1-MAIS QUI C'EST CE MEC?

 
 
   

Samedi 21 octobre 2000

C’est le coup de klaxon de la voiture qui la suit qui sort Hanina

de ses pensées. Elle enclenche machinalement la première vitesse et

avance de quelques mètres. Elle suppose avoir encore quinze minutes

de trajet avant d’arriver à sa destination. Elle sait bien qu’un samedi à

19 heures, la circulation sur les quais de la Seine est rarement fluide.

Mais pas question de prendre le métro pour rentrer seule à une ou

deux heures du matin. Elle replonge dans ses pensées. Elle ressent une

vive joie à l’idée de retrouver dans quelques instants ses meilleurs

amis et collègues : la perspective de la soirée qui est devant elle la

réjouit. Mais cette soirée représente aussi un poids : celui de sa nouvelle

mission qui va être fêtée ce soir. Pourtant il a fallu qu’elle se

batte, pour l’obtenir cette mission, elle particulièrement.

Elle a dû lutter pour convaincre ses chefs que son origine ethnique

n’influencerait jamais son jugement, qui resterait dans tous les

cas impartial ! Au contraire, elle a réussi même à faire valoir ses origines

palestiniennes comme un atout pour mieux appréhender son

nouveau travail. Car Hanina n’est ni entièrement française, ni entièrement

palestinienne. Elle est un peu de nulle part. Elle se cherche et

elle se bat. Elle fonce et va de l’avant. Le « sur place » l’a toujours fait

reculer, régresser ! Donc, elle fonce. Et foncer l’a toujours fait gagner :

son bac d’abord, puis l’école de police. Première de sa promotion.

Puis six ans de police judiciaire.

Et un beau jour, le virage, le grand virage: l’entrée dans les

Renseignements Généraux. C’était il y a deux ans. À présent, tout cela

défile devant ses yeux, en même temps que les quais de la Seine illuminés,

le pont d’Austerlitz, et bientôt les lumières de Notre Dame. Hanina

a besoin de Paris. C’est La ville qu’il lui faut!

Ses stations de métro évoquent des villes d’Europe, des noms de

grands écrivains ou de scientifiques qui ont modifié le destin de l’humanité.

Ses rues sont une mosaïque de tout un peuple. Paris est la ville

où elle ne se sent pas une étrangère. Paris est aussi sa récompense. Le

fruit de ses années d’efforts et d’obstination. Elle qui a grandi en banlieue,

dans ces quartiers où les seuls liens qu’elle a conservé sont

ceux, indéfectibles, qu’elle entretient avec ses parents, Rhamlé, sa

mère, et Bassam, son père. Et aussi avec cet appartement qui l’a vue

grandir, elle la seule fille, l’aînée des cinq enfants.

Mais Paris, maintenant, elle allait devoir s’en priver quelque temps.

En effet, sa nouvelle mission allait la mener dans les métropoles de province:

Hanina avait en effet pour mission de produire pour sa hiérarchie,

dans un délai très court, un rapport sur les conséquences sur le sol français

de l’embrasement du conflit entre Israéliens et Palestiniens. En clair,

son travail allait consister à approcher les communautés Juives et Arabes

de France, afin de déterminer le niveau de tension entre elles. Et d’apprécier

dans quelle mesure le conflit Proche-Oriental pourrait s’y étendre.

Cette mission avait été décidée par sa direction au vu de la crispation

entre les deux communautés ces dernières années. Tout le monde

avait d’ailleurs en mémoire les écoles Juives et les Synagogues incendiées,

et de nombreux signes laissaient craindre une aggravation à

venir de la cohabitation entre juifs et arabes sur le territoire national.

Hanina s’était lourdement investie dès le départ dans sa nouvelle

mission.

À présent, elle se réjouissait de passer une bonne soirée entre amis

pour se détendre un peu. Car presque la totalité des amis de Hanina font

 

partie de son cercle de travail. En clair, la police est sa deuxième famille.

Le pont Henri IV s’annonce. Elle prend un virage à gauche, puis une

petite rue transversale et cherche à se garer. Puis elle grimpe les escaliers

quatre à quatre jusqu’au dernier étage d’un immeuble cossu. Et fait une

entrée joviale dans ce «3 pièces» que se partagent quatre de ses amis.

Hanina, fait «bourgeoise» à côté de ses collègues célibataires, elle qui

habite un magnifique 4 pièces de 90m2 à «République». Juste pour elle

et l’amour de sa vie, son petit garçon de sept ans, Maxime. Autant ses collègues

«rament» pour se loger, autant elle a ses aises. Mais ceci n’a en

rien entaché l’amitié qu’elle a pu garder avec cette bande de copains.

Hanina est par nature très liante. Elle est un personnage auquel on

s’attache rapidement et elle tient plus que tout à communiquer de la

joie, même quand elle en manque elle-même. Elle sait que l’on ne s’attache

pas à quelqu’un de triste. Donc, elle bannit la tristesse! Hanina est

une fille entière. Directe, le parfait mélange de caractère sanguin et flegmatique.

Avec ce plus de culot oriental: Hanina est une fille moderne

qui vit comme telle. Elle est grande et fine. Et belle aussi. Ses yeux verts

illuminent un visage fin à la peau mate. Ses cheveux, courts, sont d’un

noir brillant. Hanina n’est féminine que dans son charme naturel. Le

maquillage lui est étranger, les bijoux aussi. Elle ne porte que des boucles

d’oreille ainsi qu’un collier en or offert par son père pour son bac.

L’entrée de Hanina dans l’appartement, dominé par un brouhaha de

rires et d’éclats de voix, où «s’entassent» déjà une douzaine de personnes

se fait dans une «haie d’honneur» de bises. Hanina se fraye un chemin

pour arriver chez son plus vieil ami, Félix. Celui-ci s’est trouvé un coin de

l’appart à peu près tranquille contre un petit bureau et a les yeux rivés sur

son ordinateur portable: il est en proie à une concentration laissant supposer

qu’il cherche à terminer un travail avant de se joindre à la fête.

Il n’a pas remarqué Hanina s’approchant de lui. Celle-ci curieuse,

prête attention aux images que présente l’écran de l’ordinateur. En effet,

Félix manipule le curseur pour faire défiler les images une par une:

Hanina y voit en gros plan un homme dans une voiture, qui semble être

pris d’une vive excitation. A ce moment Félix remarque la présence de

Hanina. Son visage se détend et, joyeux, il la salue, puis retourne aussi-

tôt à ce qui le préoccupe: tout en restant concentré, il fournit à Hanina

les raisons de son intérêt pour ce qu’il visionne.

– C’est Serge qui a pu me procurer ce film. Il provient d’une caméra

de surveillance. Cette séquence a été prise l’automne dernier lors de la

manifestation des cuisiniers réclamant une baisse de la TVA. Je fais une

enquête sur un suspect qui a été filmé par hasard lors de cette manif. Sa

voiture a été prise dans le cortège. Regarde: des manifestants veulent le

lyncher.

Par un clic, Félix sort du ralenti et le film reprend son cours normal

:Hanina y voit la voiture encerclée par les manifestants.

L’automobiliste essaye de forcer le passage. Immédiatement des gens en

colère réagissent en bloquant la voiture, ce qui provoque la fureur du

conducteur qui sort du véhicule, et engage un dialogue houleux où il

défend son «libre droit à la circulation ». Ce à quoi les manifestants

répondent par leur droit à manifester. Puis quelques cuisiniers excités

entreprennent de secouer le véhicule. Le conducteur, en proie à la colère

lance des injures. Pour toute réponse, les manifestants tentent alors d’extraire

le conducteur de sa voiture par la force. Le véhicule étant verrouillé,

une vingtaine de cuisiniers, déchaînés, tentent de renverser la voiture.

À ce moment-là, une femme qui participe à la manifestation

intervient et tente de ramener le calme. Seuls une petite poignée de

manifestants décident d’abandonner. Les autres secouent le véhicule

de plus belle, exigeant des excuses pour les injures. Puis, un homme

sort du groupe, et se joint aux tentatives de la femme pour tenter de

ramener le calme.

À ce moment-là, Hanina sursaute, le doigt sur l’écran de l’ordinateur

portable :

– Eh, mais ce type… Mais c’est… C’est le gars du dossier !

– Quoi, tu le connais ?

– Non, pas personnellement. Mais, ce matin, j’ai commencé à étudier

les dossiers qui m’ont été remis concernant ma nouvelle mission. Et

je me suis attardé sur celui-ci. Un truc incompréhensible. Punaise! Quel

hasard et je le retrouve là: tu peux stopper l’image?

Félix s’exécute, et fait un gros plan sur le personnage. Hanina

confirme.

– Mais c’est lui. C’est incroyable ! Mais qu’est-ce qu’il fait là ? Ah,

mais oui bien sûr, il est hôtelier. Continue, j’aimerais voir la suite.

Et Félix laisse défiler l’image ; l’homme et la femme s’évertuent à

éviter l’escalade de violence. Ils ont compris que l’homme ne s’excusera

pas. De plus, il est de type maghrébin, et Hanina suppose que

ceci ne fait probablement que tendre le rapport de force, entre les

manifestants et le conducteur.

Finalement, les deux artisans de l’apaisement finissent par obtenir

gain de cause… Les manifestants ont repris leur marche, mais l’automobiliste

ne peut, pour autant, pas reprendre sa route car la foule qui avancent

continue à le bloquer. À ce moment-là, un dernier manifestant qui

avait fait partie de la confrontation, revient en arrière et, voyant le véhicule

bloqué, se poste devant lui et, avec un sourire narquois, lance une

pluie d’oeufs sur lui, ces mêmes oeufs qui devaient être probablement

destinés aux CRS. L’automobiliste entre dans une rage folle, enclenche la

première, fait rugir son moteur, menaçant d’écraser le provocateur!

Celui-ci ne se démonte pas pour autant et continue à lancer des oeufs sur

le pare-brise. À ce moment-là, l’homme, celui dont Hanina a un dossier,

voyant le péril s’aggraver, passe sa main au travers de la vitre descendue

et la pose sur l’épaule du conducteur en folie, en criant: « Hallas »

(Arrête!)!

Hanina bondit.

– Stoppe là, remets en arrière !

– Quoi, pourquoi ? interroge Félix, surpris.

Félix ramène le film quelques secondes plus tôt, et laisse défiler.

Hanina écoute avec attention.

– Mais… il parle arabe, dit-elle avec stupéfaction !

– Pourquoi : c’est interdit ?

– Mais c’est un militant sioniste !

– Oui, effectivement : c’est étrange !

Et Félix ajoute :

– Mais beaucoup de Juifs parlent arabe.

– Il n’est pas Juif, il est Chrétien !

– Quoi ?

– Trop compliqué, laisse tomber !

Hanina reste songeuse, à la recherche d’une explication. Félix

l’entend juste marmonner : « Et en plus il avait un bon accent ! »

Félix tente d’aider son amie :

– Et si c’était le contraire ?

– Comment ça ?

– Oui ! Si c’était un militant de la cause palestinienne qui rend

service à ses camarades et infiltre les groupes sionistes ?

Hanina réfléchit quelques instants.

– Non, impossible : le dossier est trop solide. Il ne peut pas être

double à ce point-là.

– Sa fiche est encore ouverte ? questionne Félix.

– Tiens ! Non, tu as raison ! Elle a été fermée en 92.

– Eh bien ! Essaye de voir ce qui s’est passé entre-temps.

– Oui, tu as raison, réplique Hanina : il a dû se passer un truc. ça

m’intrigue : je vais voir ça, si j’ai le temps.

Félix et Hanina se joignent à la fête qui est bien lancée à présent.

Et, durant une bonne partie de la soirée, Hanina est entièrement

absorbée parce qu’elle vient de découvrir, et cela la plonge beaucoup

plus vite que prévu dans son nouveau travail. Elle s’arrache avec

peine à ses pensées pour profiter de ses amis, boire avec eux et se

joindre à leurs franches rigolades.

Mais pendant le chemin du retour, elle fut à nouveau rattrapée par

ce sujet. Déjà, en découvrant dans son dossier la fiche de ce militant

pro sioniste dans la région de Strasbourg, elle avait été intriguée par la

complexité du personnage et de son parcours. À ce stade déjà elle était

tentée, ne serait-ce que par simple curiosité personnelle, de découvrir

que représentait cette personne, et d’approfondir le mystère.

Subitement, une idée un peu folle lui vint : celle de loger chez

cet hôtelier précisément, lors de son prochain séjour dans l’Est. Car

elle avait décidé de commencer ses investigations par les communautés

en province. Elle avait déjà un avis suffisant sur la capitale !

Cette nouvelle idée la remplit de joie.

 

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