangers. Impossible. Ce serait trahir

son père, ses ancêtres. Le peuple juif a droit, à cause de ce qu’il a vécu,

à un immense respect du monde entier. Ça oui. À une réparation, ça

oui. Mais de quel droit les nations leur ont-elles donné, pour se faire

pardonner leur trahison, la Terre de sa famille à elle ?

À sentir le tourment qui l’habite à ce moment, elle comprend instantanément

qu’il lui faudra obligatoirement dépasser cette question,

en faire le deuil. Que ce sera le prix de la paix ! Le prix de la paix consistera

à commencer de cesser de regarder continuellement en arrière.

Au fur et à mesure que l’avion approche de sa destination, la tête

de Hanina se vide devant l’échéance qui approche. Bientôt une seule

phrase subsiste : « Et si la Palestine était aussi aux Juifs ? »

À cette pensée-là, le « non » ne résonne pas en Hanina, mais tout

en elle s’y ferme. Ses mains sont humides, moites. La voix d’une hôtesse

la sort de ses pensées : l’atterrissage est annoncé. Elle soupire et aussitôt

colle son nez à la vitre du hublot : ça y est, le pouls monte. Au loin, les

côtes. Bien que le temps soit dégagé, une brume à l’horizon lui cache

encore le sol. L’hôtesse annonce 18°: un « ahhh » général lui répond !

Hanina est toujours collée à la vitre. Mickaël la regarde et pense très fort

à elle. Il garde le silence. Il lui laisse vivre ce moment seule. Concentrée.

L’avion est maintenant au-dessus de Tel Aviv et décrit un large

demi-cercle vers la gauche. Pour ce faire, l’appareil penche et Hanina

ne voit plus que cette grande aile dans le ciel.

L’avion se rétablit dès son virage accompli et, à ce moment-là,

Hanina à tout loisir de saisir du regard cette terre sur laquelle elle va

bientôt poser le pied. L’atterrissage se déroule sans problème, et de

courts applaudissements gratifient les pilotes. L’appareil est bientôt

stoppé… Les passagers se lèvent lentement, engourdis et saisissent

leurs bagages. Mickaël fait de même. Tous ces gestes accomplis

machinalement menacent de faire oublier à Hanina l’importance de

ce qu’elle est en train de vivre. Tout à l’heure, au-dessus de la mer,

elle avait pensé que ce trajet, elle l’avait fait dans le sens inverse, il y

a 31 ans, alors qu’elle était dans le ventre de sa mère.

Elle avance lentement dans la travée. En silence les gens sortent

un à un de l’appareil. Encore deux ou trois mètres et ce sera son tour.

Elle apparaît au grand air. Immédiatement ses « poids » la quittent.

Tous les fardeaux générés par ses pensées s’effacent. « Le pays de mes

parents ! » Des palmiers, un bus, l’air chaud. Voilà ! La Palestine. Au

loin, des collines : la Samarie. Une marche, encore une, elle continue

à descendre. Elle regarde son pied, celui qui va toucher le sol le premier.

Elle le voit à peine. Ses yeux sont humides. C’est fait. Elle fait

un deuxième pas. Sa gorge est nouée. Elle ne pourrait rien dire.

Puis elle sursaute, elle a senti qu’on a pris sa main. Elle se

retourne : Mickaël est là, un visage bienheureux. Sa gorge paraît aussi

nouée, mais il peut parler :

– Bienvenue, Hanina.

Celle-ci ne répond que par un sourire timide.

Ils montent dans un bus qui, après une centaine de mètres, s’arrête

devant le hall d’accueil : Mickaël et Hanina sont parmi les premiers à se

présenter aux formalités de douane. Mickaël tend son passeport, son

nom est saisi, le cachet posé sur son visa, et il passe. Hanina s’approche

de la douanière, tend son passeport à son tour :

– « Shalom »

Hanina est glacée. Ce mot la traverse d’un bout à l’autre. Elle ne

répond rien. La jeune Israélienne, tout en saisissant le nom sur le clavier

lève un oeil sur Hanina.

– Is that your first time in Israël ? {C’est la première fois que

vous êtes en Israël ?}

– Yes.

La douanière rend le passeport à Hanina.

– Have a good holiday in Israël. {Bonnes vacances en Israël}.

– Thank you!

Hanina avance lentement en regardant l’encre bleue de son visa

et les lettres en hébreu, lève les yeux vers Mickaël qui, lui, se dirige

vers le tourniquet à bagages. Elle avance, son passeport à la main,

regarde autour d’elle dans ce hall géant. Recouvert de pubs gigantesques

en hébreu. Elle semble juste dans un pays étranger… Mickaël la

rejoint avec leurs deux bagages.

– Dis donc, quelle chance! Nos bagages étaient parmi les premiers.

– Super, on peut foncer ! répond-elle.

Ils sortent du hall de transit pour se diriger vers la sortie, où se

trouvent les loueurs de voiture. À peine franchie la sortie, ils se

retrouvent nez à nez avec une vingtaine de journalistes, la plupart

caméras à l’épaule. Aussitôt, ils sont encerclés. Un groupe de journalistes

les entoure et s’assure qu’ils étaient dans le vol en provenance

de Paris. Après quoi, ils leur demandent s’ils veulent bien témoigner

du détournement d’avion. Hanina s’avance et répond avec aplomb

aux journalistes en donnant tous les détails sur cet épisode pendant

qu’un caméraman filme le couple. Après quoi, Mickaël et Hanina

prennent possession de leur voiture de location. Sans plus attendre,

ils foncent, tous les deux en proie à l’excitation.

Hanina ne perd pas une miette du paysage : pour l’instant elle a

du mal à se rendre compte qu’elle est au Proche-Orient. L’autoroute

qui les mène de Tel Aviv à Jérusalem défile devant leurs roues. La montée

vers Jérusalem commence dans les premières collines de Samarie.

L’autoroute continue son ascension. Lentement, les collines boisées

laissent la place aux premiers faubourgs de Jérusalem. La circulation

devient plus dense. Puis, à perte de vue, ce sont des quartiers propres,

rangés, modernes qui s’étalent, la Jérusalem occidentale… L’autoroute

vient mourir dans les quartiers périphériques de la ville. Puis Mickaël et

Hanina sont pris dans les ralentissements, pare-chocs contre pare-chocs,

lentement ils avancent vers le coeur de la ville… Jérusalem est une ville

moderne, une métropole semblable aux métropoles d’Europe.

Elle regarde sa montre: déjà 16 heures! Le crépuscule lentement

s’annonce. Ils se trouvent maintenant en plein centre ville. Mickaël énumère

les noms des principaux quartiers. Des grands hôtels. Des édifices.

Hanina acquiesce sans grand intérêt. Puis lentement, le décor change. Ils

se trouvent maintenant dans la vieille ville – juive – de Jérusalem. Celle

qui date d’un siècle. Qui a été construite aux abords de la Jérusalem

orientale par les premiers colons. Hanina s’éveille brusquement.

Supposant logiquement l’approche imminente de « la » Jérusalem.

Effectivement, Mickaël annonce fiévreusement: « Vieille ville dans trente

secondes ». Une courte montée pentue et au sommet jaillissent devant

la voiture les murailles encerclant la Jérusalem orientale. Le silence entre

Mickaël et Hanina est complet: Mickaël avance, rejoignant le flux routier

qui longe les murailles.

Hanina est figée. En vingt mètres, elle vient de franchir un monde

pour passer à un autre. Jamais elle n’aurait supposé que l’Orient et

l’Occident puissent être séparés à ce point. Dans la petite montée qui

venait de précéder, elle se trouvait encore dans son monde, le monde

qu’elle connaît depuis qu’elle est née. L’Occident. Avec ses rythmes effrénés,

ses spécificités. Quand la voiture a entamé la descente vers la Porte

Neuve, puis la Porte de Damas, au ras des murailles, Hanina eut l’impression

de basculer dans un autre monde. Ici, des ânes trottent à côté

des voitures, les camions hors d’âge roulent côte à côte avec des véhicules

non moins âgés. Les voitures n’ont plus une ou deux personnes à

bord, mais quatre, cinq ou plus. Les gens ne sont plus habillés à l’européenne,

mais à l’orientale. Les gens ne courent plus, mais avancent nonchalamment.

Partout aux alentours, l’architecture cadre avec la pierre, et

non plus du béton. Les marchandises se vendent sur le trottoir même.

Auparavant, dans la Jérusalem occidentale, seul le bruit des voitures se

faisait entendre. Ici, il est couvert par un bruit d’animations extraordinaire,

semblable à un bruit de fête. Les voix dominent le bruit routier…

Lentement Hanina se détend pour laisser entrer l’Orient en elle.

Lentement une jouissance l’envahit. Elle frissonne. « Ça y est, ça y est<%

 

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